Sciabilité des granits au châssis à grenaille,

selon les travaux de Giorgio C.

PERRIER R., Le Mausolée, n° 739, mars 1998, p. 46-51


   La revue L’Informatore del Marmista a publié dans ses numéros 405 à 420 (septembre 1995 à décembre 1996) six volumineux articles de Giorgio C. détaillant les résultats de ses recherches sur le sciage au châssis des roches siliceuses, qui devrait permettre de calculer les tarifs de sciage. L’auteur est conseiller de la société Pometon (anciennement Metallurgica Toniolo), principal fournisseur italien de grenaille d’acier, implanté dans la région de Venise : il a été dès 1972 le promoteur du remplacement de la grenaille de fonte par la grenaille d’acier. Il nous a semblé intéressant de résumer cette série de publications à l’intention des lecteurs francophones.

1 - Rappels sur le châssis à grenaille (fig.1)

Ce type de châssis comporte quatre colonnes verticales, servant au guidage d'un cadre dont le déplacement vertical vers le bas est forcé par un moteur et des réducteurs. Sur ce cadre sont articulées quatre biellettes soutenant un châssis mobile, qui décrit un mouvement alternatif pendulaire sous l'action d'un moteur électrique, d'un volant et de la bielle principale. Le cadre mobile comporte un nombre variable de lames d'acier lisses, dont l'écartement est réglable selon l'épaisseur des tranches à découper, ces lames sont mises en tension par des coins ou des vérins.

Fig. 1 - Schéma d'un châssis de sciage à grenaille, à mouvement pendulaire

Le sommet du bloc de roche est arrosé par un mélange d'eau, souvent additionnée de chaux jusqu'à un pH de 12,5 pour éviter l'oxydation, et de grains d'acier au manganèse qui assurent le rôle d'abrasif.

La grenaille d'acier, parvenant au fond du trait de sciage, est broyée par le choc des lames et approfondit le sillon peu à peu. On ne comprend encore pas très bien comment le quartz, qui a une dureté Vickers supérieure à celle de l'acier, est scié par la grenaille : est-ce le résultat des microfractures, qui souvent abondent dans le quartz, ou de l'effet dynamique du choc des lames? Bien que divers types de lames garnies de segments diamantés aient été essayés, la méthode à la grenaille reste dominante dans le sciage en tranches de grande taille des roches siliceuses, et spécialement des différentes variétés de granits. La granulométrie de la grenaille d'acier est comprise entre 0,5 et 1,4 mm, les fractions inférieures à 0,3 mm sont rejetées par un circuit de recyclage.

Les lames ont une épaisseur de 3,5 à 5 mm, sur une hauteur de 120 à 180 mm. Chacune d'entre elles est mise en tension par un vérin hydraulique, assurant une tension considérable (80 à 110 kN) pour éviter les déviations.

La capacité des châssis, ou volume disponible sous le cadre mobile, atteint actuellement 15 à 18 m3 ; souvent plusieurs blocs sont fixés ensemble pour une descente. La longueur maximale des blocs atteint 2,75 à 3,3 m, ce qui conduit les acheteurs à rechercher les blocs longs et hauts, et également les blocs les mieux équarris pour remplir au mieux le volume sous le châssis.

La puissance du moteur, qui était de 11 à 13 kW il y a une vingtaine d'années, est  maintenant de l'ordre de 75 kW.

La fréquence des oscillations a eu tendance à augmenter jusqu'à 80-90 cycles par minute. Cependant, les constructeurs ayant réalisé que la perte d'énergie est proportionnelle au carré de la fréquence et que l'énergie dépensée à vide par un châssis est de 15 à 25 kW, ils ont préféré augmenter la course plutôt que la fréquence.

Dans les vingt dernières années la vitesse de descente a augmenté de 8-22 mm/h à 25-60 mm/h dans les granits.

2 - Echelles de sciabilité des granits

Diverses échelles empiriques de sciabilité ont été proposées pour le sciage des granits au châssis à grenaille, comprenant entre 4 et 8 degrés, variables selon les auteurs. Dans le but de définir un ou plusieurs paramètres pouvant caractériser la difficulté de sciage, et donc d'établir une nouvelle échelle, C. Giorgio a recensé  les principaux facteurs susceptibles d'intervenir :

- les tarifs commerciaux des entreprises de sciage, qui devraient refléter la difficulté de sciage des roches siliceuses; En fait, les roches de haute valeur commerciale sont tarifées plus cher, même si elles sont faciles à scier.

- la vitesse de descente des lames (en mm/heure) : ce serait un paramètre intéressant si l'on avait testé les différentes roches sur un châssis étalon, mais de telles mesures n'ont pas été faites. Si l'on cherche à prendre en compte les valeurs moyennes observées dans diverses entreprises, les mesures sont biaisées pour de nombreuses raisons : les châssis sont d'âge et de puissance différents, souvent des blocs de nature différente sont sciés ensemble, la granulométrie de la grenaille varie, l'épaisseur des lames n'est pas identique (une lame de 5 mm a une résistance à la torsion à peu près double de celle d'une lame de 4 mm), il n'existe pas toujours une possibilité d'enregistrement de la vitesse de descente, celle-ci ne doit être mesurée qu'à partir du moment où toutes les lames ont pénétré complètement dans la roche, enfin la conduite du châssis varie selon les entreprises selon que l'on recherche la vitesse de descente maximale ou l'économie.

- Usure des lames : elle se mesure en mm par mètre de profondeur sciée, variant en moyenne de 12 mm/m dans le Serizzo, à 65 mm/m dans le Marinace. Ce paramètre est en fait rarement mesuré.

- Consommation d'énergie : la consommation d'électricité, exprimée en kWh par mètre carré scié, varie de 10 à 18 kWh/m2. Elle ne peut être mesurée que sur des châssis équipés d'un appareillage adéquat, et dépend beaucoup des pertes d'énergie dans la transmission entre moteur et lames, le rendement d'un châssis variant de 20 à 35%.

- Consommation de grenaille : c'est selon C. Giorgio le paramètre le plus intéressant pour caractériser la sciabilité des roches, variant de 1,5 à 6,5 kg/m2. Sur la figure 2, résumant l'expérience de diverses scieries, on note une bonne concordance entre la consommation en grenaille et la vitesse de descente, et une relation inverse avec l'usure des lames.

Fig. 2 - Valeurs moyennes de l'usure des lames, de la vitesse de descente et de la consommation de grenaille pour divers granits selon l'expérience de scieries italiennes (Giorgio C., L'Informatore del Marmista, n° 412, p. 31)

3 - Relations entre  propriétés mécaniques et sciabilité

 C. Giorgio a passé en revue les propriétés mécaniques habituellement mesurées sur les roches en les comparant avec leur facilité de sciage.

- Résistance à la compression : il existe une relation approximative entre cette mesure et la difficulté de sciage :

- granits faciles : Rc = 150-160 Mpa

- granits moyens :       160-200

- granits difficiles :         >200,

Parmi ces derniers se trouvent les granites rouges (Vanga, Tranas, Imperial red), les gabbros noirs, les serpentinites, les quartzites (Barge, Macauba) et les porphyres (Trento).

- Résistance à la flexion : la corrélation avec la difficulté de sciage (exprimée en consommation de grenaille par mètre carré) est assez vague (fig. 3). De plus la résistance à la flexion (Rf) des marbres est du même ordre que celle des granites, alors que la difficulté de sciage de ces derniers est beaucoup plus grande ; d'autre part les gabbros noirs ont une valeur de Rf élevée tandis qu'ils sont relativement faciles à scier.

-  Résistance au choc : cette mesure, effectuée surtout en Italie, donne des valeurs de 55-69 cm dans les granites, des valeurs supérieures à 84 cm dans les roches métamorphiques orientées (ardoises, Beola, Serizzo, Luserna, quartzite de Barge) à l'exception des migmatites. La corrélation avec la sciabilité est faible.

- Module d'élasticité : il est plus faible dans les roches que dans l'acier (210 GPa). On mesure 55-69 GPa dans les granites, 55-75 dans les syénites, 60-100 dans les gabbros, 48-78 dans les ophicalcites (serpentinites bréchiques). Ces valeurs sont sans relation avec la sciabilité.

- Porosité : l'auteur mentionne 0,12-0,35 % dans les granites et syénites, 0,41-0,45 % dans les ophicalcites, moins de 0,1 % dans les gabbros. La sciabilité varie en gros selon l'inverse de la porosité.

- Dureté : toutes les échelles de dureté (Mohs, Brinell, Vickers, Knoop) utilisent des outils donnant des empreintes de taille plus faible que la dimension des grains, on mesure donc la dureté des minéraux et non celle de la roche. Des tentatives ont été faites d'introduire une dureté statistique, en mesurant par exemple plus de 80 points, ce qui n'a guère de sens. La figure 4 par exemple montre que la dureté Vickers mesurée en de nombreux points n'a pas de relation avec la sciabilité. Les autres essais n'ont pas été concluants sauf peut-être la dureté Shore (rebondissement d'un cylindre de 24 g équipé d'une pointe de diamant arrondie avec un rayon de 1/100").

Au total aucune relation précise n'a été établie entre ces mesures physiques et la sciabilité mesurée par la consommation de grenaille. Peut-être faudrait-il tenter de relier la sciabilité à la résilience de la roche ou au nombre de microfractures des grains.

Fig. 3 - Consommation de grenaille en fonction des résistances à la compression et à la flexion (Giorgio C., L'Informatore del Marmista, n° 417, p.41-42)

Fig. 4 - Résultats de mesures de dureté Knoop en de nombreux points, montrant l'absence de corrélation avec la difficulté de sciage (Giorgio C., L'Informatore del Marmista, n° 418, p. 51)

4 - L'appareil de test rapide Pometon

La firme Pometon a construit une machine de test empirique pour effectuer des essais rapides tant pour les granits usuels que pour les produits nouvellement introduits sur le marché, et dont la sciabilité est inconnue des entrepreneurs de sciage.

L'appareil, dont le schéma n'est pas publié, travaille sur des échantillons à surface adoucie de 20 x 125 mm ; de la grenaille d'acier standard est semble-t-il projetée à sec sur la surface de l'échantillon et creuse un sillon longitudinal. On mesure d'une part la consommation de grenaille (grains de taille inférieure à 0,425 mm pour une quantité initiale de 10 kg) et le poids de granit érodé (par pesée avant et après le test). La durée de l'essai est inférieure à une heure.

Les résultats sont exprimés par un indice de sciabilité représentant les centaines de grammes de grenaille consommée par gramme de roche abrasée  (fig.5). Il prend en compte la consommation de grenaille et la vitesse de descente : ce rapport varie entre 9 pour le travertin ou le trachyte jaune et 46 pour le Sucuru, roche renommée  pour sa grande difficulté de sciage (orthogneiss provenant de l'Etat de Pernambouc au Brésil).

Sur la figure 6 l'indice Pometon est comparé à la consommation de grenaille moyenne dans les scieries : la corrélation est acceptable, sauf pour le porphyre d'Albiano. Pour expliquer cette exception, l'auteur suppose que l'essai rapide n'est pas représentatif parce qu'il est effectué à sec : la chaux présente dans l'eau d'arrosage pénétrerait dans les pores (porosité de 3%) et attaquerait la silice.

Il serait intéressant d'analyser séparément la consommation de grenaille et la vitesse de descente ou le nombre de mètres carrés sciés par heure, en prenant en compte le prix de la grenaille et le coût de l'heure de fonctionnement des châssis. Des essais sur un monolame de petite taille, à mouvement pendulaire, seraient sans doute plus représentatifs des conditions réelles de sciage, en présence d'eau et de ses additifs, avec reproduction de l'impact de la lame sur les grains abrasifs au fond du sillon.

 

Fig. 5 - Indice de sciabilité Pometon pour diverses roches (Giorgio C., L'Informatore del Marmista, n° 405, p. 80) 


Fig. 6 - Comparaison de l'indice de sciabilité Pometon avec la sciabilité moyenne exprimée en consommation de grenaille (Giorgio C., L'Informatore del Marmista, n° 405, p. 76)

                Liste des articles de C. Giorgio sur la sciabilité des granits parus dans l'Informatore del Marmista

   Uno studio della Pometon : prova rapida di segabilità dei graniti, L'Informatore del Marmista, n° 405, sept. 1995, p. 74-82 (réédité en septembre 1997).

    Segabilità dei graniti commerciali con graniglia metallica in telai multilame a torbida abrasiva, L'Informatore del Marmista, n° 412, avril 1996, p. 26-32.

    Segabilità dei graniti in telai multilame a torbida abrasiva, una raccolta di dati tecnici analizza i consummi di graniglia di acciaio, lame e energia electrica correlati a la cala, L'Informatore del Marmista, n° 413, mai 1996, p. 42-57.

   Segabilità dei graniti e loro caratteristiche fisico-meccaniche, L'Informatore del Marmista, n° 417, sept. 1996, p. 34-50.

    Segabilità dei graniti, una correlazione sconcertante, I diversi metodi di valutazione della durezza, L'Informatore del Marmista, n° 418, oct. 1996, p.42-59.

    La durezza Shore, Esaminati i dati di un volume publicato a Taiwan in cui sono descritti ben 178 materiali tra graniti, marmi e ofioliti, L'Informatore del Marmista, n° 420, Dec. 1996, p. 48-50.