Le granite du Sidobre (Tarn)

AISSAOUI D. et PERRIER R, Mines et Carrières,  vol. 76, août-sept. 1994, p. 81-89

1 - Introduction

Le massif granitique du Sidobre, situé quelques kilomètres au NE de Castres, est devenu le premier bassin granitier de France, avec 48,9 % de la production nationale, : il fournit chaque année 65 000 m3 de blocs, dont l'extraction et la transformation occupent  1477 personnes, plus 400 emplois dérivés (Du Grès, 1993), devançant nettement la Bretagne (47 776 m3 en 1990).

Le massif produit un granite gris bleu à biotite, de grain moyen ; les producteurs distinguent plusieurs variétés selon la taille des feldspaths potassiques ("petits" ou "gros éléments") et la nuance (clair, moyen, foncé). En gros, les variétés claires proviennent des bordures du massif, tandis que les variétés foncées, plus appréciées pour le funéraire, sont extraites dans la partie centrale (La Fontasse). Ce granite porte divers noms commerciaux comme Bleu Royal du Tarn, Imperial Granit, Silver Star..., susceptibles de changements au cours de la commercialisation.

L'étymologie du nom Sidobre est controversée, certains l'ayant fait dériver du latin sine opere (c'est à dire région non cultivée), d'autres du gaulois seto briga, évoquant un mont ou une forteresse.

Fig. 1 - Carte géologique du massif du Sidobre, avec principales failles visibles sur photos aériennes et dans les carrières

Le massif granitique, en forme de poire ou de massue, s'étend sur 15,3 km du SW vers le NE, avec une largeur maximale de 6,6 km. Sa surface totale représente environ 64 km2, répartis sur les communes de Burlats, Lacrouzette, Vabre, Ferrières, le Bez et St Salvy-de-la-Balme. Le granite émerge des terrains métamorphiques encaissants, culminant à  707 m, entre les vallées de l'Agout et de la Durenque. Sa surface est en grande partie couverte de forêts de chênes, hêtres, châtaigniers..., qui ont alimenté d'anciennes industries du fer, plus récemment des papeteries, puis ont été replantées en conifères. Le site est remarquable par de nombreux chaos granitiques, avec des roches perchées dont la plus célèbre est la Peyro Clabado, boule de 780 tonnes reposant sur une surface d'un mètre carré, et diverses roches branlantes ou de forme étonnante.

Alors que les obélisques naturels de granite sont nombreux, assez peu de mégalithes ont été érigés par les populations néolithiques (menhir de Guyor, dolmen de Laglévade). La contrée est restée longtemps pauvre, subsistant par la culture du seigle (d'où le nom de segala) et du sarrasin, l'élevage de brebis, l'exploitation de la forêt ; elle a aussi joué un rôle de refuge pour les hommes pourchassés, depuis la croisade contre les Albigeois jusqu'à la Résistance contre l'occupation allemande.

Les habitants ont de longue date tiré parti des boules de surface faciles à refendre pour construire leurs habitations, mais aussi le château de Ferrières (XI-XIVe siècles) ; cependant les édifices de la ville de Castres ont surtout fait appel au grès de Navès (Eocène supérieur), situé à 5 km seulement au S de la ville et plus facile à tailler. On dispose de peu de documents d'archives sur l'extraction ancienne, l'histoire du granite du Sidobre reste à écrire. Jusqu'à la première Guerre Mondiale, les paysans exploitent les boules éparses après la saison des travaux agricoles, uniquement sans doute pour les besoins locaux. Le Répertoire de 1889 cite seulement la carrière Maurel à Lacrouzette, qui exploitait avec des coins les blocs "erratiques", revendant le granite 50 à 80 F/m3.

Le premier essor de l'extraction débute en 1918, grâce à la commande de nombreux Monuments aux Morts. Il se confirme surtout après la dernière guerre, quand l'arrivée du fil hélicoïdal permet de scier le granite en tranches épaisses convenant aux monuments funéraires ; auparavant les surfaces clivées devaient être taillées manuellement à la pointe et à la boucharde. Les plus belles années de l'activité funéraire se placent entre 1965 et 1975 ; les agriculteurs attaquent les boules qui encombraient leurs champs, les contremaîtres et ouvriers des quelques entreprises de marbrerie existantes se mettent à leur compte, et gagnent rapidement beaucoup d'argent. La demande de granite pour les monuments est en effet importante ; l'installation d'une découpeuse à fil hélicoïdal et d'un polissoir à genouillère permet de s'installer comme fabriquant de monuments, et d'en fournir à des prix très compétitifs. C'est l'époque où les pierres locales, le béton et le granito sont remplacées dans tous les cimetières de France par le granite, provenant le plus souvent du Tarn : les tombes de granite, jadis réservées aux familles riches, deviennent accessibles à toutes les classes, et présentent l'avantage majeur de ne pas nécessiter d'entretien. On compte à l'époque environ 250 entreprises granitières, presque toutes de petite taille.

Vers la fin de cette période, l'arrivée de nouveaux entrepreneurs modifie la structure artisanale traditionnelle, dédiée à peu près exclusivement au funéraire : de grandes carrières sont ouvertes, des usines à échelle industrielle sont construites, en vue de satisfaire aux besoins du bâtiment. Ces installations traitent bien entendu le granite local, mais aussi importent des quantités de granites et migmatites d'origines diverses (Scandinavie, Espagne, Brésil, Afrique du Sud, Indes...) pour élargir la gamme. On compte maintenant 30 châssis à grenaille, 60 grands disques diamantés, de nombreuses chaînes de polissage, flammage, etc. Si les principales entreprises n'atteignent pas le gigantisme, comportant au plus une cinquantaine d'employés, elles résistent assez bien à la crise actuelle : on compte peu de dépôts de bilans, et pas de licenciements, malgré la vive concurrence de l'Italie et de l'Espagne, avantagées par leurs dévaluations.

Nous remercions les personnes qui ont bien voulu nous recevoir pour nous présenter leurs entreprises et nous faire part de leurs points de vue, en particulier  messieurs M.-H. Du Grès (Granits de Camp Soleil, et Président du Syndicat National des Industries des Roches Ornementales et  de Construction), R. Mougel, C Mougel et D. Cros  (GML), J.P. Plo (Carrières Plo), R. Sablayrolles et  Barboni (Granit du Sidobre), Deswarte (Ateliers du Haut Languedoc), Rose, et enfin J. Cros, le poète et sculpteur du musée-atelier de Peyro Clabado.

2 - Géologie

a - Situation

Le granite du Sidobre est une intrusion hercynienne, datée récemment par la méthode au rubidium-strontium de 304 ± 8 Ma, ce qui la place au début du Stéphanien (alors que d'anciennes datations lui attribuaient 279 Ma, soit dans le Permien inférieur).

L'intrusion s'insère dans une série métamorphique du Cambrien, formée de quartzites, schistes et marbres ayant atteint le grade des Schistes Verts, et au contact de ces terrains engendre une auréole de métamorphisme de contact (cornéennes et schistes à andalousite et staurotide). En l'absence de carte géologique au 1/50000, nous devons nous référer à l'ancienne carte au 1/80000 datant de 1954, qui indique que l'intrusion se place dans une sorte de synclinal de Cambrien supérieur, situé sous un chevauchement, parallèlement à la Montagne Noire. Les schistes encaissants sont déformés en nombreux plis semblables ; l'étude de la schistosité révèle trois phases successives (Marre et Sajus, 1979 ) .

Dans la partie méridionale, le granite est recouvert en partie par le Tertiaire discordant, formé de sables grossiers et argiles rouges à graviers (Eocène continental).

b - Pétrographie

Selon Marre et Sajus (1979) le granite "bleu" de la partie centrale est une granodiorite légèrement porphyrique, tandis qu'à la périphérie granite "clair" est un monzogranite, la transition étant le plus souvent progressive entre les deux faciès. La composition modale (en volume) est donnée par Didier (1991) :

Minéraux

Granodiorite

Monzogranite

Quartz

39

36

Feldspath K

12

33

Plagioclases

39

34

Biotite

10

6

Les feldspaths alcalins, les plus visibles, sont des microclines d'une taille pouvant atteindre plusieurs centimètres, avec des inclusions de lamelles de biotite.

Les plagioclases sont millimétriques, automorphes, montrant une zonation due aux variations de composition du liquide résiduel pendant la cristallisation.

Les quartz se présentent en globules, ou bien en remplissage interstitiel.

La biotite ferrifère se présente en lamelles, et peut être transformée en chlorite et muscovite. Une  teneur en biotite plus importante est la raison de la teinte plus sombre de la granodiorite.

La mise en place et la solidification finale se sont faites dans une série métamorphique ayant atteint le grade des Schistes Verts, soit sous une pression d'environ 2 kb (c'est à dire vers 7,5 km de profondeur), mais les premiers minéraux formés (plagioclases, biotite, quartz) ont commencé à cristalliser sous 8 kb.

c - Enclaves

Des enclaves de roches différentes sont disséminées dans le granite, ce sont les "crapauds" des carriers ; elles ont été étudiées par Didier (1991) et Montel et al. (1991), qui distinguent :

- les enclaves de granite gris-bleu, de taille métrique, dans le granite clair,

- les petites enclaves angulaires de cornéennes, surtout dans les granites clairs de la périphérie (mais pas dans les carrières Plo), provenant de fragments arrachés aux schistes encaissants.

- les enclaves surmicacées, de petite taille, réparties un peu partout. Les auteurs y mentionnent l'occurrence de corindon (Al2O3) dans les biotites, d'hercynite (Fe Al2O4), et d'aiguilles de sillimanite. La présence de corindon, de couleur blanche ou bleue (saphir), peut poser des problèmes de sciage dans les blocs contenant ces enclaves : le corindon est en effet un abrasif puissant (dureté Mohs 9), l'hercynite ayant une dureté plus faible (7,5 à 8), mais encore supérieure à celle du quartz (7).

- les enclaves mafiques à grain fin, avec une composition de diorite quartzique et une texture doléritique. Elles se trouvent dans les granites gris-bleu, et résulteraient de mélanges de magmas avant leur cristallisation.

d - Structure

La première tentative d'interprétation de la feuille du granite du Sidobre (appelée alors fil ou descente) est due à Isnard et Leymarie (1964) ; se basant sur les déclarations de carriers et des mesures dans cinq carrières, ils établissent que la feuille a une direction variant entre N20E et N50E, et correspond à l'une des directions de fractures, sauf toutefois au Signal de Lacrouzette, où la feuille n'existe pas. Ils attribuent la feuille à des microfractures à l'intérieur des grains de quartz, alors que les clivages des feldspaths n'interviennent pas.

Au microscope Marre et Sajus (1979) ont décrit la disposition planaire des microclines, et la disposition plano-linéaire des plagioclases et des biotites, peu visibles à l'oeil nu. Ils signalent aussi des schlieren (lits plus riches en biotite). S'aidant en outre de l'allongement et de l'aplatissement des enclaves, les auteurs ont tenté de tracer les "plans de fluidalité" à l'intérieur du massif, selon une disposition concentrique (fig. 2), avec de forts pendages (60 à 80°). Ils ont observé parfois des bordures figées entre la granodiorite et le monzogranite, ce qui indiquerait une mise en place de la granodiorite postérieurement à celle du monzogranite déjà refroidi.

Les récents travaux de l'Université Paul Sabatier de Toulouse (Darrozes et al., 1994) conduisent à une interprétation assez différente. Ces auteurs ont prélevé en surface de nombreuses petites carottes orientées, sur lesquelles ils ont mesuré l'anisotropie de susceptibilité magnétique, qui est attribuée principalement au contenu en fer des biotites ; l'orientation des axes principaux de l'ellipsoïde d'anisotropie permettrait de déduire la linéation et la foliation de la roche, ce qui a été vérifié  dans la carrière de La Trivalle par un relevé de la disposition des feldspaths potassiques sur trois faces perpendiculaires et traitement des images par ordinateur. La représentation à laquelle ils parviennent (fig. 3) est assez différente de la précédente, qui décrivait des foliations (plans de fluidalité) concentriques aux bordures du massif. Les foliations magnétiques sont  presque N-S, divergeant à partir d'un axe dirigé de Lacrouzette à La Fontasse.  Le massif du Sidobre ne serait donc pas un diapir vertical, comme on l'a toujours supposé, mais une lentille d'épaisseur kilométrique (ce qui laisse encore des réserves pour les exploitants) ; elle proviendrait de racines situées au Nord, dans la région de Lacrouzette, ce qui est en cours de vérification par l'étude de la gravimétrie (Ameglio, à paraître)(1).

Les carriers que nous avons interrogés appellent "la bonne" (sous entendu coupe) la direction de fissilité préférentielle, ailleurs dénommée "feuille" ; elle est souvent orientée N-S, par exemple dans les carrières Plo à Saint Salvy, et dans la carrière de Coulet (Camp Soleil). Le granite se fend facilement le long de cette direction, par un coup de mine ou par des tirs en trous espacés, tandis qu'il faut des trous rapprochés pour fendre selon la direction transverse, appelée "trosse". Il existe une troisième direction, qui facilite beaucoup l'exploitation des masses, ce sont les "lèves", joints parallèles à la topographie, que nous interprétons comme des fractures de décompression survenues au cours de l'érosion (nombreux exemples connus aux Etats Unis et en Bretagne).

Notons qu'il est possible de déterminer mécaniquement la direction de la feuille des granites, à l'aide d'une presse, sur des échantillons pris selon trois directions orthogonales : les foliations liées aux alignements de cristaux, même non visibles à l'oeil, apparaissent dans un essai de compression entre deux pointes. Celles résultant d'alignements de microfractures se font par mesure de la déformation en fonction de la contrainte entre les deux plateaux de la presse : la direction perpendiculaire aux microfractures dominantes se traduit par un comportement non élastique de la roche dans la première phase de compression.

L'examen des photos aérienne montre très bien les directions prédominantes de fractures dans le massif granitique  (fig. 1) :

- dans la moitié Sud, où se trouvent la plupart des carrières, les failles E-W prédominent, la plus importante traverse le massif de Burlats à Cabrol. Ces fractures sont sans doute précoces, car elles sont injectées de filonets d'aplite ; mais elles ont rejoué ensuite en décrochement comme on le voit dans la carrière Plo (fig. 9). Les fractures N150-N170 résultent d'une extension d'après les figures observées sur leur surface (fig. 10), elles laissent pénétrer plus profondément l'altération ; Comme elles sont plus serrées que les précédentes, les boules sont souvent allongées dans le sens N-S.

- dans la moitié Nord du massif, presque dépourvue de carrières, les directions sont plus variées et plus espacées.

L'étude tectonique du massif reste à faire.

Fig. 2 - Plans de fluidalités, selon Marre et Sajus (1979)

Fig. 3 - Linéations magmatiques, filons aplito-pegmatitiques et foliations magnétiques, selon Darrozes et al. (1994)

e - Pétrophysique

Rappelons, avec quelques commentaires, les résultats des mesures physiques usuelles, telles que rappelées dans "granits de France" en 1991.  La porosité (0,41 %) est moyenne pour un granite (certains dépassent 1 % , comme le jaune de Bignan et le gris-beige de Compeix) ; ces pores, dont la nature n'a pas été étudiée, se saturent à 90 % par imbibition (mesure de l'absorption).

La vitesse des ondes compressives (Vitesse du son = 5,55-5,57 km/s) est assez élevée, quoique l'on rencontre des granites plus rapides, comme ceux de Huelgoat (5,76) Guéret (5,8) et Lanhélin (6,05). Les résistances à la rupture, soit en compression, soit en extension (résistance à la flexion, résistance aux attaches) sont dans la bonne moyenne. Seule la résistance à l'usure (24 mm) est un peu plus faible  que la moyenne (20,96), du même ordre que celle du jaune de Bignan (23,6), tout en restant loin de la limite admise pour le passage intente (32 mm).

Peu de mesures spéciales ont été faites sur le granite du Sidobre, les laboratoires de mécanique des roches travaillant habituellement sur des échantillons commercialisés de granite de Barre, de marbres de Yule ou de Carrare, de calcaire de Solnhofen...

Aveline et al. (1964) ont montré par les ultrasons une anisotropie de la vitesse, celle mesurée perpendiculairement à la lève étant la plus faible, ce qui est attribué à un plus grand nombre de microfractures parallèles à la lève. Le granite bleuté du centre, s'avère plus rapide que le type clair de la périphérie. L'altération diminue aussi la vitesse, ce qui constitue un indicateur d'altération.

f - L'altération en boules

La formation de boules est commune à la surface des massifs de zone tempérée humide, elle est présente dans d'autres roches massives comme les diorites, les syénites néphéliniques et même les grès. Leur taille s'étend de moins d'un mètre à plus de 30 m ; les plus grosses sont des cubes ou parallélépipèdes arrondis, les faces planes témoignant de la présence des fractures qui sont à leur origine, la taille des boules est donc un indicateur de la densité des fractures. Les boules se forment de préférence dans les roches à  grain assez gros, massives, à foliation peu marquée, découpées par trois systèmes de fractures à peu près orthogonaux.

Dans un profil d'altération normal, on observe en surface de petites boules très arrondies, englobées dans une arène granitique, sable grossier formé de quartz, de feldspaths potassiques (d'aspect trouble, avec des microfissures à remplissage ferrugineux ou sériciteux) et de muscovite. Les biotites restent noires, ou plus souvent s'altèrent (teintes mordorées ou décolorées, chloritisation) ; les plagioclases, encore moins résistants, sont devenus pulvérulents, transformés en séricite, parfois en argile (kaolinite ou gibbsite). Vers le bas, on passe à des blocs de moins en moins arrondis, puis à la masse découpée par le réseau de fractures. Il est clair que c'est la pénétration d'eau le long des fractures qui est à l'origine de l'arénisation, elle décompose par hydrolyse les plagioclases et les biotites ; le granite perd ses qualités mécaniques par désagrégation granulaire, et s'appauvrit en K, Na, Ca et Mg.

Cette hydrolyse détermine autour des boules une croûte de couleur ferrugineuse, poreuse, qui doit être éliminée. Mais sous cette croûte bien visible, le granite subit un début d'altération, avec augmentation de la porosité (et donc de l'altérabilité), visible au microscope par microfissuration des plagioclase et début d'ouverture des feuillets des biotites. Le granite exploité dans les masses importantes a donc certainement de meilleures qualités que celui provenant de petites boules.

Sur les flancs des vallons, l'érosion déblaie les arènes, laissant les boules empilées les une sur les autres, d'où la formation des pittoresques chaos granitiques, avec leur roches perchées ou branlantes. Si les boules roulent ou glissent sur les pentes, l'orientation originelle des fractures est perdue.

  Fig. 4 - Le "Peyro Clavado", bloc perché de 780 t

Fig. 5 - Boules de surface de la carrière Plo à Saint Salvy


Fig. 6 - Exploitation de boules plus profondes dans la carrière d'Aiguebelle

3 - Extraction

Une étude par photo-interprétation (Selleron, 1988) avait montré une décroissance des carrières actives (53 en 1967, 44 en 1977, 34 en 1984), mais aussi l'augmentation de leur surface, les carrières atteignant une taille industrielle.

Le nombre de carrières actuellement actives n'est pas recensé exactement (40 à 50), alors que 200 à 300 autorisations seraient accordées. L'exploration est faite directement par les exploitants, qui se basent sur les affleurements de boules en bordure des vallons ; il n'y a pas eu de recensement des possibilités du massif par carottages et méthodes géophysiques à notre connaissance.

La plupart des carrières exploitent des boules, certaines atteignant quelques milliers de mètre cubes. Autrefois, après dégagement des arènes friables, on taillait au pic une saignée, dans laquelle on insérait des coins d'acier (l'emploi de coins de bois, mentionné par des personnes qui n'ont pas connu cette période, semble une légende). Actuellement, les coupes sont faites par forages chargés de poudre noire : les trous sont plus espacés dans la direction de la "bonne" coupe, plus rapprochés dans le sens de la "trosse".

Dans la carrière de Coulet (Granits de Camp Soleil) par exemple, la bonne coupe est marquée par un certain alignement préférentiel des feldspaths potassiques (N30W à N10E) ; une direction transverse (N110E), mais non perpendiculaire, est soulignée par de petits filons d'aplite et de quartz. La découpe secondaire est faite par un marteau pneumatique guidé sur une poutre portée par une pelle à pneus ou à chenilles.

La carrière Plo à Saint Salvy est l'un des rares exemples où le granite est exploité dans la masse. Le docteur Plo avait repris en 1978 d'anciennes carrières de boules, mais bientôt rencontrait en profondeur de belles masses de granite clair à gros grain ; la carrière est devenue la plus importante du bassin, produisant 40000 m3/an de Silver Star, qui est vendu 2500 F/m3 pour la première qualité ; 32 personnes y travaillent. Ce granite est caractérisé par une faible porosité, l'absence de pyrite pouvant donner des points de rouille, et la rareté des enclaves, bien qu'étant situé en bordure de massif. On sait que les enclaves arrachées aux terrains encaissants sont souvent plus abondantes le long des bordures de remontées diapiriques ; mais dans la nouvelle interprétation du massif proposée par Darrozes et al. (1994), la limite S n'est plus une bordure de diapir, c'est la limite d'une lentille dont les racines se trouvent plus au N.

Une grande surface a été découverte dans la zone des boules, sur une dizaine de mètres d'épaisseur, et les terrains accumulés au N. La masse est découpée en bancs par des fractures subhorizontales (lèves), parallèles à la topographie (fractures de décompression), avec une pente vers le S de 5 à 8° ; ces bancs, épais de 8 à 10 m, favorisent beaucoup l'extraction, évitant le plus souvent les coupes horizontales. On repère leur base, au cours du forage au marteau perforateur, par une augmentation de l'avance et l'aspect des déblais. Après un essai de coupe au câble selon une direction E-W, il a été constaté que le trait de sciage s'est refermé, le banc de surface ayant glissé par gravité vers le S, tandis que le trait dans le banc inférieur est resté indemne.

La carrière est traversée par une grande faille E-W (N93E) portant des stries décrochantes, qui avec ses accidents annexes endommage le gisement sur une vingtaine de mètres de largeur ; un autre accident parallèle se trouve 300 m au N. La masse est en outre découpée par des fractures N160E, d'origine extensive selon les figures plumeuses qu'elles portent ; ces fractures sont nettement plus pénétrées par l'altération que les E-W. Une foliation subverticale N80E est visible localement près de l'accident principal ; ailleurs l'alignement des feldspaths selon la direction N-S est à peine perceptible, si bien que le granite peut être scié sans tenir compte de la feuille (les feldspaths potassiques apparaissent comme des rectangles sur les sciages N-S, selon des carrés sur les sciages E-W).

Fig. 7 - La carrière Plo à Saint Salvy, exploitant la masse du granite, est la plus grande du massif


   Fig. 8 - Faille majeure E-W à stries horizontales traversant la carrière Plo

Fig. 9 - Fracture d'extension N-S, à figures plumeuses, dans la carrière Plo

Les coupes primaires sont faites au Cisalex, les coupes secondaires à la poudre noire, puis les blocs sont détachés aux coins; Le taux de récupération atteint 30 %. L'équarrissement est fait par des groupes de quatre marteaux pneumatiques supportés par des pelles mécaniques (les "gailleuses"), les déchets de carrière étant recyclés par concassage dans une partie de la carrière.

Les Carrières Plo extraient aussi des marbres dans les Pyrénées (brèche cénomanienne de Sarrancolin, serpentinite bréchique appelée La Houle Verte) et dans le Massif Armoricain (calcaire  gris à nuages roses du Dinantien de Bois-Jourdan). Le chiffre d'affaires de l'entreprise est de 24 MF, dont 60 % à l'exportation.

Il serait intéressant de déterminer dans l'ensemble du massif l'épaisseur de la zone d'arénisation, apparemment plus épaisse sur le plateau que sur le versant S (qui a été récemment dégagé de sa couverture éocène discordante), et d'étudier plus en détail les zones de fractures E-W, bien apparentes sur les photos aériennes ; ces zones sont à l'origine d'une fracturation excessive, qui a conduit à l'abandon de certaines carrières. La figure 1 montre que beaucoup de carrières sont implantées le long de ces couloirs de fractures, sur les flancs de vallons qui suivent précisément les zones faillées.

4 - Transformation

L'activité extractive a induit une importante activité de sciage, polissage et production de produits ouvragés, qui s'est localisée sur le massif ou à quelque distance, jusqu'au delà de Castres.

Dans le domaine du funéraire, qui représente encore la plus grande activité de la région du Sidobre (85% du C.A.) l'activité est répartie en de nombreuses petites entreprises, au nombre d'environ 200, avec quatre ou cinq personnes en moyenne, les plus importantes atteignant une vingtaine d'employés. Il n'existe donc pas d'usines  géantes fabriquant en grande série des monuments.

Nous avons rendu visite aux Etablissements Rose, qui emploient 35 personnes, et répartissent par moitié leur activité entre le funéraire et le bâtiment. Ils ont été fondés vers 1958 par un ancien ouvrier marbrier, qui travaillait dans l'une des marbreries funéraires de l'époque. Elles étaient au nombre d'une demi-douzaine, et fabriquaient des monuments de grande taille, qui étaient expédiés, emballés dans des genêts, pour les caveaux de riches familles. Le dirigeant actuel, fils du fondateur, travaille depuis 18 ans dans l'entreprise; passionné de son métier, il n'a jamais voulu abandonner l'activité funéraire quand il s'est diversifié dans le bâtiment, ce dont il se félicite maintenant. Il extrait 2500 m3/an de sa carrière des Jumeaux du Lac, et scie les blocs avec trois châssis (tranches minces pour le bâtiment), deux scies à fil hélicoïdal et quatre grands disques diamantés (3000 mm) pour les tranches épaisses requises par le funéraire. Des taille-blocs multidisques servent aussi à la fabrication de dallages. Les déchets sont découpés en pavés à la presse hydraulique. D'autres vastes ateliers assurent automatiquement le débitage, le polissage en grande largeur, le flammage...,  les machines sont équipées de commandes numériques et automates programmables, mais aux Etablissements Rose on préfère les machines sans spécialisation outrancière, qui assurent plus de souplesse dans les fabrications. Dans le domaine funéraire, les machines automatiques ne pouvant pas tout faire,  un important travail manuel est encore nécessaire, à l'aide de flexibles, de ciseaux et de briquettes d'abrasifs, avant de parvenir à une finition impeccable dans les recoins : il faut par exemple huit heures pour la finition des angles rentrants d'une croix taillée dans la masse d'une pierre tombale.

Fig. 10 - Etablissements Rose à Castres

Dans le domaine du bâtiment, il existe quatre groupes principaux, de taille moyenne (25 à 50 employés), spécialisés ou non. Nous avons vu que l'entreprise Rose partage son activité entre les deux domaines.

L'entreprise Mougel (GML) a été fondée par René Mougel, granitier à Barbey-Séroux dans les Vosges ; ayant apprécié la qualité du granite du Sidobre lors d'une visite, il achète une carrière en 1963 et se lance dans le funéraire. En 1980 il abandonne le funéraire pour se spécialiser dans le bâtiment  et la voirie ; malgré son attachement au métier de carrier, il laisse l'extraction à d'autres et construit en 1990 une usine ultramoderne à Brassac  (25 MF), opérée par 5 personnes : quatre châssis Gaspari-Menotti, train de polissage grande largeur à 18 têtes de même marque (25 à 37 m2/h), puis débiteuse et flammeuse. Toutes les machines sont pilotées par des ordinateurs qui enregistrent de nombreux paramètres, des basculeurs assurent la mise en place des tranches, un système de recyclage des boues évite tout rejet des eaux polluées. Outre le granite local (50% de l'activité), l'entreprise traite de nombreux granites nationaux et d'importation. R. Mougel, qui a délégué beaucoup de ses responsabilités, continue à parcourir le monde à la recherche de nouveaux produits, il s'intéresse particulièrement à l'Extrême-Orient, et a installé un représentant à Singapour.

Fig. 11 - Usine récente de GML à Brassac

Les Ateliers du Haut Languedoc ont été créés en 1978 par un agronome champenois, Mr. Deswarte. L'activité funéraire initiale fut abandonnée en 1987, pour une spécialisation dans les dallages, les revêtements de façades et la voirie. Il  s'intéresse beaucoup à la recherche de produits exclusifs, puisqu'il fait appel à un géologue pour l'exploration, et a rouvert d'anciennes carrières (grès permien de Molières dans le Lot, granite rose du col de l'Ospedale près de Zonza en Corse), mais également à la commercialisation, disposant de deux commerciaux et envisageant un dépôt en région parisienne.


Fig. 12 - M. Deswarte et quelques uns de ses produits

La société Granit du Sidobre, fondée en 1971 par R. Sablayrolles, issu d'une famille de carriers, s'est  tout de suite orientée vers le bâtiment : sciage de tranches au châssis, polissage, flammage, grenaillage,  articles de voirie. En 1990 est installée une chaîne de fabrication de plaquettes, la première de la région. L'entreprise possède plusieurs carrières, produisant 1500 à 2000 m3 par an. Les 5 châssis pendulaires à grenaille sont de marque Descamps et permettent d'atteindre des épaisseurs aussi minces que 12 mm ; les tranches sont soigneusement lavées, si nécessaire à l'acide, pour éliminer tout résidu de grenaille qui provoquerait des points de rouille. Le polissage en grande largeur (2,8 m) est réalisé par une polisseuse Thibaut à 18 têtes, produisant 25 m2/h. Une débiteuse perfectionnée, à table tournante, assure une précision de 2/100 mm. Les plaquettes sont fabriquées par une chaîne, pouvant travailler entre 30 et 60 cm de large, et assurant les fonctions suivantes : calibrage par fraises diamantés, pouvant réduire l'épaisseur jusqu'à 8 mm, retournement, polissage et chanfreinage. Un emballage cartonné est préféré aux habituelles boites de mousse de polystyrène .

5 - Conclusion

Essayons maintenant de dégager les raisons du succès de la région du Sidobre. Ce succès s'est concrétisé par la forte croissance de l'activité funéraire surtout entre 1965 et 1975, réalisée par de nombreuses petites entreprises (5 personnes en moyenne), puis le relais a été assuré par des entreprises de taille industrielle, qui ont développé les produits pour le bâtiment, travaillant à la fois le granite local et les blocs d'importation.

Tout d'abord le régime de la propriété s'est avéré favorable :  les carriers sont propriétaires des terrains, ce qui évite les problèmes des terrains communaux et domaniaux.

Ensuite la qualité du granite est incontestable, en dépit d'une gamme de couleurs limitée :  les propriétés physiques sont bonnes (surtout dans les carrières de masse), les enclaves peu nombreuses, la roche est assez isotrope (feuille peu marquée),  la pyrite est rare et la cordiérite absente.

La fracturation est modérée, surtout dans les carrières emplacées correctement.

La main d'oeuvre locale est de qualité, attachée aux métiers de la pierre, peu syndicalisée, la taille modérée des entreprises facilite la communication entre employés et dirigeants.

Mais surtout  le granite du Sidobre s'est fait connaître par ses prix modérés, qui ont permis aux classes moyennes d'acquérir des monuments en granite, quasi impérissables et ne nécessitant pas d'entretien, si bien qu'il a remplacé dans une bonne partie des cimetières de France les monuments de pierre ou de béton, sans organisation commerciale trop lourde.

La crise actuelle est supportée sans dommages graves, malgré la concurrence des produits espagnols et italiens : peu de bilans sont déposés, il ne semble pas y avoir eu de licenciements.

Le problème des écologistes, suscité depuis une vingtaine d'années par les gens des villes, surtout enseignants, et suivi par quelques voisins incommodés,  a pu être traité en douceur par le dialogue. Il est certain que  des carriers ont abandonné leurs carrières sans aucun aménagement : les dégâts sont causés surtout par de petites entreprises éphémères, qui louent un terrain, extraient quelques boules et disparaissent en laissant un terrain dévasté. Les autres prennent des précautions en protégeant les abords par des merlons et des rideaux de végétation, et l'approfondissement des carrières dans les masses devrait atténuer l'impact que causent les exploitations de boules. Les usines se doivent de filtrer et recycler les eaux pour ne pas polluer les rivières. Enfin, la pression écologiste est tempérée par le risque de chômage qui affecterait plus de 1500 emplois. Au total, en parcourant le massif, il nous a paru que les carrières sont bien masquées depuis les routes, et qu'il reste pas mal de  place pour les promeneurs du dimanche, qu'attirera un parc prévu à Vialavert pour exposer les anciennes techniques avant qu'elles ne soient oubliées.

Nous avons noté une réticence des producteurs à entreprendre une action commune pour la promotion du granite du Sidobre, qui souffre quelque peu dans le bâtiment de son image funéraire : on craint qu'une cotisation à un organisme de promotion ne profite au concurrent. Et pourtant les producteurs du Jura Marmor en Bavière n'ont eu qu'à se féliciter d'une campagne commune.

Nous suggérerons enfin que les autorités compétentes reconnaissent le besoin d'une exploration d'ensemble des possibilités granitières du massif avant de délimiter arbitrairement les zones exploitables, portant sur la qualité du granite : teintes, enclaves, porosité, présence de pyrite, localisation des zones plus fracturées, directions de la feuille déterminées par méthodes mécaniques.

       Références

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Note (1) : les résultats de l’étude gravimétrique ont été publié par Améglio et al. (CR Ac. Sc. Paris, t. 319, série II, p. 1183-1190, 1994). Ils adoptent pour le granite une densité de 2,671 ; l’intrusion serait un sill de 2 à 3 km d’épaisseur, injecté à partir de racines situées dans la partie SW du massif, lors de l’extension fini-hercynienne.