1 - Introduction
Le massif granitique du
Sidobre, situé quelques kilomètres au NE de Castres, est
devenu le premier
bassin granitier de France, avec 48,9 % de la production nationale, :
il
fournit chaque année 65 000 m3 de
blocs, dont l'extraction et la transformation occupent
1477 personnes, plus 400 emplois dérivés (Du
Grès, 1993), devançant nettement la Bretagne (47 776 m3 en
1990).
Le massif produit un granite
gris bleu à biotite, de grain moyen ; les producteurs
distinguent plusieurs
variétés selon la taille des feldspaths potassiques
("petits" ou
"gros éléments") et la nuance (clair, moyen,
foncé). En gros, les
variétés claires proviennent des bordures du massif,
tandis que les variétés
foncées, plus appréciées pour le funéraire,
sont extraites dans la partie
centrale (La Fontasse). Ce granite porte divers noms commerciaux comme
Bleu
Royal du Tarn, Imperial Granit, Silver Star..., susceptibles de
changements au
cours de la commercialisation.
L'étymologie du nom Sidobre
est controversée, certains l'ayant fait dériver du latin sine opere (c'est à dire région non
cultivée), d'autres du gaulois seto briga,
évoquant un mont ou une
forteresse.

Fig.
1 - Carte géologique du massif du Sidobre, avec principales
failles visibles sur photos aériennes et dans les carrières
Le massif granitique, en
forme de poire ou de massue, s'étend sur 15,3 km du SW vers le
NE, avec une
largeur maximale de 6,6 km. Sa surface totale représente environ
64 km2, répartis sur les communes
de Burlats, Lacrouzette, Vabre, Ferrières, le Bez et St
Salvy-de-la-Balme. Le
granite émerge des terrains métamorphiques encaissants,
culminant à 707 m, entre les
vallées de l'Agout et de la
Durenque. Sa surface est en grande partie couverte de forêts de
chênes, hêtres,
châtaigniers..., qui ont alimenté d'anciennes industries
du fer, plus récemment
des papeteries, puis ont été replantées en
conifères. Le site est remarquable
par de nombreux chaos granitiques, avec des roches perchées dont
la plus
célèbre est la Peyro Clabado, boule de 780 tonnes
reposant sur une surface d'un
mètre carré, et diverses roches branlantes ou de forme
étonnante.
Alors que les obélisques
naturels de granite sont nombreux, assez peu de mégalithes ont
été érigés par
les populations néolithiques (menhir de Guyor, dolmen de
Laglévade). La contrée
est restée longtemps pauvre, subsistant par la culture du seigle
(d'où le nom
de segala) et du sarrasin, l'élevage de brebis, l'exploitation
de la forêt ;
elle a aussi joué un rôle de refuge pour les hommes
pourchassés, depuis la
croisade contre les Albigeois jusqu'à la Résistance
contre l'occupation
allemande.
Les habitants ont de longue
date tiré parti des boules de surface faciles à refendre
pour construire leurs
habitations, mais aussi le château de Ferrières (XI-XIVe
siècles) ; cependant
les édifices de la ville de Castres ont surtout fait appel au
grès de Navès
(Eocène supérieur), situé à 5 km seulement
au S de la ville et plus facile à
tailler. On dispose de peu de documents d'archives sur l'extraction
ancienne,
l'histoire du granite du Sidobre reste à écrire.
Jusqu'à la première Guerre
Mondiale, les paysans exploitent les boules éparses après
la saison des travaux
agricoles, uniquement sans doute pour les besoins locaux. Le
Répertoire de 1889
cite seulement la carrière Maurel à Lacrouzette, qui
exploitait avec des coins
les blocs "erratiques", revendant le granite 50 à 80 F/m3.
Le premier essor de l'extraction
débute en 1918, grâce à la commande de nombreux
Monuments aux Morts. Il se
confirme surtout après la dernière guerre, quand
l'arrivée du fil hélicoïdal
permet de scier le granite en tranches épaisses convenant aux
monuments
funéraires ; auparavant les surfaces clivées devaient
être taillées
manuellement à la pointe et à la boucharde. Les plus
belles années de
l'activité funéraire se placent entre 1965 et 1975 ; les
agriculteurs attaquent
les boules qui encombraient leurs champs, les contremaîtres et
ouvriers des
quelques entreprises de marbrerie existantes se mettent à leur
compte, et
gagnent rapidement beaucoup d'argent. La demande de granite pour les
monuments
est en effet importante ; l'installation d'une découpeuse
à fil hélicoïdal et
d'un polissoir à genouillère permet de s'installer comme
fabriquant de
monuments, et d'en fournir à des prix très
compétitifs. C'est l'époque où les
pierres locales, le béton et le granito sont remplacées
dans tous les
cimetières de France par le granite, provenant le plus souvent
du Tarn : les
tombes de granite, jadis réservées aux familles riches,
deviennent accessibles
à toutes les classes, et présentent l'avantage majeur de
ne pas nécessiter
d'entretien. On compte à l'époque environ 250 entreprises
granitières, presque
toutes de petite taille.
Vers la fin de cette
période, l'arrivée de nouveaux entrepreneurs modifie la
structure artisanale
traditionnelle, dédiée à peu près
exclusivement au funéraire : de grandes
carrières sont ouvertes, des usines à échelle
industrielle sont construites, en
vue de satisfaire aux besoins du bâtiment. Ces installations
traitent bien
entendu le granite local, mais aussi importent des quantités de
granites et
migmatites d'origines diverses (Scandinavie, Espagne, Brésil,
Afrique du Sud, Indes...)
pour élargir la gamme. On compte maintenant 30 châssis
à grenaille, 60 grands
disques diamantés, de nombreuses chaînes de polissage,
flammage, etc. Si les
principales entreprises n'atteignent pas le gigantisme, comportant au
plus une
cinquantaine d'employés, elles résistent assez bien
à la crise actuelle : on
compte peu de dépôts de bilans, et pas de licenciements,
malgré la vive
concurrence de l'Italie et de l'Espagne, avantagées par leurs
dévaluations.
Nous remercions les
personnes qui ont bien voulu nous recevoir pour nous présenter
leurs
entreprises et nous faire part de leurs points de vue, en particulier messieurs M.-H. Du Grès (Granits de
Camp
Soleil, et Président du Syndicat National des Industries des
Roches
Ornementales et de Construction), R.
Mougel, C Mougel et D. Cros (GML), J.P.
Plo (Carrières Plo), R. Sablayrolles et
Barboni (Granit du Sidobre), Deswarte (Ateliers du Haut
Languedoc),
Rose, et enfin J. Cros, le poète et sculpteur du
musée-atelier de Peyro
Clabado.
2 - Géologie
a - Situation
Le granite du Sidobre est
une intrusion hercynienne, datée récemment par la
méthode au rubidium-strontium
de 304 ± 8 Ma, ce qui la place au début du
Stéphanien (alors que d'anciennes
datations lui attribuaient 279 Ma, soit dans le Permien
inférieur).
L'intrusion s'insère dans
une série métamorphique du Cambrien, formée de
quartzites, schistes et marbres
ayant atteint le grade des Schistes Verts, et au contact de ces
terrains
engendre une auréole de métamorphisme de contact
(cornéennes et schistes à
andalousite et staurotide). En l'absence de carte géologique au
1/50000, nous
devons nous référer à l'ancienne carte au 1/80000
datant de 1954, qui indique
que l'intrusion se place dans une sorte de synclinal de Cambrien
supérieur,
situé sous un chevauchement, parallèlement à la
Montagne Noire. Les schistes
encaissants sont déformés en nombreux plis semblables ;
l'étude de la
schistosité révèle trois phases successives (Marre
et Sajus, 1979 ) .
Dans la partie méridionale,
le granite est recouvert en partie par le Tertiaire discordant,
formé de sables
grossiers et argiles rouges à graviers (Eocène
continental).
b - Pétrographie
Selon Marre et Sajus (1979)
le granite "bleu" de la partie centrale est une granodiorite
légèrement porphyrique, tandis
qu'à la périphérie granite "clair" est un monzogranite, la transition étant le
plus souvent progressive entre les deux faciès. La composition
modale (en
volume) est donnée par Didier (1991) :
|
Minéraux |
Granodiorite |
Monzogranite |
|
Quartz |
39 |
36 |
|
Feldspath K |
12 |
33 |
|
Plagioclases |
39 |
34 |
|
Biotite |
10 |
6 |
Les feldspaths alcalins, les
plus visibles, sont des microclines d'une taille pouvant atteindre
plusieurs
centimètres, avec des inclusions de lamelles de biotite.
Les plagioclases sont
millimétriques, automorphes, montrant une zonation due aux
variations de
composition du liquide résiduel pendant la cristallisation.
Les quartz se présentent en
globules, ou bien en remplissage interstitiel.
La biotite ferrifère se
présente en lamelles, et peut être transformée en
chlorite et muscovite.
Une teneur en biotite plus importante
est la raison de la teinte plus sombre de la granodiorite.
La mise en place et la
solidification finale se sont faites dans une série
métamorphique ayant atteint
le grade des Schistes Verts, soit sous une pression d'environ 2 kb
(c'est à
dire vers 7,5 km de profondeur), mais les premiers minéraux
formés
(plagioclases, biotite, quartz) ont commencé à
cristalliser sous 8 kb.
c - Enclaves
Des enclaves de roches
différentes sont disséminées dans le granite, ce
sont les "crapauds"
des carriers ; elles ont été étudiées par
Didier (1991) et Montel et al. (1991), qui distinguent
:
- les enclaves de granite
gris-bleu, de taille métrique, dans le granite clair,
- les petites enclaves
angulaires de cornéennes, surtout dans les granites clairs de la
périphérie
(mais pas dans les carrières Plo), provenant de fragments
arrachés aux schistes
encaissants.
- les enclaves surmicacées,
de petite taille, réparties un peu partout. Les auteurs y
mentionnent
l'occurrence de corindon (Al2O3) dans
les biotites,
d'hercynite (Fe Al2O4), et d'aiguilles de sillimanite. La
présence de corindon, de couleur
blanche ou bleue (saphir), peut poser des problèmes de sciage
dans les blocs
contenant ces enclaves : le corindon est en effet un abrasif puissant
(dureté
Mohs 9), l'hercynite ayant une dureté plus faible (7,5 à
8), mais encore
supérieure à celle du quartz (7).
- les enclaves mafiques à
grain fin, avec une composition de diorite quartzique et une texture
doléritique. Elles se trouvent dans les granites gris-bleu, et
résulteraient de
mélanges de magmas avant leur cristallisation.
d - Structure
La première tentative
d'interprétation de la feuille du granite du Sidobre
(appelée alors fil ou descente)
est due à Isnard et Leymarie (1964) ; se basant sur les
déclarations de carriers et des mesures dans cinq
carrières, ils établissent
que la feuille a une direction variant entre N20E et N50E, et
correspond à
l'une des directions de fractures, sauf toutefois au Signal de
Lacrouzette, où
la feuille n'existe pas. Ils attribuent la feuille à des
microfractures à
l'intérieur des grains de quartz, alors que les clivages des
feldspaths
n'interviennent pas.
Au microscope Marre et Sajus
(1979) ont décrit la disposition planaire des microclines, et la
disposition
plano-linéaire des plagioclases et des biotites, peu visibles
à l'oeil nu. Ils
signalent aussi des schlieren (lits
plus riches en biotite). S'aidant en outre de l'allongement et de
l'aplatissement des enclaves, les auteurs ont tenté de tracer
les "plans
de fluidalité" à l'intérieur du massif, selon une
disposition concentrique
(fig. 2), avec de forts pendages (60 à 80°). Ils ont
observé parfois des
bordures figées entre la granodiorite et le monzogranite, ce qui
indiquerait
une mise en place de la granodiorite postérieurement à
celle du monzogranite
déjà refroidi.
Les récents travaux de
l'Université Paul Sabatier de Toulouse (Darrozes et al., 1994)
conduisent à une
interprétation assez différente. Ces auteurs ont
prélevé en surface de
nombreuses petites carottes orientées, sur lesquelles ils ont
mesuré
l'anisotropie de susceptibilité magnétique, qui est
attribuée principalement au
contenu en fer des biotites ; l'orientation des axes principaux de
l'ellipsoïde
d'anisotropie permettrait de déduire la linéation et la
foliation de la roche,
ce qui a été vérifié dans
la carrière
de La Trivalle par un relevé de la disposition des feldspaths
potassiques sur
trois faces perpendiculaires et traitement des images par ordinateur.
La
représentation à laquelle ils parviennent (fig. 3) est
assez différente de la
précédente, qui décrivait des foliations (plans de
fluidalité) concentriques
aux bordures du massif. Les foliations magnétiques sont presque N-S, divergeant à partir d'un
axe
dirigé de Lacrouzette à La Fontasse.
Le
massif du Sidobre ne serait donc pas un diapir vertical, comme on l'a
toujours
supposé, mais une lentille d'épaisseur
kilométrique (ce qui laisse encore des
réserves pour les exploitants) ; elle proviendrait de racines
situées au Nord,
dans la région de Lacrouzette, ce qui est en cours de
vérification par l'étude
de la gravimétrie (Ameglio, à paraître)(1).
Les carriers que nous avons
interrogés appellent "la bonne" (sous entendu coupe) la
direction de
fissilité préférentielle, ailleurs
dénommée "feuille" ; elle est
souvent orientée N-S, par exemple dans les carrières Plo
à Saint Salvy, et dans
la carrière de Coulet (Camp Soleil). Le granite se fend
facilement le long de
cette direction, par un coup de mine ou par des tirs en trous
espacés, tandis
qu'il faut des trous rapprochés pour fendre selon la direction
transverse,
appelée "trosse". Il existe une troisième direction, qui
facilite
beaucoup l'exploitation des masses, ce sont les "lèves", joints
parallèles à la topographie, que nous interprétons
comme des fractures de
décompression survenues au cours de l'érosion (nombreux
exemples connus aux
Etats Unis et en Bretagne).
Notons qu'il est possible de
déterminer mécaniquement la direction de la feuille des
granites, à l'aide
d'une presse, sur des échantillons pris selon trois directions
orthogonales :
les foliations liées aux alignements de cristaux, même non
visibles à l'oeil,
apparaissent dans un essai de compression entre deux pointes. Celles
résultant
d'alignements de microfractures se font par mesure de la
déformation en
fonction de la contrainte entre les deux plateaux de la presse : la
direction
perpendiculaire aux microfractures dominantes se traduit par un
comportement
non élastique de la roche dans la première phase de
compression.
L'examen des photos aérienne
montre très bien les directions prédominantes de
fractures dans le massif
granitique (fig. 1) :
- dans la moitié Sud, où se
trouvent la plupart des carrières, les failles E-W
prédominent, la plus
importante traverse le massif de Burlats à Cabrol. Ces fractures
sont sans
doute précoces, car elles sont injectées de filonets d'aplite ;
mais elles ont rejoué
ensuite en décrochement comme on le voit dans la carrière
Plo (fig. 9). Les
fractures N150-N170 résultent d'une extension d'après les
figures observées sur
leur surface (fig. 10), elles laissent pénétrer plus
profondément l'altération
; Comme elles sont plus serrées que les
précédentes, les boules sont souvent
allongées dans le sens N-S.
- dans la moitié Nord du
massif, presque dépourvue de carrières, les directions
sont plus variées et
plus espacées.
L'étude tectonique du massif reste à faire.

Fig.
2 - Plans de fluidalités, selon Marre et Sajus (1979)

Fig. 3 - Linéations
magmatiques, filons aplito-pegmatitiques et foliations
magnétiques, selon Darrozes et al. (1994)
e - Pétrophysique
Rappelons, avec quelques
commentaires, les résultats des mesures physiques usuelles,
telles que
rappelées dans "granits de France" en 1991.
La porosité (0,41 %) est moyenne pour un granite
(certains
dépassent 1 % , comme le jaune de Bignan et le gris-beige de
Compeix) ; ces
pores, dont la nature n'a pas été étudiée,
se saturent à 90 % par imbibition
(mesure de l'absorption).
La vitesse des ondes
compressives (Vitesse du son = 5,55-5,57 km/s) est assez
élevée, quoique l'on
rencontre des granites plus rapides, comme ceux de Huelgoat (5,76)
Guéret (5,8)
et Lanhélin (6,05). Les résistances à la rupture,
soit en compression, soit en
extension (résistance à la flexion, résistance aux
attaches) sont dans la bonne
moyenne. Seule la résistance à l'usure (24 mm) est un peu
plus faible que la moyenne (20,96), du
même ordre que
celle du jaune de Bignan (23,6), tout en restant loin de la limite
admise pour
le passage intente (32 mm).
Peu de mesures spéciales ont
été faites sur le granite du Sidobre, les laboratoires de
mécanique des roches
travaillant habituellement sur des échantillons
commercialisés de granite de
Barre, de marbres de Yule ou de Carrare, de calcaire de Solnhofen...
Aveline et al. (1964) ont
montré par les ultrasons une anisotropie de la
vitesse, celle mesurée perpendiculairement à la
lève étant la plus faible, ce
qui est attribué à un plus grand nombre de microfractures
parallèles à la lève.
Le granite bleuté du centre, s'avère plus rapide que le
type clair de la
périphérie. L'altération diminue aussi la vitesse,
ce qui constitue un
indicateur d'altération.
f - L'altération en
boules
La formation de boules est
commune à la surface des massifs de zone tempérée
humide, elle est présente
dans d'autres roches massives comme les diorites, les syénites
néphéliniques et
même les grès. Leur taille s'étend de moins d'un
mètre à plus de 30 m ; les
plus grosses sont des cubes ou parallélépipèdes
arrondis, les faces planes
témoignant de la présence des fractures qui sont à
leur origine, la taille des
boules est donc un indicateur de la densité des fractures. Les
boules se
forment de préférence dans les roches à
grain assez gros, massives, à foliation peu
marquée, découpées par trois
systèmes de fractures à peu près orthogonaux.
Dans un profil d'altération
normal, on observe en surface de petites boules très arrondies,
englobées dans
une arène granitique, sable grossier formé de quartz, de
feldspaths potassiques
(d'aspect trouble, avec des microfissures à remplissage
ferrugineux ou
sériciteux) et de muscovite. Les biotites restent noires, ou
plus souvent
s'altèrent (teintes mordorées ou
décolorées, chloritisation) ; les
plagioclases, encore moins résistants, sont devenus
pulvérulents, transformés
en séricite, parfois en argile (kaolinite ou gibbsite). Vers le
bas, on passe à
des blocs de moins en moins arrondis, puis à la masse
découpée par le réseau de
fractures. Il est clair que c'est la pénétration d'eau le
long des fractures
qui est à l'origine de l'arénisation, elle
décompose par hydrolyse les
plagioclases et les biotites ; le granite perd ses qualités
mécaniques par
désagrégation granulaire, et s'appauvrit en K, Na, Ca et
Mg.
Cette hydrolyse détermine
autour des boules une croûte de couleur ferrugineuse, poreuse,
qui doit être
éliminée. Mais sous cette croûte bien visible, le
granite subit un début
d'altération, avec augmentation de la porosité (et donc
de l'altérabilité),
visible au microscope par microfissuration des plagioclase et
début d'ouverture
des feuillets des biotites. Le granite exploité dans les masses
importantes a
donc certainement de meilleures qualités que celui provenant de
petites boules.
Sur les flancs des vallons,
l'érosion déblaie les arènes, laissant les boules
empilées les une sur les
autres, d'où la formation des pittoresques chaos granitiques,
avec leur roches
perchées ou branlantes. Si les boules roulent ou glissent sur
les pentes,
l'orientation originelle des fractures est perdue.
Fig.
4 - Le "Peyro Clavado", bloc perché de 780 t

Fig. 5 - Boules de surface de la
carrière Plo à Saint Salvy

Fig. 6 - Exploitation de
boules plus profondes dans la carrière d'Aiguebelle
3 -
Extraction
Une étude par
photo-interprétation (Selleron, 1988) avait montré une
décroissance des
carrières actives (53 en 1967, 44 en 1977, 34 en 1984), mais
aussi
l'augmentation de leur surface, les carrières atteignant une
taille
industrielle.
Le nombre de carrières
actuellement actives n'est pas recensé exactement (40 à
50), alors que 200 à
300 autorisations seraient accordées. L'exploration est faite
directement par
les exploitants, qui se basent sur les affleurements de boules en
bordure des
vallons ; il n'y a pas eu de recensement des possibilités du
massif par
carottages et méthodes géophysiques à notre
connaissance.
La plupart des carrières
exploitent des boules, certaines
atteignant quelques milliers de mètre cubes. Autrefois,
après dégagement des
arènes friables, on taillait au pic une saignée, dans
laquelle on insérait des
coins d'acier (l'emploi de coins de bois, mentionné par des
personnes qui n'ont
pas connu cette période, semble une légende).
Actuellement, les coupes sont
faites par forages chargés de poudre noire : les trous sont plus
espacés dans
la direction de la "bonne" coupe, plus rapprochés dans le sens
de la
"trosse".
Dans la carrière de Coulet
(Granits de Camp Soleil) par exemple, la bonne coupe est marquée
par un certain
alignement préférentiel des feldspaths potassiques (N30W
à N10E) ; une
direction transverse (N110E), mais non perpendiculaire, est
soulignée par de
petits filons d'aplite et de quartz. La découpe secondaire est
faite par un
marteau pneumatique guidé sur une poutre portée par une
pelle à pneus ou à
chenilles.
La carrière Plo à Saint
Salvy est l'un des rares exemples où le granite est
exploité dans la masse. Le docteur Plo avait
repris en
1978 d'anciennes carrières de boules, mais bientôt
rencontrait en profondeur de
belles masses de granite clair à gros grain ; la carrière
est devenue la plus
importante du bassin, produisant 40000 m3/an
de Silver Star, qui est vendu 2500
F/m3 pour la première qualité ; 32
personnes y travaillent. Ce granite est caractérisé par
une faible porosité,
l'absence de pyrite pouvant donner des points de rouille, et la
rareté des
enclaves, bien qu'étant situé en bordure de massif. On
sait que les enclaves
arrachées aux terrains encaissants sont souvent plus abondantes
le long des
bordures de remontées diapiriques ; mais dans la nouvelle
interprétation du
massif proposée par Darrozes et al.
(1994), la limite S n'est plus une bordure de diapir, c'est la limite
d'une
lentille dont les racines se trouvent plus au N.
Une grande surface a été
découverte dans la zone des boules, sur une dizaine de
mètres d'épaisseur, et
les terrains accumulés au N. La masse est découpée
en bancs par des fractures
subhorizontales (lèves), parallèles à la
topographie (fractures de
décompression), avec une pente vers le S de 5 à 8° ;
ces bancs, épais de 8 à 10
m, favorisent beaucoup l'extraction, évitant le plus souvent les
coupes
horizontales. On repère leur base, au cours du forage au marteau
perforateur,
par une augmentation de l'avance et l'aspect des déblais.
Après un essai de
coupe au câble selon une direction E-W, il a été
constaté que le trait de
sciage s'est refermé, le banc de surface ayant glissé par
gravité vers le S,
tandis que le trait dans le banc inférieur est resté
indemne.
La carrière est traversée
par une grande faille E-W (N93E) portant des stries
décrochantes, qui avec ses
accidents annexes endommage le gisement sur une vingtaine de
mètres de largeur
; un autre accident parallèle se trouve 300 m au N. La masse est
en outre
découpée par des fractures N160E, d'origine extensive
selon les figures
plumeuses qu'elles portent ; ces fractures sont nettement plus
pénétrées par
l'altération que les E-W. Une foliation subverticale N80E est
visible
localement près de l'accident principal ; ailleurs l'alignement
des feldspaths
selon la direction N-S est à peine perceptible, si bien que le
granite peut
être scié sans tenir compte de la feuille (les feldspaths
potassiques
apparaissent comme des rectangles sur les sciages N-S, selon des
carrés sur les
sciages E-W).

Fig.
7 - La carrière Plo à Saint Salvy, exploitant la masse du
granite, est la plus grande du massif

Fig. 8 - Faille majeure E-W
à stries horizontales traversant la carrière Plo

Fig. 9 - Fracture d'extension N-S,
à figures plumeuses, dans la carrière Plo
Les coupes primaires sont
faites au Cisalex, les coupes secondaires à la poudre noire,
puis les blocs
sont détachés aux coins; Le taux de
récupération atteint 30 %. L'équarrissement
est fait par des groupes de quatre marteaux pneumatiques
supportés par des
pelles mécaniques (les "gailleuses"), les déchets de
carrière étant
recyclés par concassage dans une partie de la carrière.
Les Carrières Plo extraient
aussi des marbres dans les Pyrénées (brèche
cénomanienne de Sarrancolin,
serpentinite bréchique appelée La Houle Verte) et dans le
Massif Armoricain
(calcaire gris à nuages roses du
Dinantien de Bois-Jourdan). Le chiffre d'affaires de l'entreprise est
de 24 MF,
dont 60 % à l'exportation.
Il serait intéressant de déterminer dans l'ensemble du massif l'épaisseur de la zone d'arénisation, apparemment plus épaisse sur le plateau que sur le versant S (qui a été récemment dégagé de sa couverture éocène discordante), et d'étudier plus en détail les zones de fractures E-W, bien apparentes sur les photos aériennes ; ces zones sont à l'origine d'une fracturation excessive, qui a conduit à l'abandon de certaines carrières. La figure 1 montre que beaucoup de carrières sont implantées le long de ces couloirs de fractures, sur les flancs de vallons qui suivent précisément les zones faillées.
4 -
Transformation
L'activité extractive a induit une
importante activité
de sciage, polissage et production de produits ouvragés, qui
s'est localisée
sur le massif ou à quelque distance, jusqu'au delà de
Castres.
Dans le domaine du funéraire,
qui représente encore la
plus grande activité de la région du Sidobre (85% du
C.A.) l'activité est
répartie en de nombreuses petites entreprises, au nombre
d'environ 200, avec
quatre ou cinq personnes en moyenne, les plus importantes atteignant
une
vingtaine d'employés. Il n'existe donc pas d'usines
géantes fabriquant en grande série des monuments.
Nous avons rendu visite aux
Etablissements Rose, qui emploient 35 personnes, et répartissent
par moitié
leur activité entre le funéraire et le bâtiment.
Ils ont été fondés vers 1958
par un ancien ouvrier marbrier, qui travaillait dans l'une des
marbreries
funéraires de l'époque. Elles étaient au nombre
d'une demi-douzaine, et
fabriquaient des monuments de grande taille, qui étaient
expédiés, emballés
dans des genêts, pour les caveaux de riches familles. Le
dirigeant actuel, fils
du fondateur, travaille depuis 18 ans dans l'entreprise;
passionné de son
métier, il n'a jamais voulu abandonner l'activité
funéraire quand il s'est
diversifié dans le bâtiment, ce dont il se félicite
maintenant. Il extrait 2500
m3/an de
sa carrière des Jumeaux du Lac, et scie les blocs avec trois
châssis (tranches
minces pour le bâtiment), deux scies à fil
hélicoïdal et quatre grands disques
diamantés (3000 mm) pour les tranches épaisses requises
par le funéraire. Des
taille-blocs multidisques servent aussi à la fabrication de
dallages. Les
déchets sont découpés en pavés à la
presse hydraulique. D'autres vastes
ateliers assurent automatiquement le débitage, le polissage en
grande largeur,
le flammage..., les machines sont
équipées de commandes numériques et automates
programmables, mais aux
Etablissements Rose on préfère les machines sans
spécialisation outrancière,
qui assurent plus de souplesse dans les fabrications. Dans le domaine
funéraire, les machines automatiques ne pouvant pas tout faire, un important travail manuel est encore
nécessaire, à l'aide de flexibles, de ciseaux et de
briquettes d'abrasifs,
avant de parvenir à une finition impeccable dans les recoins :
il faut par
exemple huit heures pour la finition des angles rentrants d'une croix
taillée
dans la masse d'une pierre tombale.

Fig.
10 - Etablissements Rose à Castres
Dans le domaine du bâtiment,
il existe quatre groupes
principaux, de taille moyenne (25 à 50 employés),
spécialisés ou non. Nous
avons vu que l'entreprise Rose partage son activité entre les
deux domaines.
L'entreprise Mougel (GML) a
été fondée par René Mougel, granitier
à Barbey-Séroux dans les Vosges ; ayant
apprécié la qualité du granite du Sidobre lors
d'une visite, il achète une
carrière en 1963 et se lance dans le funéraire. En 1980
il abandonne le
funéraire pour se spécialiser dans le bâtiment
et la voirie ; malgré son attachement au métier de
carrier, il laisse
l'extraction à d'autres et construit en 1990 une usine
ultramoderne à
Brassac (25 MF), opérée par
5 personnes
: quatre châssis Gaspari-Menotti, train de polissage grande
largeur à 18 têtes
de même marque (25 à 37 m2/h),
puis débiteuse et flammeuse. Toutes les machines sont
pilotées par
des ordinateurs qui enregistrent de nombreux paramètres, des
basculeurs
assurent la mise en place des tranches, un système de recyclage
des boues évite
tout rejet des eaux polluées. Outre le granite local (50% de
l'activité),
l'entreprise traite de nombreux granites nationaux et d'importation. R.
Mougel,
qui a délégué beaucoup de ses
responsabilités, continue à parcourir le monde à
la recherche de nouveaux produits, il s'intéresse
particulièrement à
l'Extrême-Orient, et a installé un représentant
à Singapour.

Fig.
11 - Usine récente de GML à Brassac
Les Ateliers du Haut Languedoc ont été créés en 1978 par un agronome champenois, Mr. Deswarte. L'activité funéraire initiale fut abandonnée en 1987, pour une spécialisation dans les dallages, les revêtements de façades et la voirie. Il s'intéresse beaucoup à la recherche de produits exclusifs, puisqu'il fait appel à un géologue pour l'exploration, et a rouvert d'anciennes carrières (grès permien de Molières dans le Lot, granite rose du col de l'Ospedale près de Zonza en Corse), mais également à la commercialisation, disposant de deux commerciaux et envisageant un dépôt en région parisienne.

Fig.
12 - M. Deswarte et quelques uns de ses produits
La société Granit du
Sidobre, fondée en 1971 par R. Sablayrolles, issu d'une famille
de carriers,
s'est tout de suite orientée vers
le
bâtiment : sciage de tranches au châssis, polissage,
flammage,
grenaillage, articles de voirie. En
1990 est installée une chaîne de fabrication de
plaquettes, la première de la
région. L'entreprise possède plusieurs carrières,
produisant 1500 à 2000 m3 par an. Les 5 châssis
pendulaires à grenaille sont de marque Descamps et permettent
d'atteindre des
épaisseurs aussi minces que 12 mm ; les tranches sont
soigneusement lavées, si
nécessaire à l'acide, pour éliminer tout
résidu de grenaille qui provoquerait
des points de rouille. Le polissage en grande largeur (2,8 m) est
réalisé par
une polisseuse Thibaut à 18 têtes, produisant 25 m2/h.
Une débiteuse
perfectionnée, à table tournante, assure une
précision de 2/100 mm. Les
plaquettes sont fabriquées par une chaîne, pouvant
travailler entre 30 et 60 cm
de large, et assurant les fonctions suivantes : calibrage par fraises
diamantés, pouvant réduire l'épaisseur
jusqu'à 8 mm, retournement, polissage et
chanfreinage. Un emballage cartonné est
préféré aux habituelles boites de
mousse de polystyrène .
5 -
Conclusion
Essayons maintenant de
dégager les raisons du succès de la région du
Sidobre. Ce succès s'est
concrétisé par la forte croissance de l'activité
funéraire surtout entre 1965
et 1975, réalisée par de nombreuses petites entreprises
(5 personnes en
moyenne), puis le relais a été assuré par des
entreprises de taille
industrielle, qui ont développé les produits pour le
bâtiment, travaillant à la
fois le granite local et les blocs d'importation.
Tout d'abord le régime de la
propriété s'est avéré favorable : les
carriers sont propriétaires des terrains, ce qui évite
les problèmes des
terrains communaux et domaniaux.
Ensuite la qualité du
granite est incontestable, en dépit d'une gamme de couleurs
limitée : les
propriétés physiques sont bonnes
(surtout dans les carrières de masse), les enclaves peu
nombreuses, la roche
est assez isotrope (feuille peu marquée),
la pyrite est rare et la cordiérite absente.
La fracturation est modérée,
surtout dans les carrières emplacées correctement.
La main d'oeuvre locale est
de qualité, attachée aux métiers de la pierre, peu
syndicalisée, la taille
modérée des entreprises facilite la communication entre
employés et dirigeants.
Mais surtout le
granite du Sidobre s'est fait connaître
par ses prix modérés, qui ont permis aux classes moyennes
d'acquérir des
monuments en granite, quasi impérissables et ne
nécessitant pas d'entretien, si
bien qu'il a remplacé dans une bonne partie des
cimetières de France les
monuments de pierre ou de béton, sans organisation commerciale
trop lourde.
La crise actuelle est
supportée sans dommages graves, malgré la concurrence des
produits espagnols et
italiens : peu de bilans sont déposés, il ne semble pas y
avoir eu de
licenciements.
Le problème des écologistes,
suscité depuis une vingtaine d'années par les gens des
villes, surtout
enseignants, et suivi par quelques voisins incommodés, a pu être traité en douceur par
le dialogue.
Il est certain que des carriers ont
abandonné leurs carrières sans aucun aménagement :
les dégâts sont causés
surtout par de petites entreprises éphémères, qui
louent un terrain, extraient
quelques boules et disparaissent en laissant un terrain
dévasté. Les autres
prennent des précautions en protégeant les abords par des
merlons et des
rideaux de végétation, et l'approfondissement des
carrières dans les masses
devrait atténuer l'impact que causent les exploitations de
boules. Les usines
se doivent de filtrer et recycler les eaux pour ne pas polluer les
rivières.
Enfin, la pression écologiste est tempérée par le
risque de chômage qui
affecterait plus de 1500 emplois. Au total, en parcourant le massif, il
nous a
paru que les carrières sont bien masquées depuis les
routes, et qu'il reste pas
mal de place pour les promeneurs du
dimanche, qu'attirera un parc prévu à Vialavert pour
exposer les anciennes
techniques avant qu'elles ne soient oubliées.
Nous avons noté une
réticence des producteurs à entreprendre une action
commune pour la promotion
du granite du Sidobre, qui souffre quelque peu dans le bâtiment
de son image
funéraire : on craint qu'une cotisation à un organisme de
promotion ne profite
au concurrent. Et pourtant les producteurs du Jura Marmor en
Bavière n'ont eu
qu'à se féliciter d'une campagne commune.
Nous suggérerons enfin que
les autorités compétentes reconnaissent le besoin d'une
exploration d'ensemble
des possibilités granitières du massif avant de
délimiter arbitrairement les
zones exploitables, portant sur la qualité du granite : teintes,
enclaves,
porosité, présence de pyrite, localisation des zones plus
fracturées, directions
de la feuille déterminées par méthodes
mécaniques.
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Note (1) : les
résultats de l’étude gravimétrique ont
été publié par
Améglio et al. (CR Ac. Sc. Paris, t. 319, série II, p.
1183-1190, 1994). Ils
adoptent pour le granite une densité de 2,671 ; l’intrusion
serait un sill
de 2 à 3 km d’épaisseur, injecté à partir
de racines situées dans la partie SW
du massif, lors de l’extension fini-hercynienne.