Granites et calcaires de Sardaigne

PERRIER R., Pierre Actual, n° 801, mai 2003, p. 96-105


1 - Introduction

A peine moins grande que la Sicile, la Sardaigne couvre 24 089 km2 : son relief en moyenne assez peu élevé, culmine cependant à 1834 m dans le Monte Gennargentu. Ses côtes où alternent falaises rocheuses et plages de sable blanc, sont longtemps restées inhabitées pour causes de paludisme et de razzias mauresques ; de nos jours s’y développe un tourisme de luxe, avec des constructions remarquablement intégrées aux paysages, et un réseau routier d’excellente qualité, même pour les villages isolés, grâce aux aides européennes.

Fig. 1 -Carte géologique et carrières

    La sécheresse règne habituellement pendant un été très long (sauf en 2002, où le paysage était verdoyant comme en Irlande) ; on ne rencontre presque aucun cours d’eau permanent, et pour résoudre le déficit hydrique de nombreux lacs de barrage ont été aménagés au XXe siècle pour recueillir les précipitations hivernales.

La population vit traditionnellement de l’élevage du mouton et de l’exploitation du chêne-liège, ce n'est que dans le fossé du Campidano et autour de Sassari que peut être pratiquée la polyculture. L’île est restée longtemps isolée, en dépit des conquérants successifs ; les Sardes n’ayant jamais été intéressés par la mer, ce sont des génois qui pratiquaient la pêche. La production minière (plomb, zinc, argent, antimoine), réputée au cours de l’Antiquité dans le SW (Iglesiente), est aujourd’hui bien restreinte. Les langues locales, parlées encore par les anciens, sont les diverses variétés de sarde, encore très proches du latin ; il s’y ajoute le catalan dans la région d’Alghero. Il n’existe pas de presse en langue sarde, et les habitants ne semblent pas revendiquer son enseignement à l’école comme leurs voisins du Nord.

L’habitat traditionnel comporte de gros bourgs et villes regroupés sur les hauteurs, on ne rencontre presque pas de fermes ou maisons isolées. La longue tradition de vendettas, banditisme et enlèvements contre rançon paraît abandonnée, elle a coûté dans le passé la vie à de nombreux jeunes hommes.

Les plus anciens objets trouvés, rapportés au Néolithique inférieur, sont des outils en obsidienne et des statuettes de type cycladique (fig. 2). Au Néolithique supérieur appartiennent les domus de janas (maisons de sorcières, fig. 3), nécropoles souterraines à plusieurs chambres excavées dans des roches tendres, et les « tombeaux de géants », constructions en pierres comportant une longue chambre voûtée en encorbellement, avec une stèle à l’entrée et un arc de part et d’autre, qui avaient effectivement un rôle de sépulture collective.

Fig. 2 - Statuette de déesse-mère d'Alghero (2800-2500 av. JC.)

Fig. 3 - Tombes néolithiques dites Domus de Janas, Pottu Codinu, SE d'Alghero

   Au second millénaire avant J.C. apparaissent les nuraghi, monuments propres à la Sardaigne, dont on a dénombré près de 7000 (fig. 4) ; ce sont des tours à but défensif, construites en gros blocs assez bien taillés, dont les murs très épais (4 à 7 m) sont percés de couloirs et de meurtrières. La partie centrale de la tour est creuse, en forme d’ogive, avec voûte en encorbellement comme dans les tombes mycéniennes ; une galerie en hélice est ménagée dans l’épaisseur du mur pour l’accès au sommet, qui pouvait culminer à 25 m. La tour, ou le groupe de tours, est entouré de murs bas qui formaient le soubassements d’habitations, dont le toit en matériaux périssables a disparu : les archéologues y ont trouvé des outils en bronze qui étaient coulés dans des moules en stéatite (puis forgés en fer à a fin de la période), des céramiques à décor géométrique, et des figurines en bronze très originales et variées (voir le musée de Caglari), connues des antiquaires sous le nom de bronzes sardes.

Fig. 4 - Nuraghe de Santu Antine, l'un des mieux conservés des 7000 de Sardaigne

La civilisation nuraghienne décline avec l’arrivée des phéniciens puis des carthaginois au début du premier millénaire. Ces peuples marins et commerçants établissent des comptoirs sur les côtes, comme Tharros, Nora et Monte Sirai, ils introduisent l’écriture et donnent à l’île son nom de Shardan. Leurs temples ont des soubassements en gros blocs rectangulaires bien taillés, et parfois un bétyle, grande pierre sacrée en forme de cône ; près du temple se trouve le tophet, espace réservé au sacrifice par le feu en l’honneur du dieu Baal ou de la déesse Tanit (fig. 5). En Sardaigne au moins quatre tophet ont été fouillés, on y a retrouvé de nombreuses urnes où étaient conservées les cendres des victimes. Selon la Bible et Diodore de Sicile, les victimes étaient les enfants premiers-nés des meilleures familles, sacrifiés lors des périodes de danger, et de nombreux restes calcinés d’enfants ont effectivement été trouvés dans les urnes. Vers la fin de la période punique, les enfants ont été remplacés par des animaux, et l’on rappellera que les hébreux, trop souvent imitateurs des phéniciens, ont pratiqué de tels sacrifices humains jusqu’à leur interdiction par Josias roi de Juda (fin du VIIe siècle av. J.C.). Les grecs, bien qu’installés dans toute la Sicile et l’Italie méridionale, ne semblent pas avoir colonisé la Sardaigne, qu’ils appelaient Ichnusa ou Sandaliota.

Fig. 5 - Soubassement punique du tophet de Sant'Antioco, en grosses pierres assez bien appareillées


Fig. 6 - Soubassement punique à Nora, en grosses pierres appareillées, surmontées d'un mur romain en moellons peu soignés


Fig. 7 - Pavage d'une rue romaine en basalte à Tharros

A la fin de la première guerre punique (-237) Rome annexe la Sardaigne, et mettra près d’un siècle à la pacifier, Carthage n’étant finalement détruite qu’en -146 par Scipion Emilien. Les Romains exploitent alors les richesses agricoles et minières de l’île, ils en font un bagne et exportent des esclaves, tracent un réseau de routes, mais ne réaliseront aucune construction prestigieuse. Les Vandales occupent la Sardaigne de 456 à 534, époque à laquelle elle est christianisée, à l’exception des peuplades toujours  irréductibles de la Barbagia. C’est ensuite la période Byzantine, pendant laquelle diverses églises sont édifiées, avec de nombreuses inscriptions grecques. Les incursions barbaresques commencent dès 711, ce qui amène la construction de tours de surveillance sur les côtes. Vers l’an 800 quatre royaumes locaux obtiennent leur indépendance pratique, avec leurs lois et leurs codes, sous la direction de juges ; à la suite d’une croisade ordonnée par le Pape en 1004 pour expulser les sarrasins de Cagliari,  l’île est conquise progressivement par les Génois, puis colonisée par les Pisans.

En 1287 le Pape Boniface VIII octroie la Sardaigne au roi d’Aragon, qui tentera de pacifier l’intérieur, instaurera un régime de grandes propriétés au profit de nobles espagnols. En 1718, à la suite de la guerre de Succession d’Espagne elle deviendra possession des Ducs de Savoie, qui prendront dès lors le nom de Rois de Sardaigne, regroupant dans leur royaume la Savoie, le Piémont, Gênes et Nice. En 1815 encore, les tunisiens envahissent Sant’Antioco, et massacrent ou réduisent en esclavage les habitants. Les rois de Sardaigne luttent contre le banditisme, en brûlant les forêts, et suppriment le régime des grandes propriétés espagnoles en 1836. La Sardaigne est finalement rattachée en 1861 à l’Italie, unifiée par la Maison de Savoie.

Malgré l’abondance de pierres de tous types, la Sardaigne n’a pas de tradition de taille de la pierre, qui semble avoir été perdue depuis l’époque des nuraghi et des phéniciens ; les bâtiments anciens sont souvent revêtus d’enduits, les plus récents construits avec des pierres brutes de refendage, posées en assises irrégulières avec de larges joints. Ce n’est que dans les constructions modernes dédiées au tourisme, et sans doute sous l’influence d’architectes et tailleurs de pierre venus du continent, que l’on rencontre de beaux appareillages dans les marinas et maisons individuelles, réalisées avec un goût sur, bien insérées dans le paysage avec des matériaux locaux, en particulier sur les côtes Nord et NE (Costa Smeralda), où un tourisme de grand standing  assure la prospérité des populations locales.

2 - Histoire géologique

La Sardaigne correspond essentiellement à un massif hercynien, fortement intrudé de granites, à peine recouvert de sédiments Mésozoïques et Tertiaires. Le noyau hercynien sarde prolonge celui de Corse occidentale (on parle de bloc corso-sarde), mais ici n’existent pas les nappes alpines. Dans la chaîne hercynienne on a pu reconnaître en Sardaigne une zone externe autochtone peu métamorphique au Sud (grade des Schistes Verts), une zone interne de nappes au centre, et un socle ancien au NE à haut degré de métamorphisme (granulites et éclogites, rétrométamorphisées dans le grade des Amphibolites pendant la phase hercynienne).

La série du Paléozoïque et bien connue dans l’autochtone et les nappes. Le Cambrien du SW comporte une plateforme carbonatée, surmontée de calcaires noduleux qui indiquent son ennoyage, viennent ensuite des sédiments détritiques avec lentilles de calcaires à Archaeocyathus. A Acqua Resi dans l’Iglesiente se trouve un riche gisement de Trilobites. Dans le centre s’empilent de puissantes turbidites. Après un léger plissement, attribué à l’orogénèse calédonienne (phase sarde), l’Ordovicien comporte des brèches discordantes, puis des grès et silts, et dans zone des nappes des séries volcaniques. Au Silurien  correspondent les classiques schistes à Graptolites, au Dévonien quelques calcaires, au Carbonifère inférieur des séries détritiques.

Survient alors l’orogénèse hercynienne, dans laquelle on reconnaît deux phases :

- fermeture du bassin océanique et éjection des  nappes vers le Sud. Il est possible en effet que la partie la plus profonde du bassin ait comporté une plaque océanique, avec péridotites et basaltes, dont ne subsistent que de rares témoins le long de la suture mylonitique Posada-Asinara. Au nord de la suture se trouvent d’anciennes roches métamorphiques de haut grade (granulites, éclogites), rétrométamorphisées dans le grade des Amphibolites par la suite. Le métamorphisme hercynien affecte toute la pile sédimentaire, il est plus intense au Nord qu’au Sud.

- extension produisant un réseau de failles, et intrusion magmatiques (entre 307 et 280 Ma) : les premières intrusions, peu étendues, étaient formées de gabbros, ensuite viennent des tonalites et granodiorites. Le plus gros volume du batholite sarde est formé de monzogranites, souvent à grands cristaux de feldspaths potassiques roses (faciès ghiandone),  enfin viennent des monzogranites blancs cristallisés à plus faible profondeur. L’ensemble présente des foliations magmatiques NW-SE.

L’érosion de la chaîne est rapide, surtout dans le Nord, au Carbonifère supérieur-Permien s’installent des lacs remplis de sédiments détritiques et de volcanites (porphyres et ignimbrites).

Après un Trias à faciès germanique réduit, une transgression marine établit une plateforme carbonatée qui durera pendant tout le Jurassique, et sera suivie par un Crétacé réduit, coupé par des épisodes lagunaires ou continentaux à bauxites. A la fin du Crétacé se produit une émersion, qui sera suivie par une transgression partielle de l’Eocène inférieur et moyen, puis survient une phase compressive à l’Eocène supérieur.

L’Oligocène est marqué par une forte extension, surtout le long d’un fossé N-S dans l’ouest de l’île, avec dépôts lacustres et puissants épanchements andésitiques. Jusque là, Sardaigne et Corse se situaient au large de la Provence : au cours de l’Aquitanien et une partie du Burdigalien le bloc continental corso-sarde dérive vers son emplacement actuel en effectuant une rotation de 35°, démontrée par les études paléomagnétiques sur les coulées volcaniques. Une dernière transgression au  Miocène inférieur et moyen (Burdigalien-Langhien) dépose des grès et des conglomérats, des récifs sur les points hauts et des marnes et calcarénites dans les dépressions, accompagnés de volcanisme explosif (ignimbrites). Au Miocène terminal (Messinien) la Sardaigne émerge définitivement, l’érosion se poursuit modelant le relief actuel, tandis qu’entre Oristano et Cagliari se forme le graben NW-SE du Campidano, à remplissage continental, et que de nombreux volcans épanchent des basaltes.

3 - Roches ornementales

a - Marbres Paléozoïques : dans sa longue compilation des roches ornementales italiennes, Dumon (1971-1974) cite de nombreuses carrières de marbre, surtout dans le Cambrien et Silurien du Sud, toutes abandonnées de nos jours.

Dans le Cambrien de la région de Sulcis, au SW de l’île, il mentionne les marbres de Narcao et de Domus de Maria (calcaire marbrier à grain fin), et ceux de Teulada (marbre blanc veiné de gris, saccharoïde). A Nughedu de San Nicolo, quelques kilomètres au sud d’Ozieri, des marbres saccharoïdes blancs ou gris se trouvent dans des schistes métamorphiques non datés.

Au Silurien sont attribués plusieurs gisements : calcaire lumachellique noir à Encrines de Fiuminimagiore (Iglesiente), cipolins diversement colorés d’Asuni et marbres de diverses couleurs d’Escolca de la région de la Marmilla, et plus au Nord dans la province de Nuoro les marbre gris de Mandas, les cipolins et marbres gris de Silanus, et le marbre gris d’Orani. Les schistes siluriens ont produit un peu d’ardoises à Soleminis et à Donigala-Siurgus. D’autres ardoises siluriennes sont signalées au cap Mannu (ex-cap Negretto) à l’ouest de Sassari.

b - Les granites hercyniens occupent de vastes surfaces, recoupant les structures chevauchantes antérieures. La plus grande intrusion est le batholite corso-sarde, qui débute au centre de la Sardaigne et s’étend sur la plus grande partie de la Corse occidentale. Les affleurements montrent de pittoresques formes d’altérations, avec empilements de blocs, et des taffoni de grande taille (fig. 8 à 10), résultant de la décohésion granulaire de l’intérieur des boules sous l’effet du sel apporté par les embruns marins.

Fig. 8 - Taffoni géants dans le granite de Capo Testa, au loin les falaises de Bonifaccio

 
   Fig. 9 - Granite profondément corrodé par des taffoni à Luogosanto
      

Fig. 10 - Taffoni de grande taille à San Giacomo

- Granites roses de la Gallura, partie Nord du batholite : Dumon (1971-1974) cite de nombreuses carrières de Capo Testa à Tempio Pausania et Olbia, qui produisaient à l’époque surtout des bordures, des pavés et des enrochements. Celle de Capo Testa avait déjà été exploitée par les Romains pour les colonnes du Panthéon et des sarcophages, il y subsisterait un bloc abandonné de quelques 600 m3. D’importantes extractions ont eu lieu plus récemment sur l’archipel de la Maddalena, en particulier à Cala dei Francesi, mais ces îles font maintenant partie d’un parc national. Outre les granites roses plus ou moins porphyriques, d’autres ressources ont été signalées : granite rouge vif de l’île Molara, lamprophyre vert foncé près de Luogosanto, pierre ollaire et pagodite d’Illora. Le catalogue de Müller signale deux roches filoniennes apparues sur le marché, l’aplite gris-argent de Juncas près de Tempio, et la pegmatite brune appelée Marron Sparviero d’Arzachena.

Le secteur actuellement exploité se trouve entre Tempio Pausania et Bassacutena. Autour de Tempio sont situés les granites porphyriques roses appelés Rosa Ghiandone, caractérisés par de grands feldspaths potassiques roses, de 2 à 6 cm de long.

Vers le NE ils passent autour de Luogosanto et Bassacutena à des granites roses à grain un peu plus fin, sans grands feldspaths, appelés Rosa Beta, Rosa Gallura, etc. Le Rosa Nule est une variante du Rosa Beta, il ne se trouve pas dans la région de Nule comme nous le supposions naïvement, nous avons fini par le localiser à Val di Corru sur les pentes du Monte Padru, environ 5 km au Sud de Luogosanto.

Depuis deux ans le nombre de carrières actives a notablement diminué, spécialement dans le faciès Ghiandone ; les stocks de blocs sont abondants, et dans les carrières non fermées, un personnel réduit s’emploie à l’entretien des engins en attendant la reprise.

Vers l’Est on passe à des granites gris, comme ceux de San Antonio et San Giacomo. La carrière produisant le gris de San Antonio est arrêtée, elle montre un peu de granite jaune près de la surface. Le granite jaune Giallo San Giacomo se trouve dans deux carrières, propriétés de PRIA Graniti. L’une d’elles est exploitée (fig. 14), elle se trouve au long d’une zone d’intense fracturation verticale montrant des auréoles ferrugineuses ; le granite jaune provient de la pénétration des eaux météoriques le long de ces accidents, s’infiltrant latéralement dans les fractures horizontales. La couleur jaune résulte de l’altération des biotites, libérant de la limonite qui se répartit plus ou moins régulièrement ; dans les écailles plus épaisses on retrouve la couleur grise originelle.

- Granites blancs et gris : dans le segment du batholite corso-sarde entre les failles d’Olbia et de Nuoro, des exploitations sont actives autour de Budduso et Alà dei Sardi. Autour de Budduso, et le long de la route vers le NE, est produit un granite gris clair appelé Grigio Malaga ou Grigio Perla, ici aussi les carrières arrêtées sont nombreuses. A Alà dei Sardi il en est de même, cependant la carrière de FF Graniti continue à extraire le granite Bianco Sardo, similaire au gris mais avec moins de minéraux ferro-magnésiens noirs.

Plus au SW, la localité de Nule près de Benetutti a produit autrefois un granite porphyrique gris, et non pas le Rosa Nule : renseignements pris au Municipio, il n’y a plus de carrières depuis longtemps, et en fait le granite rose portant ce nom provient de Gallura (voir plus haut).

- Dans la partie sud du batholite, et dans les nombreuses autres intrusions du Sud de la Sardaigne, se trouvent des granites roses plus ou moins clairs, parfois porphyriques, ou des granites gris, similaires à ceux du batholite. Les anciennes exploitations ont toutes disparu. Mentionnons la présence de pyrite dans certaines carrières de la région de Nuoro, l’existence d’une diorite quartzique noire à Burcei, et de filons de porphyre vert à Lula au NE d’Orune et à Pula.

Fig. 12 - Equarrisseuse à deux marteaux hydrauliques à Bassacutena

   Fig. 13 - Carrière de Ghiandone à Calangianus

Fig. 14 - Carrière de granite jaune de San Giacomo, avec auréoles ferrugineuses

   

Fig. 15 - Alà dei Sardi, carrière Mauredu à Monte Ladu

Fig. 16 - Alà dei Sardi, carrière FF Graniti produisant le Bianco Sardo

c - Calcaires jurassiques et crétacés

Une puissante plateforme calcaire jurassique a recouvert la Sardaigne, dont il reste des montagnes entières dans les régions d’Orosei, de la Barbagia et aux alentours du Monte Doglia à l’Ouest de Sassari.

La série discordante sur le socle hercynien comprend à Orosei des conglomérats et des ignimbrites rougeâtres, des dolomies brunes du Dogger, des calcaires lités du Kimméridgien, et enfin la grande falaise de calcaires blancs massifs du Tithonique-Berriasien, avec Algues, Coraux et Nérinées. C’est cette dernière formation qui était déjà exploitée à l’époque de Dumon à Siniscola, Orosei, Cala Gonone, Dorgali et Baunei. Les importantes exploitations actuelles sont concentrées près d’Orosei sur le flanc du Monte Tuttavista ; contrairement aux carrières de granites qui se trouvent dispersées dans la nature, ces carrières sont juxtaposées sur des concessions de petite taille, ce qui entraîne quelques inconvénients. Les carrières d’Orosei se sont développées depuis 35 ans, on compte 6 ou 7 carrières très actives. Le calcaire est fortement karstifié près de la surface, moins au fond des fosses. Malgré un pendage d’environ 35°, les gradins sont tracés à l’horizontale.

Elles produisent un calcaire marbrier blanc crème, compact et prenant un bon poli, appelé Perlato Sardegna  à cause de ses nodules algaires ; il est comparable au Perlato de Custonacci en Sicile (Crétacé). D’autres variétés sont appelées Venato, Breccia… Les blocs sont envoyés en Italie, mais aussi débités sur place par des taille-blocs en dalles de 2 cm, quelques châssis existent aussi sur place, et la construction d’ateliers se poursuit. De très importantes ressources pour ce type de roche existent en Sardaigne orientale, dans les chaînes calcaires entre Siniscola et Baunei.

Une carrière aurait peut-être existé dans le Jurassique près de Porto Pino dans la région de Sulcis. Les carrières du Monte Doglia près d’Alghero sont un peu mieux documentées : Dumon mentionne  des brèches, qui ont été comparées au Sarancolin des Pyrénées, et des calcaires marbriers jaunes, roses ou rouges. Lors de notre passage, nous n’avons entrevu aucune trace d’activité.

Le Crétacé ne se trouve qu’en affleurements restreints en Sardaigne. Dans l’île de Tavolara sur la Costa Smeralda, le Crétacé supérieur aurait été exploité dans l’Antiquité. Au SW de Sassari, le calcaire Crétacé supérieur à Hippurites a fourni un « marbre bréché » et « un marbre rouge » ; la carte n’indique de Crétacé qu’à 6 km au NW du village (il ne faut pas oublier que les communes sardes ont une étendue considérable, et que les carrières peuvent se trouver à grande distance). Enfin dans la presqu’île de Sant’Antioco, l’affleurement crétacé contient un calcaire bleuté, qui n’a pu produire que de petits blocs ; Müller rapporte le Nero Antioco ou Nero Carbonia au calcaire carbonifère ; s’il existe encore, il ne peut affleurer qu’au NE de Carbonia.

Fig. 17 - Vue d'une partie des grandes carrières de calcaire jurassique d'Orosei

Fig. 18 - Petite carrière très karstifiée à Orosei, sous le mont Tuttavista

d - Roches volcaniques oligocènes

Le volcanisme oligocène s’est développé dans un système de grabens N-S de Cagliari au golfe d’Asinara, également dans le Sulcis. Diverses exploitations ont été signalées dans des « trachytes », dont la nature pétrographique n’est pas très sure, par exemple à Porto Torres où il y eut des exploitations romaines, à Uri où l’on taillait des bordures, et à Serrenti, 45 km au NW de Cagliari, qui a fourni des colonnes et des pierres de construction pour cette ville. Dans la banlieue ouest de Sassari la localité de Caniga fournissait un tuf trachytique bleu-vert. Une carrière de trachyte jaune fonctionnerait encore à Azuni.

Dans les îles de San Pietro et Sant’Antioco, les trachytes ont été extraits dès l’époque Romaine ; de l’obsidienne verte est connue à San Pietro, ainsi que de l’obsidienne noire à Monte Arci. Mentionnons pour mémoire les « jaspes » de Bosa, qui ont fourni des objets archéologiques, et ceux de San Pietro, situés au mur d’un gisement de manganèse, mais ces roches extrêmement dures et fragiles se prêtent mal à la marbrerie, seulement à la marqueterie de Pietre Dure.

e - Calcarénites miocènes :  Monte Leone, Sassari, Cagliari

An Nord et à l’est de Sassari, de nombreuses carrières extrayaient autrefois la « pietra cantone », calcaire organo-détritique grossier, blanc à jaunâtre.

A Monteleone-Roca Doria, au SE d’Alghero, quelques carrières en fosses profondes ont entamé le plateau de calcarénites tendres, blanches à grises, à patine jaunâtre, datées de l’Helvétien-Tortonien. La série subhorizontale, épaisse de plus de 25 m, était découpée en petits blocs de construction épais de 20 cm par des scies circulaires rustiques à dents de carbure, entraînées par moteur électrique et montées sur rails (fig. 19). Cette exploitation a bien fonctionnée aux dires de son propriétaire, jusqu’à cette nuit du jour de l’an 1987 où la mince paroi qui séparait la fosse de la falaise s’est effondrée, sans causer de dégâts humains mais entraînant l’interdiction de l’exploitation. Les ressources en calcaires de ce genre sont abondantes au Nord de Monteleone  et au SE dans la région de Perdria.

Fig. 19 - Ancienne carrière de calcarénite miocène à Monte Leone

Cagliari est également construite sur un promontoire de calcarénites miocènes poreuses,  qui a beaucoup été utilisée pour son architecture. Ajoutons qu’un grès miocène était extrait à Collinas, caractérisé par des auréoles ferrugineuses jaunes imitant le bois (grès « boisés»), mais à notre passage ne subsistait aucune carrière.

f - Onyx et basaltes quaternaires

Grâce à la présence de calcaires ou marbres dans le Cambrien, et surtout dans les calcaires massifs du Jurassique supérieur-Crétacé, la Sardaigne a produit jadis des onyx calcaires, qui remplissaient probablement des cavités karstiques. Par exemple les onyx jaune-ambré de Nuxis se trouvaient sans doute dans le Cambrien, ceux de Dorgali dans le Jurassique, les jaunes de Sant’Antioco dans le Crétacé.

Les vastes coulées de basaltes récents ont servi aux constructeurs de nuraghi, au pavage de rues romaines à Tharros, plus récemment à la fabrication de meules à Nurri et Borrore, ainsi qu’à de multiples usages emplois contemporains dans la construction, sans cependant de développement industriel. Müller signale à Suni près de Bosa un basalte à pyroxènes et olivine, finement bulleux.

4 - Méthodes d’exploitation

Elles sont assez standardisées dans les carrières actuelles :

a - Les granites du nord forment des gisements massifs, avec peu de filons ou d’enclaves. La fracturation est généralement faible, à l’exception de quelques carrières mal implantées. On y observe les classiques écailles de décompression près de surface, et une altération jaune (limonite) en surface et le long des fractures. Les carrières sont dispersées dans le paysage, et organisées en gradins d’une douzaine de mètres ; dans les carrières fracturées l’organisation en gradins est évidemment plus difficile. Dans la carrière Bresciani à Bassacutena, une écaille parallèle à la pente s’est mise à glisser pendant son découpage, un carrier a eu la jambe écrasée.

La masse à découper dans le gradin est délimitée par deux coupes latérales au câble diamanté, (plus rarement à la flamme, qui endommage le granite sur plus d’un mètre de chaque côté). Pour passer la boucle de câble diamanté, on fore deux trous horizontaux de petit diamètre (parfois un seul trou de 10 mm au moyen d’un carottier), puis on tente de les recouper par des forages verticaux de petit diamètre (il en faut en moyenne 4 à 8) : en effet ces forages sont implantés avec un règle et deux fils à plomb, ce qui n’est guère précis, les forages faits à la main ne sont pas parfaitement verticaux, et on observe souvent une déviation systématique (environ 20 cm pour 12 m) provoquée par l’anisotropie des granites.

On fore ensuite des trous verticaux et horizontaux espacés de 40 cm pour définir les plans de coupe arrière et horizontal ; ces trous sont forés au marteau pneumatique, tenu à la main, en diamètre 40 à 30 mm, la verticale est plus ou moins contrôlée à l’aide d’un niveau ; il existe peu de foreuses modernes. Les trous sont alors garnis de cordeau détonant et remplis d’eau, le cordeau est relié à un détonateur mais, au lieu d’un exploseur, on emploie ici une mèche lente ; les deux coupes (arrière et  horizontale) sont tirées simultanément. Le tir est effectué rapidement après le remplissage d’eau, sinon l’eau se perd dans les fractures : le cordeau se trouve alors mal couplé au terrain et perd son efficacité. Les trous dont l’eau s’est vidée se repèrent par des traces noires après le tir.

Le découpage final en blocs et l’équarrissement sont faits par forage de trous manuellement ; il existe quelques équarrisseuses modernes à deux marteaux hydrauliques de marque Gyrodrill, qui forent les deux trous à la vitesse de 1,5 m/min, et quelques machines stationnaires à câble diamanté. Les blocs commerciaux ont une belle taille (6 à 8 m3), les blocs de rejet sont refendus en moellons bruts, qui  ont beaucoup servi à la construction des villas de la Costa Smeralda. 

b - Calcaires d’Orosei : malgré le fort pendage, les carrières sont organisées en gradins réguliers, pouvant atteindre 25 m de hauteur. Une saignée est faite à la base par une haveuse disposant d’un bras de 3,2 m. Les forages verticaux en petit diamètre sont exécutés manuellement pour les petits gradins, avec une foreuse pour les plus hauts. Les masses sont alors découpées au câble diamanté, puis basculées au moyen d’une pelle hydraulique ou de vérins.

Les blocs sont envoyés sur le continent, ou sciés localement par de nombreux taille-blocs pour fabriquer des dalles de petites dimensions.

5 - La crise actuelle

Depuis deux ans l’extraction des granites se trouve en crise, surtout pour le Ghiandone. De nombreuses carrières sont fermées, d’autres sont arrêtées provisoirement avec un personnel réduit s’occupant à l’entretien des engins ou à la découverture. Les trois quarts du personnel des carrières et scieries a été licencié.

Le prix de vente des blocs de granites se trouve très bas selon les indications qui nous ont été données : 150 à 200 €/m3 pour le Rosa Beta, 375 €/m3 pour le Rosa Nule, 100 à 300 €/m3 pour le Bianco Sardo.

Les granites sont donc moins chers que les calcaires marbriers d’Orosei , facturés 350 à 400 €/m3, et qui continuent à bien se vendre.

Cette crise est attribuée au ralentissement de l’économie mondiale, à la concurrence des granites chinois, et à la vague écologiste qui a atteint le gouvernement de la province autonome, d’où des restrictions sur les ouvertures de carrières.

Références

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