Les matériaux de sculpture dans l'Art Moderne du XXe siècle

PERRIER R, janvier 2004

Du Moyen-Age au XIXe siècle la sculpture avait progressivement évolué en Europe, jusqu’à retrouver la perfection de l’art gréco-romain, et atteindre un summum de précision anatomique et d’idéalisation. Les sculpteurs n’employaient alors que les matériaux « nobles » comme la pierre, le marbre, le bronze et le bois.

Au début du XXe siècle survient une révolution complète, qui répudie tous les enseignements des siècles antérieurs et leurs conventions culturelles, rejette l’art européen qualifié d’académique, et refuse l’art figuratif qui visait à une représentation fidèle de l’homme et de la nature.

Cette révolution coïncide avec la découverte par les artistes des masques et fétiches ramenés d'Afrique Noire et d’Océanie par les ethnographes, et exposés en particulier au Musée de l’Homme vers 1906. Les critères occidentaux de la beauté sont mis en question, tout comme l’emploi de matériaux nobles. La civilisation européenne, jusque là dominante, doit céder la prééminence aux civilisations primitives.

Dès lors se succèdent sur un rythme soutenu quantités d’écoles, toutes plus révolutionnaires les unes que les autres. Pendant tout le XXe siècle règne la révolution permanente chère à Trotski : Cubisme (1908), Futurisme (1909), Ready made (1912), Surréalisme (1922), Constructivisme (premiers artistes bolcheviques, 1920), Art brut (1945), Pop art (1955), Nouveau réalisme (1960), Op art et Cinétisme (1964),  Art conceptuel ou minimal (1965), Land Art (1969), Arte povera (1970), Happenings (années 1970), Installations (années 80), et bien d’autres encore plus éphémères.

Paris était indiscutablement la capitale artistique du monde au début du siècle, attirant les jeunes artistes du fin-fond de l’Europe et de l’Amérique, mais devra céder sa place à New York après la seconde guerre mondiale.

L’enseignement artistique devient superflu, car tout individu peut s’autoproclamer artiste et créateur. L'emploi du marbre et de la pierre régresse, très rares sont les artistes de renom qui pratiquent la taille directe, les socles de statues disparaissent car ils sont censés séparer l’œuvre d’art du public. Beaucoup de sculpteurs laissent leur oeuvres brutes et inachevées, les coups de marteau et soudures non meulées témoignent de leur travail créateur, les surfaces hérissées d’arêtes et de pointes éloignent la main du visiteur, au contraire des surfaces soigneusement finies de la sculpture classique.

 Les « matériaux  nouveaux » se généralisent : fil de fer, tôle, béton, verre, matières plastiques, carton et déchets de toutes sortes. Les sculptures se transforment le plus souvent en structures évidées, contrairement aux sculptures traditionnelles ; leur interprétation réclame de longs développements ésotériques par les critiques d’art.

Les avantages de ces structures sont le faible coût des matériaux, comparé au prix du mètre cube de marbre statuaire, et la rapidité de la réalisation, surtout en l’absence de finitions. Chacun peut se dire artiste, et, avec l’outillage courant du bricoleur, tenter de révolutionner encore une fois de plus la sculpture. La difficulté pour réussir une carrière glorieuse et rémunératrice est ensuite de se faire remarquer par les critiques et les marchands d’art.

1 – Les précurseurs

Gauguin (1848-1903)  avait ramené de Tahiti des statuettes inspirées des idoles locales. Au tournant du siècle, la sculpture académique commence à être remise en question, sans être révolutionnée, par Rodin (1840-1917) avec ses anatomies musculeuses laissées volontairement inachevées, et Maillol (1861-1944) avec ses nus féminins à corps robuste ; tous deux faisaient couler leurs modèles en bronze.

2 – Picasso

Le « plus grand artiste du XXe siècle », Pablo Ruiz Blasco dit Pablo Picasso (1881-1973), fils d’un père peintre d’origine basque et d’une mère andalouse, étudia la peinture académique à Barcelone et vint à Paris en 1900, où il fréquenta Max Jacob, le poète A. Salmon, Lipchitz  et toutes les avant-gardes de Montmartre à Montparnasse. Ses oeuvres picturales furent vendues d’abord à des mécènes,  comme Gertrude et Leo Stern, puis par divers marchands d’art comme Vollard, Kahnweiler, Wildenstein, Rosenberg, Kann, Seligman, etc. Sa vie n’eut rien de celle d’un artiste maudit, il échappa à la conscription en 1914-1918, séjournant à Rome avec Jean Cocteau, évita la Guerre Civile espagnole, et ne fut pas inquiété par les Allemands en 1940-1945, bien que quelques années plus tôt, en 1936, le régime hitlérien ait classé son oeuvre dans « l’art dégénéré » . Le succès de sa peinture fut mondial, et après son décès sa fortune fut évaluée à 1,37 milliards de francs (209 millions d’euros), ce qui ne l'empêchait pas d’être inscrit au parti communiste. Il a successivement suivi les tendances Cubiste, Néoclassique, Surréaliste, Expressionniste et Post-moderne.

Ses débuts en sculpture datent de 1902, mais ce n’est qu’en 1966-1967 que des  expositions font connaître son oeuvre sculptée. Le nombre de ses sculptures et objets assimilés approche le nombre de 664 selon le catalogue de Spies. La première oeuvre est une Femme assise, en terre crue, suivie de quelques pièces encore réalistes, puis viennent à partir de 1906, sous l’influence de l ‘ « art nègre » comme on le dénommait alors, des têtes stylisés et déformés. Il débute ensuite le travail du métal et du bois, et en 1912 entreprend des constructions en carton et papier, telles que la série des Guitares, de fabrication grossière, où interviennent des clous, des ficelles, des boites de conserve et de tuyaux de poêle. A cette époque il compose aussi des sortes de natures mortes, avec des papiers collés ou épinglés et divers objets, comme des ampoules électriques, des fragments de miroirs collés sur un support et recouverts d’une couche de sable.

En 1930 il achète le château de Boisgeloup, où un vaste atelier lui permet d’entreprendre des réalisations de plus grande taille ; à partir de modèles d’argile il fait couler des plâtres, dont certains seront coulés en bronze. Dans certains cas il monte directement des modèles en plâtre frais, incorporant des objets usuels comme des passoires et imprimant à la surface des textures (feuilles, grillages). Il sculpte des animaux comme le taureau, le coq, et des têtes de femme à nez monstrueux. Les os d’animaux, qui le fascinaient, sont également taillés en forme d’oiseaux.

Il s’initie à la soudure du fer avec  J. Gonzalez. Refusant la perfection technique, ses sculptures en fer sont volontairement mal finies, avec des découpages de tôle et des soudures grossières. Il incorpore des objets achetés dans le commerce, tels que cuillers, paniers à salade, ressorts de sommier. Le montage est ensuite peint en blanc uni.

Il reprend aussi les collages, incorporant des tissus de récupération (chemise sale, serpillières), des ficelles, des boutons, des vieux gants..., de nombreux artistes le suivront dans cette voie. Il sculpte aussi le bois, sous forme de personnages longilignes taillés dans des fragments de châssis de peinture.

De 1934 à 1940 il délaisse la sculpture, ne réalisant plus que de petits objets : poupées, découpage de capsules de bouteilles en étain, papiers déchirés et brûlés (serviettes en papier, boites de cigarettes), galets gravés. La tête de taureau de 1937 est formée d’un guidon et d’une selle de bicyclette, un brûleur à gaz se transforme directement en une oeuvre d’art appelée « Vénus du gaz ».

Dans les années 50 il reprend le montage de plus grandes oeuvres, comme la fameuse chèvre dont le modèle comprend un vieux panier pour figurer les côtes et deux pots de céramique pour les pis. Il récupère dans les poubelles des pelles, des fourchettes, des boulons, des tuiles, des pieds de canapés, des manches à balais. Il reprend le travail du métal en pliant des tôles, et les recouvre souvent de lignes ou de points, en peinture blanche, grise ou noire.

En 1957 il fournit au norvégien Nesjar des dessins pour des oeuvres monumentales en « bétogavure » : le procédé consiste à couler dans un coffrage un béton coloré incluant des galets de couleur, puis à graver des sillons après décoffrage par un outil de sablage. Picasso ne veut pas de couleurs, il exige que le béton soit blanc et les galets noirs ; plusieurs de ces monuments se trouvent dans les pays nordiques, atteignant jusqu’à 15 m de hauteur.

Sa dernière grande réalisation est en 1967 celle d’une construction de 20 m de haut, réalisée à Chicago (Civic Center)  en acier Corten (1) d’après les dessins du maître.

Picasso n’a pratiquement jamais taillé la pierre ou le marbre, si l’on excepte une tête de pipe en écume de mer (n° 10 du catalogue Spies), deux têtes en pierre à peine ébauchées (n°14 et 218) et divers galets gravés. Il n’était pas inspiré par le marbre, et ne comprenait pas que Michel-Ange ait pu voir son David à l’intérieur d’un bloc brut (Spies, p. 228).

3 – Les successeurs

Julio Gonzalez (1876-1942), fils d’un ferronnier catalan, vient à Paris en 1899, où il travaille comme orfèvre. Ouvrier chez Renault pendant la guerre de 14,  il apprend la soudure autogène, puis devient sculpteur et collabore avec Picasso à qui il enseigne la soudure. Il emploie le métal repoussé, découpe des tôles, forge des fers de récupération, et assemble des sculptures filiformes dans l’esprit surréaliste.

Le roumain Constantin Brancusi (1876-1957), né dans une famille de paysans des Carpates, étudie les Beaux Arts à Bucarest et à Paris où il arrive en 1904. Il travaille dans l’atelier de Rodin, qu’il quitte rapidement, pour se consacrer à la taille directe dans la pierre, le marbre, la stéatite, l’albâtre, le bois. Ses sculptures, d’inspiration africaine et cubiste, ont des formes ovoïdes, dépouillées de tous détails, ou représentent des animaux très stylisés ; elles sont soigneusement polies, et placées sur des socles de pierre, contrairement à celles des sculpteurs modernes.

Henri Laurens (1885-1954), venu d’un milieu populaire parisien, suit une formation de sculpteur et débute par des ornements. En 1908 il entreprend des oeuvres cubistes en carton, tôle, fil de fer, plâtre, carton ondulé, incluant des bouteilles, certains de ses modèles sont coulés en bronze. Il revient ensuite à la ronde bosse, taillant le marbre en formes arrondies, et produisant des bronzes exaltant la sensualité féminine.

Antoine Pevsner (1886-1962) étudie à Kiev et St Petersbourg, enseigne le Constructivisme à Moscou. Avec son frère Naum Gabo il fait partie des artistes qui se joignent avec enthousiasme aux débuts de la révolution russe, pour s’enfuir en 1923. Venu à Paris il travaille le métal, récusant la sculpture dans la masse : il réalise des surfaces géométriques courbes en plastique transparent ou teinté, puis en fils de bronze soudés parallèlement. Son frère Naum emploie également les matières plastiques en plaques et fils.

    Fig. 1 - Pevsner, "Monde", laiton brossé et patiné, MNAM (Musée National d'Art Moderne, Centre G. Pompidou)

Fig. 2 - Duchamp, "Fontaine", bicyclette et porte-bouteilles, MNAM

Marcel Duchamp (1887-1968), type de l’artiste surréaliste provocateur, est fils de notaire et se consacre d’abord à la caricature et à la peinture. En 1915 il invente le Ready made, présentant dans une exposition parisienne un porte-bouteilles métallique acheté au Bazar de l’Hôtel de Ville : il est le premier à employer des objets courants, comme des roues de bicyclettes, des porte-manteaux, qu’il accole ou assemble ; ayant entendu parler des recherches du mathématicien Poincaré, il pense pouvoir représenter la quatrième dimension. Le temps libre qui lui reste est consacré aux échecs et au contrepet. Le sommet de son art est atteint par l’urinoir, exposé en 1917 à Zurich sous le nom de « Fontaine », au sujet duquel il avouait « on peut faire avaler n’importe quoi aux gens ».

Hans (Jean) Arp (1887-1966), originaire de Strasbourg, suit des études artistiques à Weimar et Paris, puis se réfugie en Suisse pendant la Grande Guerre. Il débute par le collage de papiers et étoffes, posés au hasard, découpe des panneaux de bois, froisse et déchire le papier, mais sculpte aussi des modèles en bois ou en plâtre, avec des formes arrondies évoquant des concrétions naturelles ou des nuages : certains de ses modèles de grande taille seront coulés en bronze ou taillés dans la pierre par des praticiens. Installé à Paris en 1929, il théorise, inventant l’ « Art concret » , qui se veut la synthèse entre Art abstrait et Surréalisme, et refuse toute figuration.

Alexandre Archipenko (1887-1954) après des études artistiques à Kiev et Moscou, vient à Paris en 1908 et s’intéresse aux sculptures assyriennes, égyptiennes et grecques archaïques du Louvre. Malgré cela, il invente en 1912 les « sculpto-peintures », assemblages cubistes de ciment, plâtre, papier, verre, bois, tôle, qu’il recouvre de peinture criardes. Il produit aussi des toiles mobiles et des sculptures lumineuses. Après s’être installé à Berlin en 1921, il part aux USA en 1928.

Ossip Zadkine (1890-1967), fils d’un professeur de grec et de latin au Séminaire de Smolensk (Russie), arrive à Paris en 1909 ; il taille la pierre et le marbre, modèle l’argile et fait couler des bronzes. Les formes sont géométriques de style cubiste, tout en conservant un aspect figuratif. Il s’engage dans l’armée française en 1915-1917, contrairement aux autres artistes « engagés », et se réfugie aux USA en 1941. Un musée lui est consacré à Paris, un autre aux Arques (Lot).

Max Ernst (1891-1976) est né en Rhénanie et suit des cours de philosophie, puis d’adonne au collage, au grattage et au frottage : il découvre cette dernière technique en posant un papier sur un vieux plancher, et en frottant avec un crayon. Se rattachant aux écoles Dadaïste puis Surréaliste, il grave des galets, sculpte des totems et des animaux fantastiques, monte des Installations avec des postiches et des couvercles de lessiveuses, moule des casseroles, des pots et des bouteilles. Réfugié aux USA en 1941, il s’installe à Paris en 1953. L’une de ses Installations s’est vendue récemment 2,2 M$.

Chaïm-Jacob (Jacques) Lipchitz (1891-1973), venu de Lituanie en 1909, étudie l’art classique puis découvre le Cubisme en 1913, et s’inspire de l’art africain, avant de devenir Constructiviste. Patronné par le marchand Rosenberg, il construit des sculptures en pièces emboîtées, et des maquettes en plâtre, bois et carton, formant des volumes élémentaires anguleux, dont certaines seront tirées en bronze à la cire perdue, ou taillées en pierre par des sculpteurs. Il revient quelque peu au figuratif par la suite, et se réfugie à New York en 1941.

Juan Miro (1893-1983), peintre et sculpteur espagnol surréaliste, réalise de toiles monochromes et des assemblages de troncs d’arbres peints, pierres, coquilles, tuiles, chaînes, ressorts et œufs, et édifie des jardins-labyrinthes.

Fig. 3 - Miro, personnages en polyester peint, La Défense

L’anglais Henry Moore (1898-1986), fils de mineur, devient instituteur, et après avoir été gazé pendant la Grande Guerre, suit une école d’art et s’intéresse aux sculptures archaïques. S’inspirant des formes naturelles des arbres, galets et coquilles, il produit des formes monumentales soigneusement polies en pierre, bois ou bronze, aidé par des collaborateurs ; plusieurs d’entre elles évoquent des corps féminins étendus.

L’américain Alexandre Calder (1898-1976) fait des études d’ingénieur et de peintre à New York. Il tord des fils de fer en forme de personnages fixes ou articulés, formant un cirque miniature qu’il présente en 1926 en un spectacle de deux heures, et crée des jouets mobiles. En 1932 il entreprend des constructions articulées formées de tiges et de plaques métalliques peintes en noir, créant les « Mobiles », qui oscillent au vent, ou sont mues par des moteurs. En 1937 il revient à des structures métalliques fixes, les « Stabiles », formées de tôles peintes posées au sol, pour lesquelles il obtiendra  des commandes publiques à l’échelle mondiale.

Fig. 4 - Calder, 1976, "Stabile" en acier de 75 tonnes, La Défense

Fig. 5 - Venet, "Doubles lignes indéterminées", 1988, acier, La Défense

Le suisse Alberto Giacometti (1901-1966), fils d’un peintre vivant dans une vallée reculée des Grisons, étudie les arts à Genève et Paris, où il arrive en 1922. Elève de Bourdelle, ses amis Lipchitz et Laurent le convertissent au Cubisme ; il s’affilie ensuite au Surréalisme, dont il sera exclu par Breton, et suit l’engagement révolutionnaire d’Aragon. Il modèle des figurines en plâtre, souvent abstraites ou fétichistes, avec parfois des pointes menaçantes ; certaines sont reproduites en bois par des praticiens ou coulées en bronze par son frère Diego. De 1935 à 1940 ses figurines sont de plus en plus petite taille, puis ensuite deviennent plus hautes, filiformes et décharnées.

Jean Dubuffet (1901-1985), né au Havre, dessinateur en chauffage central et négociant en vins, se met tard à la peinture, évoquant des œuvres d’enfants ou de malades mentaux, et aussi à la sculpture. Il emploie la terre, le sable, le goudron, le papier froissé, les éponges et les tampons Jex. Il taille des maquettes au fil chaud dans des blocs de mousse de polystyrène, et les moule ensuite en époxy ; à partir de1972 il réalise de grands monuments en résine, qu’il bariole de hachures noires, bleues et rouges.

Germaine Richier (1904-1959) suit les Beaux Arts de Montpellier et devient élève de Bourdelle. Elle réalise des formes « réalistes » représentant le corps humain, des insectes et des animaux grotesques, utilisant le bronze peint, le plâtre polychrome, le plomb, le verre coloré, incluant des branches ou des os, puis évolue vers l’abstraction.

Meret Oppenheim (1913-1985), née à Berlin, fait à Paris des études dans les années 20 ; muse des Surréalistes dans sa jeunesse, elle a pratiqué la sculpture, mais la plupart de ses oeuvres ont malheureusement été perdues, sa réalisation majeure est une tasse et une soucoupe recouvertes de fourrure (1936).

César Baldaccini (1921-1998), après une formation classique, prospecte les ferrailleurs du Midi, et se met à découper et à souder à l’arc des tôles de voitures accidentées, montant des figures d’animaux inquiétants, des ailes et quelques portraits. En 1960 il entreprend des « Compressions », utilisant les presses hydrauliques des récupérateurs de métaux, qui réduisent en cubes les déchets divers de la société de consommation (automobiles, bicyclettes, tubes et rubans de cuivre, cageots, cartons, sacs de jute, vêtements...) . A partir de 1965 il met en oeuvre les mousses expansives au polyuréthane, appelées « Expansions », en les déversant au sol dans différentes conditions, puis en les recouvrant peinture laquée ou de fibre de verre et polyester. Il travaille aussi le PVC par thermoformage pour en faire des masques. A la même date il réalise des agrandissements d’un pouce au pantographe, qui sont ensuite coulés en bronze. De nombreux autres artistes en Europe et en Amérique (Pop art, Nouveau réalisme) suivent ses traces, récupérant des déchets ménagers et industriels pour leurs montages, comme des accumulations de bidons d’huile ou de masques à gaz.

Fig. 6 - César, "Compression Ricard", 1962, et expansion en mousse de pomyuréthane, MNAM

Fig. 7 - César, "Compression murale", 1975, cartons ondulés compressés dans une vitrine, MNAM

Fig. 8 - César, "Coque Vallelunga", tôle peinte, MNAM

J. Beuys (1921-1986) débute par des études de pédiatrie ; enrôlé comme pilote de la Luftwaffe, il est abattu en Crimée et recueilli par des Tatars. Il utilisé le bois et le cuivre, mais aussi des matériaux moins habituels (feutre, miel, graisse, os, batteries), ce qui le conduit naturellement à être nommé professeur de sculpture à l’Académie de Düsseldorf, d’où il est renvoyé en 1972.  Ses grandes réalisations sont des empilements de plaques de feutre recouvertes de tôles de cuivre : ce seraient des œuvres « d’Art total, moteurs du développement de la société ». En 1966 il emballe un piano à queue dans un feutre gris, en 1974 il présente une autre « Performance », au cours de laquelle, couvert d’un drap, il joue avec un coyote et divers objets pendant trois jours.

Richard Stankiewitcz (1922-1983), ex-mécanicien de la marine américaine, s’installe à Paris en 1950 et soude des rebuts industriels pour en faire des machines improbables, à base de fils de fer, pièces neuves ou rouillées, roues de vélos…, créant la Junk sculpture.

George Segal (1924-2000) a commencé comme éleveur de poulets aux Etats-Unis, puis devient professeur d’arts plastiques. Fondateur du Pop art, il s’en éloigne par la suite. A partir de 1958 il construit des modèles en bandes de plâtre médical,  tendues sur des grillages,  puis poursuit ses recherches en prenant directement des moulages en plâtre de ses proches, qu’il place dans des cabines réalistes avec un éclairage violent des surfaces de plâtre blanc. Il a aussi travaillé le bois, le plexiglas et les tubes luminescents, et a réalisé un monument de l’Holocauste.

Mario Mertz (1925-2003) est un turinois, initiateur de l’Arte povera, qui consiste à assembler des fagots, des parapluies, de vieux tissus, des bouteilles, des vanneries, des blocs de terre glaise ou cire d’abeilles, du goudron, de la graisse, de la terre, des journaux froissés, des tables de bois, des fruits et légumes, en somme le contenu de poubelles, souvent agrémentés de tubes luminescents.

Jean Tinguely (1925-1991), né à Bâle, étudie les Beaux Arts dans sa ville natale, et se consacre après la guerre à la peinture abstraite et aux objets en fil de fer. Il rejoint en 1953 à Paris le mouvement des Artistes Cinétiques et expose en 1955 des machines peintes en noir animées par des manivelles ou des moteurs électriques ou à explosion. Des casseroles, bouteilles et verres frappés par des marteaux, ou des boules roulant dans des tuyaux, ajoutent le bruit au mouvement. Certaines machines dessinent des lignes aléatoires sur une feuille de papier, produisant une œuvre d’art chaque minute. Une autre machine est prévue pour exploser après trente minutes de fonctionnement. En 1971 il expose une phallus de 5 m qui brûle devant la cathédrale de Milan. Ses Baloubas (2) sont construits avec des ferrailles et des jouets en plastique, posés sur des bidons d’huile en guise de socle, et se mettent en mouvement quand on appuie sur une pédale.

D’autres artistes ajoutent aux montages cinétiques des miroirs, des postes radio, des téléviseurs, des projecteurs, des artifices pyrotechniques ; l’un de ces montages animés atteint 72 m de haut à Liège. Certains suspendent des objets au plafond, permettant au spectateur de pénétrer dans la sculpture. Ainsi pense-t-on réaliser la synthèse entre tous les arts, sculpture, peinture, musique et théâtre.

Fig. 9 - Etienne-Martin, "Le manteau", 1962, tissus et corde, MNAM

Yves Klein (1928-1962), venu d’une famille d’artistes de Nice, est d’abord un  peintre « conceptuel », qui présente des tableaux monochromes, peints au rouleau sur fonds rectangulaires. En 1958 il expose une pièce entièrement vide laquée en blanc, appelée avec à propos « Le Vide ». La même année il pratique le Body art, prenant des empreintes de femmes nues couvertes de peinture, sur papier ou sur toile. En sculpture, il est devenu célèbre par des éponges peintes en bleu juchées au sommet d’un fil de fer, l’emploi de fleurs artificielles, et ses « sculptures de feu » (cartons enflammés).

Fig. 10 - Philolaos, "L'oiseau mécanique", 1972, acier inox, La Défense

Fig. 11 - Takis, "Le bassin de Takis", 1988, La Défense

Fig. 12 - Leygue, "Fontaine aux corneilles", 1973, tôle de cuivre, La Défense

    L’américain Donald Judd (1928-1994) étudie l’art et la philosophie, débute comme peintre « minimaliste », puis vient à la sculpture en 1960 : il taille des figures géométriques en bois, peintes en rouge cadmium, se met à construire des meubles, et travaille la tôle galvanisée, l’aluminium, le contreplaqué et le béton. Il présente par exemple des séries de boites rectangulaires en tôle et plexiglas, posées au sol ou superposées sur un mur,  et ouvre un musée de plein air sur un grand terrain de Marfa (Texas). D’autres artistes minimalistes des années 60 introduisent des matières périssables dans leurs montages, par exemple une salade placée sur un socle, qui doit être souvent renouvelée

Armand Fernandez dit Arman (né à Nice en 1928 d’une famille de marchands de meubles) étudie à l’Ecole du Louvre, se lance dans la peinture, et l’abandonne en 1954 pour pratiquer des « Accumulations », boites de plexiglas remplies de détritus, cafetières, brocs émaillés, vieux dentiers. En 1961, dans le cadre du « Nouveau réalisme », il présente devant les caméras des Happenings :  au cours des « Destructions » il découpe des statues à la tronçonneuse, brise à coup de masse un piano ou une contrebasse. Pendant ses « Colères » il piétine des violons (3), des réveils, des meubles, qui sont ensuite présentés comme tableaux éclatés, ou même dynamite une voiture. En 1963 viennent les « Combustions » pendant les quelles il brûle des fauteuils de style qu’il recouvre ensuite de résine. En 1982 il inclue dans le béton d’un parking de 20 m de haut une centaine de voitures, pour finalement revenir à la peinture dans les dernières années du siècle.

Niki de Saint-Phalle (1930-2002), née à Paris, se rend à New York où elle est soignée par la peinture dans un asile psychiatrique. Revenue en Europe en 1951 elle pratique des assemblages ; en 1961 elle rejoint les « Nouveaux réalistes » et expose des reliefs en plâtre garnis de poches de peinture liquide, que les spectateurs peuvent perforer à la carabine pour que la peinture s’écoule sur le plâtre. En 1964 elle débute la série de ses fameuses Nanas, en tissus, papier mâché ou polyester fixés sur une armature de grillage, représentant des corps obèses et obscènes ; la plus grande, construite en Suède, a une longueur de 28 m et les spectateurs peuvent y pénétrer.

Fernando Botero, né en 1932 à Medellin (Colombie), étudie les Beaux Arts à Bogota, puis y enseigne, et vient en 1960 à New York, où il se fait reconnaître comme l’un des plus grands peintres sud-américains de son temps. Installé à Paris en 1973, il se lance dans la sculpture, reprenant les thèmes de sa peinture et produisant quelques 200 oeuvres monumentales en bronze poli et patiné, pesant en moyenne 1500 kg. Des dizaines de ses oeuvres ont été exposées à ciel ouvert dans de nombreuses capitales du monde, notamment en 1993 sur les Champs Elysées. Elles figurent le plus souvent des femmes obèses et des animaux plus corpulents que nature. Botero critique avec véhémence ses collègues pratiquant l’art moderne, déclarant par exemple que cette époque est celle d’une « profonde décadence spirituelle dans les beaux arts » ou « l’art traverse une période de totale décadence ».

Christo Javacheff, né en Bulgarie en 1935, vient à Paris en 1958 après des études artistiques à Sofia et à Vienne, commence par accumuler des bidons métalliques et emballer des meubles avec de la toile et des ficelles. Il entreprend des projets de plus en plus gigantesques : Kunsthalle de Berne en 1968, barrière de tissu orange de 5,3 m de haut et de 40 km de long en Californie en 1972, Pont-Neuf de Paris en 1985, palais du Reichstag à Berlin en 1995 (100 000 m² de tissu), réalisations qui se rattachent au Land Art.

D’autres adeptes du Land art, apparu aux USA à la fin des années 60, ont pour but de dénoncer la société dans laquelle ils vivent et promouvoir l’écologie ; certains modèlent de grands terrains au bull doser, creusent des tranchées dans le Nevada, construisent des cabanes de paille ou de bois, entassent des tas de pierres en spirale dans un lac, tracent des lignes de plâtre parallèles dans le désert Mojave, dessinent des figures géométriques dans la neige ou dans des champs de maïs.

Dennis Oppenheim (né en 1938 aux Etats-Unis) fait des études  en Californie, s’inspire de l’œuvre surréaliste de Duchamp, puis devient professeur d’art. En 1968 il débute des exhibitions d’Earth art, qui consiste par exemple à déverser un tas de terre dans un musée de New York, tracer des cercles concentriques dans la neige ou faire dessiner des signes dans le ciel par un avion équipé de fumigènes, verser un colorant rouge dans la mer, puis de l’essence et y mettre le feu.

Il lance ensuite le Body art, s’exposant au soleil pendant six heures avec un livre sur la poitrine, jusqu’à la brûlure. Oppenheim construit ensuite des machines, dont certaines incluent des feux d’artifice, manquant de mettre le feu à la galerie d’exposition. L’une de ses dernières oeuvres, intitulée Sleeping dogs (1997), comporte huit hot-dogs géants reposant dans des sacs de couchage autour d’un feu de camp.

L’un de ses imitateurs dans le Body Art, Chris  Burden, se tire un coup de pistolet dans le bras, d’autres adeptes de cet art pratiquent l’exhibitionnisme, les peintures corporelles avec du sang ou des excréments, s’infligent des meurtrissures « pour obliger le spectateur à se mettre en cause » ; un artiste autrichien meurt en 1969 après une automutilation. Certains se tiennent simplement debout sur un tréteau, comme le couple anglais Gilbert and George, représentant des « sculptures vivantes ».

Kounellis (né au Pirée en 1936 et installé en Italie) est un adepte de l’Arte povera : il construit des sortes de quenouilles en bois, laine et ficelle, place un perroquet vivant devant une toile peinte, monte des Installations avec des fragments de moulures en plâtre. Il aménage des pièces en plaçant des plaques maintenues contre les murs par des poutres obliques, ou suspend des pierres par des cordes au plafond.

Fig. 13 - Kounellis, sans titre, quenouille de laine, ficelle et bois, MNAM

    Daniel Buren (né en 1938), formé à l’Ecole des Métiers d’Art, est un artiste universel, théoricien de l’Art Conceptuel ; il a pratiqué la peinture, le son, la vidéo et les Installations. Un de ses objectifs est le degré zéro en peinture. En 1967 il peint en public avec trois compères dans une salle où un magnétophone hurle « BMPT vous conseillent de devenir intelligents » ; en 1968 il affiche dans Paris 200 posters représentant des rayures blanches et de couleur, espacées de 8,7 cm. En 1986 il obtient du président Mitterrand et de son ministre de la culture Jack Lang la commande des fameuses colonnes à rayures blanches et noires du Palais Royal, qui feront de lui un artiste officiel, obtenant de nombreuses commandes de municipalités et de pays étrangers (Japon surtout). Ses oeuvres majeures sont une cinquantaine de « Cabanes éclatées », formées d’une charpente, de plastiques, de miroirs et de morceaux de tissus avec les fameuses bandes rayées de 8,7 cm. En 2002 il installe à Beaubourg 61 alvéoles de 30 m3, sur trois niveaux, « dans lesquelles on perd avec jubilation la notion d’espace et de temps ».

Fig. 14 - Buren, colonnes de marbre noir et pierre reconstituée, Palais Royal

Fig. 15 - Yancovic, "Dans les traces de nos pères", 1990, polyester et béton peints, La Défense

Hermann Nitsch (né en Autriche en 1938) atteint les sommets de la provocation et de l’horreur en réalisant des Happenings sur des sujets démentiels, stercoraires ou pornographiques, accompagnés d’exécutions d’animaux. Le français C. Pinoncelli se coupe une phalange de doigt devant un public. L’anglais D. Hirst expose des animaux conservés dans le formol, l’allemand G. Forg des cadavres humains taxidermisés.

Richard Serra, né en 1939 à San Francisco, expose en 1966 des animaux vivants et empaillés, il emploie aussi le caoutchouc liquide, la fibre de verre et des tubes néon, et déverse du plomb fondu au sol. Il fait des empilements de plaques de plomb à l’équilibre incertain, comme des châteaux de cartes, et des constructions géantes dans lesquels le spectateur peut circuler.

Joël Shapiro, né à New York en 1941, reproduit en fer forgé ou en bronze des objets réels à échelle réduite, comme par exemple des séries d’étagères.

J.P. Raynaud, né à Paris en 1939, débute par des études d’horticulture ; il assemble des panneaux routiers, ou des pots de fleur en terre, peints en rouge, blanc ou noir, dénommés « psycho-objets ». Il construit en 1974 un « lieu structural », pièce d’habitation entièrement revêtue de carrelage blanc, considérée comme « temple artistique, emblème de la perfection immaculée », puis la détruit en 1993 avec une pelle hydraulique.

A Londres les frères Chapman (nés en 1962 et 1966) présentent à la galerie Saatchi des mannequins pornographiques ; ils ont reçu en 2003 le prix Turner de 25000 £ de la Royal Academy of Art.

Cependant d’autres méthodes de sculpture sont récemment apparues en Amérique du Nord : la cybersculpture consiste à créer une sculpture virtuelle par des logiciels de dessin de formes (Form.Z4, Rhino3d, Magics tooling...) ; de telles sculptures numériques peuvent ensuite être réalisés physiquement par usinage au moyen de fraises rapides à commande numérique, ce qui demandera aux sculpteurs du futur une adaptation aux méthodes informatiques.

4 - Conclusion

Après la succession anarchique des Révolutions artistiques au cours du XXe siècle, tous les matériaux ont été expérimentés, même les plus exécrables, il apparaît impossible d’en trouver de nouveaux, à l’exception des sculptures virtuelles. Tous les acquis des siècles et millénaires passés qui ont fondé la civilisation occidentale ont été récusés, il n’est plus possible de définir ce qu’est la beauté, et n’étant pas compétent en esthétique, je me garderai d’émettre une opinion qui ne serait pas dans la ligne officielle, et serait susceptible de créer du tort au commerce de l’Art.

Les théoriciens de l’Art Moderne nous ont convaincus que nous sommes parvenus à la fin de l’Art, dans le « non-art » ;  tout le monde est Artiste, et comme le disait Donald Judd «  si quelqu’un dit que son travail est de l’art, c’est de l’art ».

Mais que retiendront  les siècles futurs de l’Art Moderne du XXe siècle, pour autant que notre civilisation occidentale perdure : ses artistes célébrés seront-ils reconnus comme des grands hommes, ou bien les historiens redécouvriront-ils les artistes plus modestes, employant les matériaux traditionnels éprouvés pendant des siècles, et cherchant à perfectionner les acquis des artistes des siècles passés plutôt qu’à tout détruire ?

            Références

An., 1997, César, Gallimard-Réunion des Musées Nationaux

Baumelle A. (de la), 1987, Les collections du Musée National d’Art Moderne, Ed. du Centre Pompidou

Ducros F., 1999, Mario Merz, Ed. Flammarion

Dufrêne T. et Rinui P.L., 2001, De la sculpture au XXe siècle, Presses Univ. Grenoble

Encyclopedia Universalis

Goldberg I. et Monnin F., 1995, La sculpture moderne au Musée d’Art Moderne, Ed. Skala, Centre G. Pompidou

Lemoine G.G et al., 1998, Calder, Ed. Cercle d’Art

Lord J., 1997, Giacometti, biographie, Nil éd.

Marchal G.L., 1992, Ossip Zadkine, la sculpture... toute une vie, Ed. du Rouergue

Rubercy E. de, et Le Bihan D., 1997, Brancusi, Ed. Cercle d’Art

Spies W., 2000, Picasso sculpteur, Ed. du Centre Pompidou, 444 p.

Wilkinson A.G., 1998, Lipchitz, dans le jardin du Palais Royal, Ed. du Regard

sites web divers

 

        Notes

 

 (1) : l’acier Corten, ou acier autopatinable, se couvre d’une couche de rouille orangée, qui en principe le préserve d’une corrosion plus profonde. C’est un acier à basse teneur en carbone (0,09%), incluant de faibles pourcentages de Cu, Ni et Cr.

(2) : ces Balubas n’ont rien à voir avec la tribu congolaise de ce nom.

(3) : une guitare en bois éclatée par Arman était estimée à 18000-20000 euros en 2003.