La pierre ollaire du Valmalenco

PERRIER R., Le Mausolée, n°761, janvier 2000, p. 68-75

Une pierre ollaire (du latin olla = pot, marmite) est une roche tendre, résistante à la chaleur, facile à sculpter et à travailler au tour. Dans les siècles passés elle a beaucoup servi en Italie à la fabrication de marmites, casseroles, couverts de table et récipients divers, grâce à ses propriétés particulières : une marmite en pierre ollaire, suspendue sur un feu de bois, porte rapidement l’eau à l’ébullition, chauffe rapidement les aliments sans qu’il attachent au fond ; elle ne transmet ni goûts ni odeurs, et conserve longtemps sa chaleur après retrait du foyer. Elle durcit au cours des cuissons successives. En outre, elle était réputée éliminer les poisons qui auraient pu être ajoutés subrepticement dans les aliments : ainsi les Ducs de Milan ne mangeaient, parait-il, que dans de la vaisselle en pierre ollaire, de même que le cardinal Durini (1725-1796).

Pétrographiquement, les pierres ollaires appartiennent à la classe des schistes métamorphiques, avec une composition variable : elles comprennent de petits cristaux de minéraux feuilletés (phyllosilicates) comme le talc, la chlorite, la serpentine. Selon la prédominance du talc ou de la chlorite on parle de stéatite (couleur grise) ou de chloritoschiste (couleur verdâtre).

En Italie ont été recensées 35 localités où la pierre ollaire a été extraite ou tournée, dont San Pietro d’Olba (province de Savone), Pinerolo, Bousson près de Sestrières, Ceres près de Lanzo, Omegna, Macugnaga, Formazza, Santa Maria Maggiore dans le Val d’Ossola, San Carlo dans la Valle Maggia, Chiavena dans le Val Bregaglia, Val Masina et Valmalenco, et en outre Disentis dans la haute vallée du Rhin en Suisse.

Ces localités sont réparties selon un arc débutant dans l’Apennin du Nord près de Savone, et se terminant dans le Valmalenco au NE de Milan, au pied de la Bernina. Cet arc correspond à l’extension des ophiolites ou « roches vertes », zone axiale de la chaîne alpine (voir Perrier 1995 et 1996), où sont exploitées également les ophicalcites (« marbres verts » du Val d’Aoste, « marbres rouges de Levanto »).

1 - Cadre géologique

Fig. 1 - Schéma géologique du Valmamenco

Le Valmalenco est une étroite vallée descendant de la Bernina, et rejoignant la vallée de l’Adda à Sondrio, capitale de province. L’accident majeur des Alpes suit la vallée de l’Adda : appelé ligne insubrienne (ou ligne du Tonale), il est interprété comme la cicatrice de l’océan alpin, ou Téthys. Le plancher de cet océan disparu était constitué de roches ultrabasiques, il a été rejeté par obduction vers l’extérieur de la chaîne alpine sur la plaque européenne, sous forme de nappes ophiolitiques, au cours de la fermeture de l’océan téthysien.

Au sud de la ligne insubrienne se trouvent les Alpes du Sud, socle continental de la plaque « adriatique », ici représenté par les Schistes de Lacs.

Au nord de la ligne insubrienne, se trouvent deux types de nappes, toutes issues de la cicatrice :

A - Les nappes Penniques (équivalentes des zones piémontaise, briançonnaise et valaisanne des Alpes Occidentales) comprennent ici la nappe ophiolitique du Valmalenco, et les nappes de Sella et de Margna (gneiss et micaschistes). Une vaste intrusion tertiaire, celle des granites de Valmasino, limite vers l’ouest les affleurements ophiolitiques : elle comprend plusieurs faciès qui ont été exploités, granite à grain fin de San Fedelino, granodiorites porphyriques (ghiandone), et diorites quartziques orientées (serizzo).

B - Les nappes Austro-alpines, qui recouvrent les précédentes : elles débutent dans la région de Sondrio et vont se développer dans les Alpes autrichiennes. On les trouve dans le bas Valmalenco avec les gneiss de Monte Canale et le cristallin du Tonale, mais aussi au nord dans la nappe de la Bernina. Ainsi les nappes Austro-alpines enveloppent-elles les nappes Penniques à l’est, et les ophiolites disparaissent à partir du Valmalenco : elles ne réapparaissent que dans la fenêtre du Tauern en Autriche, où la superposition des nappes Austro-alpines a été démontré depuis longtemps.

La nappe ophiolitique du Valmalenco (ou nappe de Suretta) comprend, sur environ 2 km d’épaisseur, un peu de socle, des calcaires triasiques, puis une épaisse formation de serpentinites. Deux affleurements d’ophicalcites (serpentinites bréchiques) sont signalés à Campo Franscia et au col d’Ur, et devraient correspondre au sommet des serpentinites selon les conceptions actuelles.

Les serpentinites affleurent sur une surface triangulaire de 170 km2, s’étendant en partie sur le Valmasina et le Val Poschiavo. Ce sont d’anciennes roches magmatiques ultrabasiques, qui formaient au Jurassique le plancher de la mer alpine, à base d’olivine et de pyroxènes. Au cours des phases métamorphiques alpines du Crétacé et de l’Eocène, elles ont été transformées en schistes métamorphiques, du grade des Schistes Verts, comprenant de la serpentine (sous forme d’antigorite, de grade plus élevé que les autres variétés) et de la chlorite. Il s’y ajoute des minéraux secondaires comme la magnétite, et des résidus de pyroxènes et d’olivine.

Ces serpentinites sont activement exploitées autour de Chiesa Valmalenco, sous le nom de Serpentino, pour la fabrication de lauses et de blocs de sciage. La pierre ollaire verte est une des variétés de schistes à serpentine et chlorite, à caractère réfractaire. Les serpentines sont des silicates de magnésium en feuillets, tandis que les chlorites sont des silicates, également en feuillets, mais d’aluminium, de magnésium et de fer.

Par contre la pierre ollaire grise riche en talc (stéatite) correspond à des filons, sans doute d’origine hydrothermale, qui recoupent la formation des serpentinites.

Le dureté Mohs de ces phyllosilicates est faible : 1 pour le talc, 2-2,5 pour la chlorite, 3-4 pour l’antigorite, ce qui explique la facilité de leur travail. Tous sont caractérisés par une difficile fusion au chalumeau de minéralogiste, d’où leur caractère réfractaire. Le talc est connu en outre pour devenir dur (6) par chauffage.

2 - Historique des pierres ollaires

    L’emploi de la pierre ollaire est attesté dans la vallée de l’Indus au Pakistan par des sceaux recueillis à Mohendjo Daro (2500 ans avant J.C.), en Iran par des sceaux trouvés à Shah i Sokhta dans le Seistan (-2500 ans), et par des vases et gravures à Tepe Yahya au sud de Kerman (-2300). En Italie, les plus anciens objets connus, sans doute destinés au tissage, sont ceux du site de Trevisio, à l’est de Sondrio, datés de l’Age du Fer.

A l’époque romaine, Pline l’Ancien (né à Côme en 23 après J.C., mort en 79 lors de l’éruption du Vésuve) signale dans l’île égéenne de Sifnos « une pierre qui permet de réaliser au tour des vases utiles pour cuire et conserver les aliments, comme on le pratique en Italie avec une pierre verte de Côme » ; cette dernière provenait sans doute de Chiavenna, dans la vallée au nord du lac de Côme, où une carrière de 15 m de haut porte l’inscription « Salvius ». Sous l’Empire, étaient réalisées des urnes et stèles funéraires, des éléments sculptés d’architecture, des tasses et des verres. Des ateliers de tournage existaient aussi dans le Val d’Aoste.

    L’exploitation de Chiavenna s’est poursuivie au Moyen-Age, comme en témoignent quelques textes du X au XIVe siècle (voir Leoni et Gaggi, 1985), et la grande vasque du baptistère de San Lorenzo datée de 1156. Au XIVe siècle, les marmites de Chiavenna étaient vendues dans toute la Lombardie ; en cas de casse, on savait les réparer avec une couture de fil de cuivre ou de fer. Le voyageur suisse Campell mentionne en 1576 les ateliers de tournage de Piuro près de Chiavenna, et les carrières souterraines dans la montagne, dans lesquelles les mineurs découpaient les ébauches au pic ; les galeries étaient si étroites, que les mineurs sortaient en rampant avec les ébauches attachées à leurs jambes. Les tours étaient actionnés par l’eau ; les tourneurs étaient déjà capables de façonner à partir d’une ébauche plusieurs marmites emboîtées, d’une étonnante minceur. Les marmites étaient entourées de bandes de fer ou de cuivre, pour les protéger des chocs et les suspendre sur les foyers. En 1618 se produit un grand éboulement, qui suspend la production pendant plusieurs années.

Un autre touriste, J.J. Scheuchzer, visite Chiavenna en 1723, et dénombre 12 carrières, 200 carriers, 60 porteurs et 40 tourneurs, c’est l’âge d’or de la pierre ollaire ; en 1804, M. Gioja ne trouve plus que trois carrières actives, 16 carriers et 6 tourneurs. En 1831, il n’y a plus qu’une douzaine de carriers, autant de porteurs et quatre tourneurs.

Finalement les carrières de Chiavenna sont abandonnées vers 1860. Leur disparition peut être recherchée dans l’épuisement des carrières, leur envahissement par l’eau, ou à la concurrence des marmites métalliques (apparition de tôle de fer à bon marché, étamage des récipients de cuivre évitant leur attaque par les acides organiques et la production de sels toxiques).

Des gisements de pierre ollaire se trouvent dans le Valmasino, et ont peut-être été exploités au XVIIe siècle, sans atteindre d’importants développements.

Les gisements de pierre ollaire du Valmalenco sont répartis sur les communes de Torre Santa Maria (Romegi ou Millirolo), Chiesa in Valmalenco (Pirlo) et Lanzada (Ui, Valbrutta). Lors de sa visite de cette vallée difficile d’accès, le frère L. Alberti signale dans sa « Descrittione de la Italia » publiée en 1550 l’activité des carrières du Valmalenco et la fabrication de casseroles qui sont exportées dans toute l’Italie ; on y fabrique aussi des poêles, des bénitiers et quelques sculptures. La zone la plus active pendant les siècles suivants est celle de Chiesa (Pirlo), on y compte une dizaine de tours en 1804, produisant 1150 marmites par an. L’activité de Valbrutta date surtout du XIXe siècle : une concession est accordée par la commune en 1807, les installations sont détruites par une crue catastrophique en 1834, et remises en service en 1845 par les familles Bagiolo et Ferrario. Les carrières de Ui (ou Uvi) ont eu leur maximum d’activité à la fin du XIXe siècle, et se sont arrêtées en 1943 ; 21 carrières ont été dénombrées. Sur les carrières de Torre Santa Maria (Millirolo) peu de documents ont été retrouvés, on sait seulement qu’elles étaient actives en 1906.

La pierre ollaire a aussi connu des emplois diversifiés ailleurs qu’en Italie :

- moules pour la coulée de l’étain à l’époque romaine, et pour la coulée de l’argent par les vikings,

- pipes des indiens d’Amérique, casseroles de cuisson pour les eskimos,

- balles de fusil dans le Fichtelgebirge,

- statuettes chinoises en soapstone (stéatite).

Actuellement elle est exploitée en Finlande à Nunnanlahti (stéatite grise) pour la fabrication de poêles traditionnels, de récipients pour les saunas, de plaques de cheminées et de plaques de cuisson. A Savonranta, une stéatite noire à serpentine et chlorite, avec grands cristaux bleus et verts, sert de roche ornementale sous le nom de Ice Flower (Perrier, 1995). En Norvège nous avons signalé la carrière de stéatite de Sel dans la province de l’Oppland. Ailleurs dans le monde, de la stéatite est signalée aux Etats-Unis (Vermont, Caroline du Nord), au Canada (NW Ontario, Terre de Baffin), de l’Inde (Himalaya, Rajahstan)…

       3 - Techniques traditionnelles du Valmalenco

    Elles sont décrites en détail dans l’ouvrage de Leoni et Gaggi (1985), et semblent avoir peu évolué au cours des siècles.

    Fig. 2 - Extraction traditionnelle des ébauches en carrière souterraine (Leoni et Gaggi, 1985)


   
Fig. 3 - Tour traditionnel (ib.)


   Fig. 4 - Outils du carrier et du tourneur (ib.)

 

  Fig. 5 - Exemples de récipients de cuisine en pierre ollaire (ib.)

    La carrière (trona) était presque toujours souterraine, elle était exploitée en hiver quand le gel diminuait les infiltrations d’eau. Les galeries d’accès étaient étroites et hautes de 1,5 m seulement, pouvant être en forte pente, voire verticales. Elles étaient creusées à l’aide de pics et de leviers, parfois par un mélange expansif : un trou de 30 mm de diamètre était foré à la barre à mine et rempli de chaux vive, on ajoutait de l’eau et l’on bourrait avec de la terre, le gonflement de la chaux éclatait la pierre. La poudre noire fut introduite à la fin du XVIIIe siècle, mais on ne disposait pas alors de mèche lente, elle était remplacée par un canal creusé dans du bois et rempli de poudre : la vitesse de combustion de ce dispositif devait être assez imprévisible.

Parvenant dans la roche exploitable, la galerie s’élargissait en une chambre de quelques mètres de dimensions. L’éclairage était assuré par des torches de bois résineux, puis par des lampes à huile et à acétylène à la fin du XIXe siècle. L’eau était épuisée par les femmes, qui la ramenaient en surface dans des bidons à lait. Le mineur traçait un cercle sur une paroi parallèle à la schistosité, puis creusait un sillon tout autour avec un pic (à deux têtes pointue et manche court), de manière à isoler une ébauche conique (ciapun), qui était détachée de la paroi avec des coins. Les déblais étaient évacués par les femmes et les enfants.

L’ébauche, qui pouvait peser jusqu’à une centaine de kg, était souvent munie d’une sorte d’oreille, dans laquelle pouvait passer une branche pour la tirer dans la galerie. Le transport jusqu’à l’atelier de tournage se faisait par traînage sur la neige, ou par portage sur le dos : le porteur recouvrait sa tête et ses épaules d’un capuchon de jute ou d’orties, et  maintenait l’ébauche à l’aide d’une branche noueuse passée dans le trou.

Le tour (turn) était logé dans un minuscule atelier au voisinage d’un torrent. L’eau était dérivée par un petit canal de pierres et de terre, qui l’amenait à la conduite forcée, constituée d’un tronc évidé de 4 m de haut : vers sa base était placée une vanne papillon, que le tourneur pouvait actionner à distance, de manière à dévier l’eau ou l’envoyer sur les pales. La turbine avait un axe de bois, soigneusement centré, muni de pales d’un côté et d’un mandrin rectangulaire en fer de l’autre (piculé), les paliers étaient en bois dur.

Dans le mandrin se plaçait un support conique en bois (furma), d’un diamètre adapté à l’ébauche. Celle-ci était collée au support conique par de la résine de sapin ; pour cela le tourneur disposait d’un petit foyer de bois, sur lequel il chauffait l’ébauche et le support avant de les enduire de résine et les rapprocher.

Le reste du tour consistait en un mur bas rectangulaire, sur lequel reposaient deux longerons en mélèze : une traverse du même bois supportait le mandrin, une autre servait à la fois à fixer la contrepointe (en bois) et à supporter les outils. Cette dernière pouvait être déplacée selon la taille de l’ébauche, et fixée par des coins ; elle comportait aussi des trous coniques dans lesquels se coinçaient les supports d’outils.

Les outils étaient forgés par le tourneur dans une barre d’acier ; il fallait naturellement disposer de toute une gamme pour le tournage extérieur, pour le rainurage profond (qui permettait d’obtenir plusieurs récipients emboîtés à partir d’une seule ébauche), et pour la finition du fond (outil-pelle arrondi) ; ces barres étaient terminées en une pointe qui était enfilée dans un gros manche de bois, long d’environ 60 cm. Pour résister aux accoups importants qui se manifestaient lors du tournage extérieur de l’ébauche ou à la rencontre de grains durs (magnétite ou autres), le manche de bois était muni d’une encoche, dans laquelle était passé un anneau de corde, que le tourneur maintenait avec son sabot.

Une autre gamme d’outils, en forme de crochets de diverses longueurs, permettait de creuser au fond des rainures de manière à séparer les fonds des marmites emboîtées ; ces outils étaient enfilés dans des manches de bois comportant une traverse pour empêcher la rotation. On imagine qu’il fallait une réelle maestria pour exécuter ce type de tournage en aveugle, avec une grande portée d’outil, dans une roche pouvant inclure des nodules durs, et ceci sans casser les minces parois. Noter que le tourneur pouvait enfiler des cercles métalliques de renforcement autour de l’ébauche après avoir terminé le tournage extérieur.

Tout ce travail était effectué à sec (l’arrosage de l’outil n’aurait-il pas facilité le tournage ?), et dégageait une abondante poussière grise : celle-ci était sans doute peu favorable à la santé des poumons, mais les tourneurs assuraient qu’elle guérissait les blessures ouvertes (elle pouvait effectivement être riche en talc).

    Ensuite venait le travail de cerclage, qui permettait de suspendre les marmites et les protéger des chocs ; les bandes de fer doux ou de cuivre étaient cintrées sur l’enclume, exactement à la forme de la marmite, et rivetées entre elles : deux des bandes verticales dépassaient et étaient percées pour passer l’anse.

Une assez grande variété de récipients, appelés de noms divers selon les dialectes locaux (lavezzi, lavessi, lavesg, lavec, lévéc’…) étaient réalisés par tournage :

- marmites de diverses tailles : les plus grandes pour la soupe, la polente, l’ébullition de l’eau, les plus petites pour le lait ou le café. Il était recommandé de les imperméabiliser avec du blanc d’œuf, puis de les huiler à l’intérieur comme à l’extérieur avec de la graisse pendant plusieurs jours. La marmite était alors chauffée à feu doux les premières fois, et refroidie lentement. En cas de fente ou de casse elle était réparée en perçant de petits trous le long de la fente : on enduisait la fente de blanc d’œuf et de chaux éteinte, et l’on recousait avec un fil fin de fer ou de cuivre.

- récipients à couvercle, à paroi épaisse et cannelée, sans cerclage (furagn) pour conserver le fromage, le beurre, la viande salée, le sel, le sucre ou le tabac ; le plus grand exemplaire connu a un diamètre de 79 cm et une hauteur de 68 cm.

- soupières à pâtes, avec pied et double rebord (bièla de gnoch),

- petit four à pain, boite ellipsoïdale en deux parties égales, où l’on cuisait le pain à base de maïs (padela del cic’),

- les verres, tasses et assiettes,

- les poêles de cuisine à bois (fond et parois, le sommet et l’avant étant en fonte) et les poêles de chauffage.

4 - Situation actuelle

En septembre 1999, j’ai visité le Valmalenco pour vérifier ce qui restait de cette activité& millénaire ; une douzaine d’années auparavant, j’avais remarqué à Franscia une boutique présentant toutes sortes de vaisselles en pierre ollaire, mais elle a disparu de nos jours. On nous a assuré que l’artisanat de la pierre ollaire de cette vallée, était le seul restant en Italie, et peut-être dans le monde.

Nous avons visité la carrière de Pirlo, qui se trouve sur un éperon rocheux à l’altitude +1600 m environ au dessus de Chiesa Valmalenco, on n’y accède que par de petits sentiers forestiers ; il faut compter une heure et demi par les alpages de Alpi Lago (dont la route privée est interdite au public) ou une heure à partir de la route forestière de Primolo. La seule carrière active est celle de la famille Gaggi : à partir de la plateforme, un plan incliné puis une galerie (50 m au total) s’enfoncent vers une petite chambre, où le découpage se fait au fil hélicoïdal (une rareté de nos jours), ou avec des trous rapprochés forés au marteau pneumatique. Les blocs d’un quart de mètre cube sont tirés sur le sol du plan incliné au moyen d’un câble passé dans un trou, et tiré par un treuil électrique. Sur la plateforme se trouve une scie à câble diamanté d’un mètre de diamètre, avec laquelle sont découpées des ébauches de la taille d’un pavé et des plaques de 3-4 cm. Un groupe générateur fournit le courant pour le treuil et la scie. L’extraction et le sciage sont assurés par deux hommes, qui vivent dans une maisonnette en contrebas, sans électricité ni chemin d’accès ; ils exploitent pendant l’été seulement, cette carrière n’étant pas envahie par l’eau. La roche est de couleur verte (chloritoschiste), montre une schistosité ardoisière et de gros grains de magnétite.

En l’absence de chemin d’accès, la production est descendue jusqu’à proximité de Chiesa par un téléphérique rudimentaire, avec un câble porteur, et un câble tracteur relié à une petite benne, et actionné depuis le haut par un treuil.

Au voisinage on remarque plusieurs entrées de galeries abandonnées, et une autre plateforme en contrebas, qui a été délaissée depuis plusieurs années par la famille Bagioli. Dans le torrent abrupt descendant vers Chiesa se trouvent plusieurs ateliers anciens de tournage, que nous n’avons pas vus, mais qui seraient encore en état de faire des démonstrations.

La carrière de Valbrutta se trouve en contrebas de Campo Franscia, au débouché d’une gorge du torrent Largone ou Agnello : on y voit une exploitation active de Serpentino, schiste chloriteux très exploité actuellement dans tout le Valmalenco, et à sa droite un filon de stéatite grise dans lequel se découpent les entrées de plusieurs galeries anciennes. Cette stéatite n’est plus utilisée comme pierre ollaire depuis des années.

Au voisinage nous avons visité l’atelier de tournage de Tarcisio Bagioli, qui dispose d’un tour traditionnel, autrefois hydraulique mais maintenant électrifié, ainsi que d’un ancien tour à métaux aménagé pour la pierre ollaire. M. Bagioli est maintenant en retraite, ses fils n’ont pas voulu apprendre le métier. Il a bien voulu me faire une démonstration avec son ancien tour ; les outils sont du modèle traditionnel, il les a forgés dans de gros fers à béton et les a équipés de pastilles au carbure de tungstène. Il continue à utiliser dans sa cuisine un poêle en stéatite et des marmites en pierre ollaire, mais a cessé toute activité.

Fig. 6 - L'atelier de tournage de T. Bagioli à Valbrutta

   Fig. 7 - T. Bagioli devant son atelier

Fig. 8 - Le tour traditionnel de T. Bagioli, actuellement équipé d'un moteur électrique

 Fig. 9 - Tour à métaux équipé pour la pierre ollaire

   Fig. 10 - Outils traditionnels de T. Bagioli

Fig. 11 - Les derniers récipients tournés par T. Bagioli, en stéatite grise ou chloritosciste vert

   Deux boutiques vendent à Chiesa des objets décoratifs en pierre ollaire verte, la seule encore exploitée à Pirlo ; elles sont tenus par les familles Gaggi et Bagioli, qui extraient et travaillent cette roche depuis de nombreuses générations : un acte de 1717 indique l’achat d’un tour par Giovanni Gaggi. Les articles culinaires sont en nombre restreint, il s’agit surtout de sculptures et de gravures ; l’aspect de surface est amélioré par ponçage, cirage ou vernissage, alors que les anciens articles culinaires étaient livrés bruts de tournage. Trois autres artisans existeraient à Sondrio (Mattioli, Minocchi et Palmieri).

Dans le musée aménagé à Chiesa dans l’ancienne église St Jacques et Philippe (ouvert seulement le samedi de 17 à 19 h) on peut voir un tour hydraulique du XVIIe siècle, avec ses outils et une collection de poêles et de marmites.

    Ainsi la production de pierre ollaire du Valmalenco n’est plus maintenue que par une seule exploitation assez rudimentaire, la fabrication d’articles culinaires est devenue confidentielle, et remplacée par des objets décoratifs gravés ; il n’est guère facile aujourd’hui d’équiper sa cuisine et sa table de vaisselle de pierre, à l’exemple des Ducs de Toscane et du cardinal Durini, si l’on souhaite éliminer les poisons des nourritures modernes.

    Références

Calvi M., 1970, La pierre ollaire, Le Mausolée, déc. 1970, p. 2585-2593

Carta Geologica d’Italia 1/100 000, n° 18, Sondrio

Benning L.G. et Sidler D.M., 1992, Petrographie der Margna und der Sella Decke und des Malenco-Serpentinites zwischen Paß d’Ur und Pizzo Scalino (Val Malenco, Provinz Sondrio, Italien), Schweiz. Mineral. Petrogr. Mitt., 72, p. 213-224

De Capitani L. et al., 1981, Metallogeny of the Valmalenco metaophiolitic complex, Central Alps, Ofioliti, 6/1, p. 87-100

Lagabrielle Y. et Lemoine M., 1997, Ophiolites des Alpes, de Corse et de l’Apennin : le modèle des dorsales lentes, C.R.Ac. Sc. Paris, Sc. de la Terre, 325, p. 909-920

Leoni B. et Gaggi S., 1985, La pietra ollare, Quaderni delle Provincia, Amministrazione Provinciale di Sondrio

Perrier R., 1995, Les roches ornementales de Finlande, Mines et Carrières, mai 1995, p. 29-36

Perrier R., 1995, Les marbres verts du Val d’Aoste, Le Mausolée, 4/95, p. 58-71

Perrier R., 1996, Les marbres rouges de type Levanto, Le Mausolée, 8/96, p. 62-71.