Roches et carrières de Sicile

publié dans Pierre Actual  n° 834, février 2006

 

                                                           Eruption de l'Etna

La Sicile a produit une grande variété de roches marbrières dans le passé : pendant l'Empire Romain, sous les rois normands du XIIe siècle pour la mosaïque, puis au cours des XVII et XVIIIe siècles pour les dallages et incrustations des édifices baroques. De riches collections d'échantillons ont été rassemblées à cette époque (Montana et Gagliardo, 1998), et Dumon (1971-1974) répertoriait un grand nombre de carrières et ateliers.

Que reste-t-il aujourd'hui de la production de roches ornementales de l'île ? Notre visite en septembre 2005 a tenté de répondre à cette question.

 1 - Les heures de gloire et de déclin de la pierre

Les premiers habitants de Sicile ont laissé quelques gravures pariétales au Monte Pellegrino de Palerme ; ceux du Néolithique ont exploité les silex de Sicile, et les obsidiennes des îles voisines (Lipari et Pantelleria) pour les diffuser en Méditerranée, sans toutefois construire de temples comparables à ceux de Malte. A l'âge du Bronze, plusieurs civilisations ont été identifiées à Castellucio, Thapsos, Pantalica et Cassibile, qui ont creusé dans les falaises des tombes à chambre dont la porte était une dalle grossièrement sculptée, et dressé quelques murailles rustiques ; des objets mycéniens en bronze étaient importés à cette époque.

Les premiers grecs arrivent sur la côte orientale vers -734, fondant la colonie de Naxos, tout près de Taormine. Venus de Chalcis et Erétrie en Eubée, ils sont rapidement suivis par  des émigrés de Corinthe, de Mégare, de Crète, d'Ionie..., mais curieusement d'aucun Athénien. Ils quittent leurs cités peut-être pour des raisons de surpopulation ou de commerce, plus probablement parce que ces membres de la classe aristocratique avaient perdu leurs pouvoirs et avantages au cours du passage à la démocratie. Ils rencontrent des populations autochtones encore à l'âge du Bronze, comme les Elymes dans l'ouest, les Sicanes dans le centre, et des Sicules indo-européens dans l'est, immigrés plus récents (-XIIIe siècle) ; sur les côtes où ils s'installent, ils rencontrent aussi quelques comptoirs puniques.

Les Grecs apportent la métallurgie du fer, la monnaie d'or et d'argent, la planification urbaine, la construction de temples majestueux, plus grands et encore mieux conservés que ceux dela Grèce (le temple de Zeus Olympien à Agrigente mesure 110,1 x 52,7 m, avec des colonnes de plus de 4 m de diamètre, le temple G de Sélinonte 110,4 x 50 m), la sculpture pour laquelle ils font venir des marbres blancs des Cyclades. Ils ne pénètrent qu'assez peu dans l'intérieur où persistent les populations locales, qui s'hellénisent à leur contact, comme le montre le temple de Ségeste édifié par la population des Elymes, mais jamais achevé. La "Grande Grèce" n'est pas exempte de conflits, avec des révoltes d'autochtones, deux grandes invasions puniques, l'expédition des Athéniens, les guerres entre cités. La démocratie n'existe qu' épisodiquement, plus souvent la classe aristocratique met en place de nombreux tyrans. Les plus célèbres des grecs de Sicile sont le savant Archimède, le poète bucolique Théocrite, le philosophe Empédocle.

 Le théâtre grec de Taormina près de Naxos

 Temple de la Concorde à Agrigente

 Temple de Ségeste, construit par les Elymes hellénisés

Pendant la période hellénistique de nombreux théâtres sont entaillés dans les collines, comme ceux de Syracuse, Taormine, Ségeste, Tyndaris, Morgantina. C'est également le début de la mosaïque polychrome, avec quelques exemples à Morgantina (l'enlèvement  de Ganymède), Tyndaris, Solonte, Taormine, la plus célèbre étant la scène de chasse de la place de la Victoire à Palerme.

Les Phéniciens étaient installés dans l'îlot de Motya, ainsi qu'à Solonte et Palerme, ils ont laissé peu de constructions, sinon leurs habituels tophets où les enfants premiers-nés étaient brûlés.

Durant la période romaine règne une grande prospérité, au moins pour les grands propriétaires qui ont obtenu des latifundia, vastes surfaces cultivables sur lesquelles sont cultivés le blé, la vigne, les olives. On construit de vastes amphithéâtres et des établissements de bains ; le gouverneur Verrès s'étant livré au pillage des oeuvres d'arts et à l'extorsion de fonds (73-71 av. J.C.), Cicéron l'accuse et le fait condamner à restituer les biens volés. La mosaïque romaine débute aux deux premiers siècles de notre ère avec des réalisations en noir et blanc à décor géométrique (Catane, Taormine) ; au siècle suivant arrive la mosaïque polychrome avec des figurations, entourées de décors floraux et d'un cadre à motifs géométriques (Marsala, Syracuse, Agrigente).

          

Mosaïque de la Grande Chasse, Piazza Armerina         Mosaïque des Amours, Piazza Armerina

 

 

 Mosaïque des Jeux du Cirque, Piazza Armerina

Au IVe siècle, de grands propriétaires ou sénateurs se font construire de luxueuses villas de campagne dans l'intérieur : la plus extraordinaire est celle de Piazza Armerina, édifiée vers 320-330 après J.C., découverte dans les années 50. On y compte 3500 m2 de mosaïques polychromes au sol, réalisées sans doute par des artistes venus d'Afrique du Nord ; les murs étaient revêtus d'incrustations de marbres et de fresques. Les plus importants panneaux de mosaïque sont la Grande Chasse (59,6 x 5 m), les Courses du Cirque (21,7 x 5,4 m), la Petite Chasse (5,9 x 7 m) ; les autres sujets sont des jeux d'enfants, des jeunes filles pratiquant l'athlétisme, des scènes mythologiques avec Hercule comme sujet de prédilection. Deux villas ont été découvertes à Tellaro et Patti Marina, il en existe certainement d'autres à mettre au jour.

Les invasions des barbares Vandales et Ostrogoths marquent la fin de l'Empire Romain d'Occident en 468, ils n'ont laissé de traces que dans les annales. Ils sont chassés par le Général Bélisaire qui rattache la Sicile à l'Empire Romain d'Orient, c'est-à-dire Byzance. Cependant les arabes débarquent à Marsala en 827, leur conquête s'achève en 878 par la prise de Syracuse, bien que des maquis chrétiens poursuivent la résistance dans les Monts Péloritains. Ils établissent leur capitale à Palerme, mettent en place leur administration, convertissent les églises en mosquées, mais ne réalisent pas de constructions notables ; par contre des artisans musulmans travailleront pour les Rois Normands.

En effet la Sicile est reconquise à partir de 1062 par Roger de Hauteville, la pacification durera 30 ans ; fils de Tancrède duc de Cotentin, d'origine viking et régnant à Hauteville près de Coutances, Roger est venu en Sicile à la suite d'aventuriers normands recrutés à partir de 999 par le Pape et les barons lombards. Il est le fils cadet de 12 enfants ; son frère aîné Robert Guiscard (l'avisé) est devenu comte des Pouilles en 1057 et l'entraîne dans l'aventure sicilienne. En 1072 Palerme est prise, il devient comte de Sicile et ses descendants seront nommés ducs puis rois. La période normande s'achève en 1194, quand l'empereur germanique Henry VI de Hohenstaufen (fils de Frédéric Barberousse) et de Constance de Hauteville, hérite du trône puis le laisse à son fils Frédéric II.

Au XIIe siècle la Sicile jouit d'une prospérité perdue depuis la fin de Rome, les souverains Normands établissent le régime féodal au profit de leurs barons, les langues pratiquées sont le latin, le grec et l'arabe. Des monuments remarquables pour l'époque sont édifiés à Palerme en peu d'années :

     

 La guérison de Lazare, et portique de la Chapelle Palatine, Palerme

           Nef de la Martorana

                                                           

- Le Palais des Normands est construit par Roger II en 1130, il contient des appartements splendidement décorés (qui ne se visitent pas), mais surtout la Chapelle Palatine (1132 à 1140) : des mosaïstes byzantins sont appelés pour décorer les murs de sujets tirés de l'Ancien et du Nouveau Testament, dont l'impressionnant Christ Pantocrator.

- L'église de la Martorana à Palerme est édifiée de 1143 à 1163 par Roger II, également par des mosaïstes byzantins ;  remaniée au XVe siècle et restaurée au XIX siècle, elle reste encore la cathédrale de rite byzantin pour les grecs et albanais de Sicile.

- dans la Cathédrale de Palerme (1172-1185) se trouvent les tombeaux des souverains normands et de Frédéric II, les sarcophages ont été taillés dans de grandes colonnes de porphyre rouge d'Egypte repris dans des édifices romains.

- la cathédrale de Monreale et son cloître sont édifiés par Guillaume II de 1172 à 1185; elle est entièrement décorée par 8000 m2 de mosaïques murales, sur fond de tesselles dorées comme à la chapelle Palatine, mises en place entre 1180 à 1190 ; les personnages, quelque peu stéréotypés et à l'air triste, figurent des scènes bibliques. Les colonnes sont en granite ou en cipolin, probablement importés par les Romains. Le grand autel, les chapelles et le portique sont d'époque baroque. Après l'incendie qui la ravage en 1811, le plafond est refait en bois doré. Le cloître carré de 47 m de côté comporte 228 colonnettes doubles décorées, avec des chapiteaux finement sculptés.

Christ Pantocrator de Monreale

  Le cloître de Monreale

  

 Portrait en mosaïque de Guillaume II, Monreale

Construction de la Tour de Babel, Monreale

Frédéric II de Hohenstaufen, grand lettré, attire à sa cour de Palerme des intellectuels, supprime la féodalité, mais ne laisse pas d'oeuvre architecturale. Ses successeurs Conrad IV et Manfred règnent peu de temps, et en 1265 le Pape attribue le royaume à Charles d'Anjou, frère de Saint Louis, qui installe sa capitale à Naples. La pression fiscale excessive exaspère les siciliens, qui massacrent les français le jour des Vêpres Siciliennes (30 mars 1282). Le royaume revient à Pierre III d'Aragon, gendre de Manfred ; il restera sous domination aragonaise puis espagnole jusqu'en 1860, à part une courte période de rattachement à la Savoie. 

Au XV-XVIe siècles la sculpture de la Renaissance florentine parvient en Sicile avec des sculpteurs éminents travaillant le marbre de Carrare, comme la dynastie des Gaggini : Domenico Gaggini arriva en Sicile en 1463, son fils Antonello (1478-1536) fut le plus éminent d'entre eux et orna de ses statues les plus grandes églises de l'île, ses descendants travaillèrent dans le même style au cours du XVIe siècle.

Au XVII et XVIIIe siècles les congrégations religieuses et les aristocrates s'enrichissent considérablement ; les villes sont construites selon un plan d'urbanisme, de nombreuses églises s'édifient, surchargées de décors dans le style baroque, de somptueux palais apparaissent à Palerme et à Bagheria, comme dans de nombreuses villes de province. Le stuc à base de plâtre, soigneusement poli pour imiter le marbre, est mis en oeuvre par de grands maîtres palermitains comme  les frères Giacomo et Giuseppe Serpotta. L'art de la mosaïque est encore pratiqué au XVIIIe siècle, comme le montre le portique de la Chapelle Palatine.

De nombreuses carrières s'ouvrent pour produire les calcaires marbriers de couleur, les jaspes sont récoltés en abondance. Au XVIIIe siècle des inventaires signalent de nombreuses variétés : un manuscrit de Schiavo décrit 83 types de pierres tendres et 71 de pierres dures, de Borsch cite 36 localités de pierres dures avec de nombreuses variétés chacune (Montana et Gagliardo, 1998).

D'autres marbres sont importés d'Italie (rouge de Vérone, Vert des Alpes, Vert de Calabre, Jaune de Sienne, Portoro...), de France (Rouge du Languedoc, Griotte), d'Espagne (brocatelle de Tortosa), de Belgique (Noirs de Mazy, Namur, Sprimont), des pierres semi-précieuses de pays plus lointains (lapis-lazuli, turquoise, quartz aventurine).

        

Saint Joseph par A. Gaggini                Autel baroque de l'église Santa Catarina

     

Incrustation en relief, dite tramischi   Cathédrale de Catane

Les dallages d'églises sont entièrement en marbres de couleur à motifs géométriques, les colonnes torses abondent sur les autels. Aux murs sont fixées des incrustations appelés a mischi :  dans une plaque de marbre blanc ou de Noir de Belgique étaient creusés des logements pour des pièces de marbres de couleur, celles-ci étaient fixées par un mastic de colophane et de poudre de marbre. Les interstices entre éléments étaient comblés par un enduit de poudre de marbre et de chaux grasse, de couleur adaptée à celle des marbres, du soufre pouvait être ajouté pour les marbres jaunes. Enfin un laborieux polissage avec de la ponce et des plaques de plomb terminait le travail. On appelait tramischi les incrustations comportant des parties en relief, invention propre à la Sicile.

A l'époque napoléonienne la Sicile reste aux mains des Bourbon de Naples, tandis que Joseph Bonaparte puis Murat sont rois de Naples. En 1838 le roi Ferdinand II réorganise l'école de mosaïque. Dans les campagnes se propagent des révoltes et le banditisme ; le révolutionnaire niçois Garibaldi débarque en 1860 avec ses Mille chemises rouges, sous protection de la flotte anglaise, et prend facilement possession de la Sicile. Il tente à plusieurs reprises de conquérir l'Italie du Sud et Rome, mais ses ambitions sont contrées par le premier ministre du royaume de Sardaigne, Cavour, qui parvient à unifier l'Italie sous la couronne de la famille de Savoie.

En 1866, les lois anticléricales du nouveau royaume d'Italie ordonnent l'expulsion des congrégations et la saisie de leurs biens, d'innombrables objets d'art disparaissent à cette occasion.  Enfin rappelons les nombreux séismes qui ont affecté l'Est de la Sicile et causé maints dommages à l'architecture : Catane (20000 morts en 1169), Noto (60000 morts en 1693), Messine (86000 morts en 1908), et de nombreux autres de moindre intensité ; ils semblent liés à la subduction de la plaque africaine sous la mer tyrrhénienne, décalée par le décrochement sénestre de la ligne de Taormine qui sépare les Sicilides du socle des Monts Péloritains.

Depuis quelques années un sérieux effort est fait pour réhabiliter les plus importants immeubles baroques du centre des villes, mais la tâche est encore immense et beaucoup de rues n'ont pas encore été ravalées, laissant une impression d'abandon, tandis que les habitants s'installent dans les zones résidentielles aux alentours.

 2 - Structure géologique

Schéma structural

Carte des localités

La Sicile a une structure complexe, formée par des nappes venues du Nord, empilées sur l'autochtone du plateau de Raguse ou "plateforme hybléenne". Selon la reconstitution de Roure et al. (1990), le plateau de Raguse, avec d'épais carbonates miocènes de faible profondeur, représente la plateforme africaine, qui se poursuit par celle des Pouilles.

En simplifiant largement, on passe vers le nord à la chaîne des Sicilides, qui se continue dans les chaînes côtières d'Afrique du Nord (Maghrébides) : cette chaîne représente la marge de la plateforme africaine, avec des bassins plus ou moins profonds, dans lesquels se déposent des calcaires de plateforme, puis, après la phase d'effondrement du Jurassique moyen, des calcaires pélagiques ou des radiolarites ; le détail de ces bassins (Imerese, Sicano) et plateformes intermédiaires (Sciacca, Trapani) ne peut être exposé ici. Le bassin mio-pliocène de Caltanissetta recouvre l'ensemble, avec des marnes contenant du sel et du gypse dans le Messinien.

Plus au nord se trouve une chaîne calcaire (les Panormides), qui représente la dernière vraie plateforme du substratum sicilien.

Par dessus sont venues :

- une nappe formée de Miocène, avec à la base un mélange tectonique appelé argiles versicolores,

- deux nappes  sédimentaires, les unités de Troina et Monte Soro, formées de calcaires pélagiques puis de flysch dit numidien, qui représentent selon les auteurs le bassin de l'ancienne Méditerranée (la Téthys), qui ici ne comporte pas d'ophiolites,

- la nappe Péloritaine, constituée principalement de Paléozoïque métamorphique intrudé de granites, représentant le socle hercynien du continent européen.

On a reconnu une phase tectonique alpine (Eocène) dans la nappe de Troina, mais la phase principale s'est déroulée au Pliocène et Quaternaire, au dessus d'un plan de subduction plongeant vers le NW : preuve de l’activité tectonique récente, la nappe de Gela est venue s'intercaler dans le Quaternaire ancien (Pléistocène).

L'Etna (3340 m d'altitude environ, variant selon les années) est un immense volcan quaternaire encore actif, apparu il y a seulement 300 000 ans ; il émet des laves trachy-basaltiques, avec des coulées fréquentes parcourant de longues distances. La ville de Catane a été atteinte à diverses reprises, en particulier en 1669 : les coulées issues des Monti Rossi sur le flanc sud recouvrirent alors une partie de Catane et finirent dans la mer. Des coulées moins longues en 2001 et 2003, sortant de fissures près du cratère sommital, détruisirent un téléphérique et la route du refuge Sapientza.

Les volcans actifs des Iles Eoliennes ont surgi de la Mer Tyrrhénienne au cours du Quaternaire également, liées sans doute à l'enfoncement vers le NW du plan de subduction.

 3 - Roches et carrières

Nous avons vu qu'à l'époque baroque de nombreux marbres de couleur étaient exploités (Montana et Gagliardo en 1998 en ont fait l'inventaire détaillé), et Dumon indiquait 600 carrières actives dans les années 70, qui employaient plus de 8000 ouvriers. Comme nous allons le voir, la situation a bien changé. Notons que les attributions stratigraphiques sont incertaines, car la couverture de cartes géologiques au 1/100000 remonte aux années 1880 et une seule carte au 1/50000 a été éditée.

 A - Trias supérieur-Lias  : les plus anciens marbres exploités autrefois sont les dolomies bitumineuses gris sombre du Trias de l'île de Marettimo dans l'archipel des Eglades, île qui a produit aussi des onyx calcaires. Sur le Monte Caputo près de Monreale, la brèche de Castellacio, de couleur rouge corail a été employée dans quelques églises. Dans les monts de Sciacca, un calcaire gris à jaune pâle  était extrait sous le nom de jaune de Ribera. Enfin des calcaires noirs à grain fin, pyriteux, à lamellibranches, provenaient de Rocca Palumba et Sciara..

                                 

Calcaire bréchique gris Grigio Billiemi                Calcaire marbrier Rosso Sicilia

Dans le Lias inférieur-moyen calcaire de la formation Inici on note des calcaires bréchiques gris bleuté. Ceux de Billiemi à l'ouest de Palerme, massifs et fossilifères, représentent une brèche déposée sur les pentes d'un récif ; on a extrait pour la construction de la Palerme baroque des colonnes de 7 à 10 m de haut, des escaliers, des statues et de nombreux dallages, encore présents dans toute la ville. Cette roche compacte résiste bien à l'altération, blanchissant seulement en surface. Une seule carrière resterait active, qui aurait été placée sous administration judiciaire en mars 2003 ; sa production a servi à la construction, par la mafia elle-même, du siège de la Brigade Antimafia (article du journal La Republica du 14 décembre 2000).

Plus à l'est on trouve un calcaire noir d'aspect bréchique à San Marco d'Alunzio, et des calcaires similaires gris à noir dans le massif de Taormine, en fenêtre sous la nappe péloritaine. Il resterait seulement une carrière à San Marco et une près de Taormine.

 B - Jurassique moyen et supérieur :  c'est l'étage de l'Ammonitico Rosso, série de calcaires rouges ou verdâtres et de marnes rouges à ammonites, qui ont fourni la plupart des marbres rouges de Sicile. Ils sont épais d'une vingtaine de mètres dans la coupe de Calatafimi au SE de Ségeste (Mascle, 1979), dont 5 m exploitables comme calcaire marbrier, mais peuvent atteindre une centaine de mètres. On y rencontre de nombreuses variations de faciès et d'épaisseur, liées à l'effondrement de la plateforme liasique, accompagnée d'émissions sous-marines de basaltes et d'ouverture de diaclases (filons sédimentaires). Outre de l'hématite ils peuvent contenir un peu d'argile (illite et kaolinite à San Vito), qui les rend altérables à l'extérieur (Dumon).

Dans la région de Custonaci, le Libeccio Antico ou Diaspro tenero a été très apprécié en Sicile et exporté à Naples, en Toscane et à Rome, sous forme de colonnes, balustres et incrustations a mischi : c'est une brèche à ciment rouge latéritique, remplissant des paléokarsts à la limite Lias-Dogger. Ses gisements sont presque épuisés, une tentative récente a essayé de la remettre sur le marché. Des calcaires gris sombre appelés Nero di Erice provenaient du Monte San Giuliano près de Trapani.

La localité de San Vito produisait un calcaire rouge à Ammonites : elle est très décevante, ce n'est plus qu'une station balnéaire comme tant d'autres, à stationnement partout payant. Toute production du fameux marbre rouge a cessé depuis une trentaine d'années, sans doute pour cause de difficultés d'accès et de faible épaisseur des bancs. Il y eut jusqu'à 50 carrières selon Dumon, on exploitait aussi les calcaires gris du Cénomanien sous le nom de Grigio Perla.

D'autres calcaires rouges noduleux ou bréchiques provenaient de Castellamare del Golfo (Monte Inici), d'Alcamo (monte Bonifato), du Capo Gallo au NW de Palerme, du Monte Cumeta au dessus de Piana degli Albanesi, et de diverses localités, jusqu'à Taormine : seul les flancs du Monte Cumeta sont encore en activité.

 C - Crétacé et Eocène :

Sur la plateforme panormide se rencontrent des lumachelles à Rudistes, comme celle de Capaci au NW de Palerme (Pizzo Muleta), à fond brun-violacé, ou celle de Cefalù, grise, massive à caractère récifal, employée à Cefalù et Palerme.

Plus au sud on passe à des calcaires pélagiques à grain fin, de couleur jaune ou grise : Pietra argentaria de Trapani, Gris de Trapani, Jaune de Segeste (jaune pâle à dendrites, employé dans les mosaïques romaines), Lattimusa de Bisacquino (blanc ivoire, en dallages dans les églises normandes de Palerme et Monreale). Entre Trapani et Custonaci deux brèches intercalées dans les calcaires pélagiques de la Scaglia, Breccia Dorata di Trapani et Breccia di Rizzuto, sont sans doute des turbidites en provenance d'une plateforme, de même que la brèche brun-violacé de Casteldaccia au SE de Palerme.

Le problème des jaspes : ce sont les diaspri des auteurs italiens, on pourrait aussi bien parler de diaspres, puisque ce mot existait en vieux français, par déformation du latin iaspis. C'est une pierre dure, formée de quartz microcristallin ou de calcédoine, comme les silex et les radiolarites ; mais elle comporte un bon pourcentage de pigments, comme les oxydes de fer (limonite, hématite) ou de manganèse, parfois de la chlorite verte, d'où des couleurs et des dessins très variables (aspect bréchique, noduleux, ramifications, lamines ondulées...). On a recensé environ 300 variétés de jaspes dans les églises baroques, où ils étaient employés sous forme de tranches très minces ; les gisements les plus intéressants se trouvaient à Giuliana et Bisacquino au sud de Corleone. L'origine des jaspes siciliens n'est pas encore bien éclaircie, on a noté fréquemment à leur voisinage la présence de coulées volcaniques interstratifiées, ce qui permettrait d'invoquer une influence hydrothermale sur des silex ou radiolarites. Ils étaient récoltés en surface sous forme de petits blocs, dans des argiles ou dans le lit des rivières.

      

Jaspe de Giuliana                                     Autre jaspe de Sicile

Les émaux (smalti) ont été très appréciés à Florence et en Sicile pour la marqueterie de marbre, notamment pour figurer les ciels nuageux ou comme substitut au lapis-lazuli. Ils ne provenaient pas de Venise : ce sont des verres de couleur bleu clair ou grise, résultant de la fusion naturelle de silex lors de la fabrication de la chaux vive, on les récoltait au fond du four.

Custonaci est la seule région productrice à l'échelle industrielle en Sicile. Elle était inconnue à l'époque baroque, n'étant exploitée que depuis 90 ans, surtout depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. On y extrait 85% de la production sicilienne, ce serait le second bassin d'Italie après Carrare, avec 130 carrières actives employant 3500 personnes (Stone World, janvier 2005). Une bonne partie de la production est exportée dans les pays du Golfe.

Les carrières sont réparties sur la pente du Monte Erice sur une longueur de 10 km. C'est un calcaire beige foncé avec gros éléments centimétriques d'Algues calcaires et de Rudistes, Orbitolines et fragments bruns de coquilles. Les stylolites bruns ou rouges sont nombreux. Ces calcaires datent du Crétacé inférieur périrécifal de la zone panormide.

Les deux principales variétés sont le Perlato di Sicilia, jadis appelé Botticino Sicilia, et le Perlatino avec des éléments sont plus fins.

Custonaci produisait autrefois l'Avorio Venato du Jurassique supérieur-Crétacé inférieur à Marcato Gnarosa, les brèches de Custonaci provenant du Monte Palatinone, le Libeccio de Cocuccio et Piano Perle (brèche polychrome).

 

Custonaci, vue d'ensemble

Calcaire bicolore karstifié à Custonaci

D - Miocène

Au cours du Miocène, le SE de l'île (plateforme hybléenne) est recouvert par une mer peu profonde, qui dépose dans l'Est des calcaires bioclastiques de la formation Palazzolo, riches en lamellibranches, échinodermes, algues calcaires, bryozoaires, dents de requins. Ils affleurent largement et sont épais de centaines de mètres dans les gorges du torrent Cassibile. Ces calcaires poreux et peu résistants ont été largement exploités dans le passé, et le sont encore un peu actuellement. Vers l'Ouest on passe à des faciès plus profonds : calcaires et marnes de la formation Ragusa, surmontés des marnes de Tellaro.

  Les latomies de Syracuse se trouvent aujourd'hui en pleine ville, au nombre de 12, s'étendant sur une longueur de 1,5 km. On a évalué à 4,7 Mm3 le volume de pierre blanche tendre qui en a été extrait ; elle ne semble plus produite actuellement. Les carrières sont visitables en partie (carrière du Paradis et celle des Capucins). D'autres ont pour nom l'Intagliatella, Santa Venera (avec des Ficus gigantesques), Necropoli Grotticelle, Broggi, Casale... L'exploitation, commencée à ciel ouvert, se poursuivait en souterrain : L'Oreille de Denys, à voûte ogivale haute de 23 m, a une acoustique particulière qui en fait une attraction touristique. La carrière des Cordiers, de forme trapézoïdale, servait autrefois à la fabrication de cordes grâce à son atmosphère humide. Les latomies se sont écroulées en partie à la suite de séismes ; elles ont servi à la détention des Carthaginois après la bataille de Himara en -480 et des Athéniens après leur défaite de -413.

              

Latomie dite l'"Oreille de Denys", Syracuse     Latomie des Capucins, Syracuse

Latomie des Cordiers, Syracuse     

                   

Tambour de colonne de plus de 3 m de diamètre et dégagement des tambours par double sillon, Cusa

A Akrai, près de Palazzolo Acreide, se trouvent des carrières grecques souterraines, l'Intagliata et l'Intagliatella, décorées de tableaux sculptés, qui furent ensuite transformées en tombeaux et habitations. Dans la même région on extrait le jaune de Buccheri, calcaire marneux à grain fin à Algues et Pectens, non pas dans une carrière mais par récolte de  blocs isolés

La Pierre de Ragusa ou Pietra Pece est une calcarénite peu poreuse, imprégnée de bitume (7 à 10 %) ; ce dernier provient de fuites du gisement d'huile lourde situé en profondeur. Des bancs moyens et grossiers alternent, épais de 0,5 à 0,9 m, leur couleur est noire à brune, on les emploie en dallages dans les églises et habitations anciennes, car ils conviennent aux locaux humides et pour les pierres tombales ; leur travail se poursuivrait encore pour la restauration, de manière artisanale. 

La Pierre de Noto, calcarénite à grain fin, très poreuse (31,4%) et tendre, de couleur grisâtre, est extraite dans des carrières en fosse, et employée comme pierre de construction, pour la fabrication de balustres et la sculpture de mascarons.

La Pierre de Comiso a une couleur jaune paille à ivoire, elle est très tendre et présente une faible résistance à l'écrasement.

La pierre de Modica est une biocalcarénite à foraminifères planctoniques ou à bioclastes de la formation Ragusa, en bancs de 0,5 à 2-3 m. Elle est assez résistante (porosité 6,3% dans les bancs à grain fin) ; il n'existe pas de carrière mais on la récolte en surface, pour en faire des soubassements, seuils et escaliers.

Le Rosone de Trapani est une calcarénite assez compacte du Miocène inférieur-moyen, d'une couleur variable, verdâtre (avec glauconie), jaune ou blanc sale, sur laquelle se détachent de gros nodules blancs d'algues calcaires, évoquant des roses. Elle a été employée depuis le Moyen-Age jusqu' en 1950.

Une carrière à Chiova (entre Custonaci et Trapani) extrait encore le Nerello de Custonaci dans ces niveaux.

Les albâtre gypseux du Messinien ont été exploités au XVIIIe siècle pour la sculpture d'objets de culte, comme des crucifix ; on les trouvait à Valderice (rose à taches blanches, appelé pietra incarnata), Gibellina (blanc et gris) et Partanna (blanc).

 E- Quaternaire

 a - Des calcarénites tendres, ont fait l'objet d'exploitations passées. Elles ont été déposées sur des plages, qui furent soulevées au cours du Pléistocène moyen et supérieur, parfois jusqu'à des altitudes de plusieurs centaines de mètres.

La pierre d'Aspra fut intensément extraite entre Aspra et Bagheria (12 km à l'est de Palerme) durant l'époque baroque, puis abandonnée vers 1940. Vingt trois carrières ont été retrouvées par Montana et Scaduto (1999), tant souterraines qu'à ciel ouvert. Elles ont permis la construction de Palerme et des riches villas de Bagheria, telle la Villa Palagonia. C'est une calcarénite jaune à jaune brun ou orangé, riche en algues calcaires, très poreuse et de qualité irrégulière, dont le ravalement est difficile. 

Les carrières de Cusa, à 11 km de Sélinonte, ont servi à la construction de cette ville, l'une des plus riches de Sicile. Elles furent abandonnées précipitamment par les ouvriers en 409 avant J.C. lors de l'invasion punique qui détruisit la ville de Sélinonte. Restées en l'état depuis cette date, elles sont devenues un parc archéologique, s'étendant sur 1,8 km de long. On y observe la méthode employée pour extraire des tambours de colonnes jusqu'à 3,4 m de diamètre : une tranchée annulaire de 50 cm était excavée au pic sur plusieurs mètres de profondeur, en creusant d'abord deux canaux, puis en faisant sauter la cloison de séparation. Plusieurs de ces tambours prêts pour l'expédition sont restés sur place, ils auraient été roulés jusqu'à Sélinonte après avoir été équipés d'un axe. Après la pose, l'aspect assez grossier de ces calcarénites était masqué par des enduits de stuc.

D'autres carrières ayant alimenté Sélinonte sont connues à Cave del Barone à 4 km au nord de la ville, (54000 m3 extraits) et Misilbesi près de Menfi, dont la pierre de meilleure qualité autorisait la sculpture.

 b - Roches volcaniques

Dans les Iles Eoliennes, l'obsidienne de Lipari fut très exploitée au Néolithique (on a retrouvé les ateliers de taille) et diffusée dans toute la Méditerranée. L'île est apparue au Quaternaire, il y a 15000 ans seulement : le volcan a émis des andésites, puis des ponces et obsidiennes : les deux principales émissions d'obsidiennes se sont produites entre -5000 et le VIe siècle après J.C., elles sont séparées par une énorme coulée de ponces, épaisse de200 m, qui a été intensément exploitée pour des abrasifs et isolants. Des trois grandes carrières de ponce, une seule est actuellement active. Les hommes néolithiques exploitaient la coulée d'obsidienne inférieure, avant l'explosion qui émit les ponces. Le volcanisme a cessé sur Lipari, mais l'île voisine de Vulcano produit encore d'abondantes fumerolles sulfureuses, à partir d'une fissure dans le volcan située juste au dessus de la ville, tandis que le Stromboli, à 44 km de Lipari, est en constante activité, avec des paroxysmes explosifs.

           

Coulée d'obsidienne plissée, Lipari            Lave cordée de la coulée récente de l'Etna

Sur les flancs de l'immense volcan de l'Etna on exploite les sombres basaltes depuis des siècles pour les constructions et reconstructions de Palerme,  à partir des coulées de -693 et -425, et de 252, 1381 et 1669. Le coeur des coulées produit des basaltes compacts à haute densité (2,6-2,8), et l'enveloppe des basaltes bulleux fracturés, plus faciles à extraire autrefois. On y note des cristaux d'augite, et parfois d'olivine et de plagioclases, ces deux derniers minéraux étant altérables.

Actuellement les exploitations de laves sombres, plus ou moins bulleuses, se trouvent plus haut sur les pentes, comme à Belmonte et Nicolosi. On en fait des dallages, des pavés et bordures, même des statues.

               c - Onyx calcaires : on a extrait pour les églises de l'ère baroque des onyx très décoratifs,à bandes de couleur brune, et appelés alors cotognino (couleur de coing) dans les fissures du massif calcaire du Monte Pellegrino de Palerme. D'autres, dans la même province de Palerme étaient blancs, jaunes, ou verts. Le carriers ont pu alors extraire des colonnes et des balustres ; ces gisements sont sans doute épuisés.

 En conclusion la Sicile a disposé de ressources très larges en calcaires marbriers de diverses couleurs, très décoratifs ; les exploitations ont été abandonnées pour la plupart, sans doute du fait de la faible épaisseur des bancs et de la fracturation, ces gisements ne correspondant plus aux critères de la production industrielle. Il n'existe pas de vrais marbres métamorphiques, et les granites des Monts Péloritains ne paraissent pas avoir été exploités : marbres et granites ayant servi aux édifices baroques provenaient d'importations. Les jaspes si décoratifs, qui étaient récoltés en tout petits blocs, ont complètement disparu.

Montana signale de rares carrières de calcaires marbriers anciens en activité, et quelques possibilités de réouvertures pour la restauration.

Seule région de Custonaci est réellement active, avec ses calcaires beiges Perlato et Perlatino, qui fournissent les trois quarts de la production sicilienne.

                                     R. Perrier, 19 décembre 2005

 Références

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