La résonance longitudinale des roches

PERRIER R.,Mines et Carrières, vol. 78, avril 1996, p. 67-73

    Certaines roches émettent une sonorité remarquable quand on les frappe d'un coup sec, puis elles continuent à résonner pendant un certain temps ; les phonolites, laves à feldspathoïdes, doivent leur nom à cette propriété, qui est partagée par certains calcaires compacts à grain fin et quelques marbres (Talea Ori en Crète). La résonance a été mise à profit pour construire des instruments de musique, à vrai dire assez rares, les lithophones.

Le plus ancien instrument de musique connu est le lithophone mis à jour en 1949 dans un tumulus du Nord Vietnam, à Ndut Lieng Krak, d'âge néolithique, aujourd'hui exposé au Musée de l'Homme à Paris : il comporte dix lames, longues de 0,6 à 1 m environ (largeur 15 cm, épaisseur 4 à 5 cm). Elles seraient en "schiste métamorphosé", et sont taillées à grands éclats, comme les silex. Certains blocs naturels émettent un son quand on les frappe avec un caillou (Abyssinie, plateau de Bandiagara, Oued Djaret au Sahara). Le colosse de Memnon en Egypte émettait des sons (il "parlait") lorsqu'il était réchauffé par le soleil levant.

Au Japon, en Chine et en Corée étaient construits des lithophones comportant 16 plaques de jade ou de marbre, taillées en forme d'équerre ou de poisson, et suspendues à un portique, l'ensemble formait un carillon appelé Pien K'ing (Battesti et Schubnel, 1987). Le père Amiot en 1779 indiquait que le timbre des carillons chinois "tenoit un milieu entre le son du métal et celui du bois" (Schaeffner, 1961). Au Vietnam (ancien Annam en particulier) les temples bouddhistes emploient comme gongs des disques de phonolite (fig. 1). En Inde, les 56 colonnettes de granite du temple de Vitthala dans le Karnataka "chantent" quand on les effleure du doigt. Dans l'extrême sud du pays, le temple de Suchindram possède également des colonnes chantantes. En Afrique, des lithophones élémentaires sont cités chez les populations Kabiyé du Togo. Récemment N. Frieze a construit un lithophone (Le Mausolée 8/93) en dalles de calcaire à grain fin d'Afyon (Turquie).

Fig. 1 - Gong bouddhiste du Vietnam

Dans le domaine de la marbrerie, on vérifie souvent l'absence de fracture dans les dalles en les tenant suspendues entre deux doigts en les frappant d'un  choc bref. Les carriers d'autrefois testaient également les blocs en les frappant d'un coup de masse et en écoutant la persistance des vibrations (toutefois les blocs ne peuvent être étudiés de cette façon qu'à la condition d'avoir une forme géométrique et d'être suspendus convenablement). Un son clair produit par la roche est considéré comme une indication de bonne qualité, traduisant l'absence de fractures et d'altération, les calcaires poreux ne produisent généralement pas de sons persistants.

Cependant, contrairement à ces notions de sens commun, nous avons constaté que certaines roches ne résonnent pas, tout en étant de bonne qualité : le cas le plus évident est celui des marbres dolomitiques, qui ne donnent qu'un son sourd au choc. Au contraire certains calcaires poreux ont un son clair : la porosité n'est donc pas le facteur prédominant dans la résonance.

Nous avons été incités à mesurer la résonance des roches à la suite de difficultés rencontrées lors de la mise au point d'une méthode de sismique par transmission, destinée à évaluer l'état de fracturation des massif rocheux. Dans les carrières de calcaire oolithique de Chauvigny (Vienne), nous mesurions la propagation des ondes élastiques dans une couche en tirant une petite charge explosive dans un forage et en enregistrant leur arrivée dans un autre forage, distant d'une dizaine de mètres et muni d'un géophone plaqué contre la paroi : or  l'arrivée des ondes était presque imperceptible, masquée par le bruit ambiant, ceci malgré la courte distance. Nous en avons déduit que les fractures du massif rocheux atténuent très fortement les ondes, et émis l'hypothèse que le calcaire de Chauvigny est fortement absorbant. Pour le vérifier, nous avons demandé à l'entreprise Rocamat de préparer des échantillons de 60 x l0 x 10 cm (nous remercions particulièrement D. Rousset, directeur de l'Etablissement de Chauvigny), et rassemblé quelques échantillons de granits et de métaux à titre de comparaison.

Lorsqu'il est correctement suspendu et frappé par un choc à son extrémité, l'échantillon entre en vibration longitudinale, et émet une fréquence audible pendant une durée variable. En deux millisecondes par exemple l'onde compressionnelle, réfléchie aux extrémités de l'échantillon, parcourt un trajet de 6 à 12 m aux vitesses comprises entre 3 et 6 km/s, courantes pour les roches ornementales ; cette distance correspond à l'espacement des forages que nous comptons utiliser pour caractériser la fracturation du gisement. La mesure de l'atténuation d'un échantillon dépourvu de fractures, pendant les premières millisecondes de résonance, doit donc permettre de caractériser la roche saine, toute atténuation supplémentaire observée entre forages pouvant être attribuée à la fracturation.

1 - Notions sur la résonance longitudinale

Précisons d'abord que divers types d'ondes élastiques peuvent se propager dans les solides : les ondes de volume (ondes compressionnelles et ondes de cisaillement), et les ondes d'interface (ondes de Rayleigh, ondes de Love, etc.). Nous ne nous intéresserons ici qu'aux ondes compressionnelles, car ce sont les plus rapides et les plus faciles à générer, en particulier par les explosifs. Les autres ondes se manifestent cependant dans toute mise en vibration : elles interviennent comme des parasites, que nous nous efforçons d'éliminer par sélection du mode de suspension et de génération de l'impulsion, éventuellement par filtrage électronique.

La résonance est la réverbération d'une vibration mécanique à l'intérieur de la roche, par réflexions successives sur les parois : une vibration, engendrée par exemple par un choc, se propage à l'intérieur de la roche à une vitesse comprise entre 2500 et 7000 mètres par seconde. Parvenant sur une face plane, l'onde est réfléchie en grande partie ; seule une petite partie de l'énergie est transférée à l'air, produisant un son, généralement dans la gamme des fréquences audibles quand l'excitation provient du choc d'un objet à vitesse modérée, comme l'est le choc d'un marteau (quelques mètres par seconde) : cette perte d'énergie est évaluable car on connaît le contraste d'impédance acoustique (produit de la vitesse du son par la densité du milieu) de la roche et de l'air. L'onde revient donc en arrière, et si les deux faces opposées du bloc sont parallèles l'onde va cheminer dans un sens puis dans l'autre un grand nombre de fois, la roche émet un son qui se prolonge plus ou moins en s'atténuant.

Entre deux faces parallèles, dont la distance L est connue, cette résonance longitudinale permet d'étudier deux caractéristiques importantes de la roche :

- la vitesse des ondes extensionnelles : il suffit de mesurer la fréquence F de résonance, qui correspond à une demi-longueur d'onde. La vitesse Ve est donnée par

                        Ve = 2 L.F  

On calcule parfois, à partir de la vitesse Ve et de la densité r, un "module d'élasticité dynamique" Ed, par         

Le module d'élasticité dynamique calculé peut être assez différent du module statique (le seul qui importe dans les calculs de constructions) : cette différence semble provenir surtout de la faible valeur des déformations élastiques qui interviennent dans les vibrations.

La vitesse extensionnelle Ve est plus faible que la vitesse du son, car la dilatation de l'échantillon est libre sur les faces latérales, ce qui n'est pas le cas dans la propagation des ondes compressionnelles (ou vitesse du son dans les roches) : pour ces dernières, la vitesse Vp dépend aussi du coefficient de Poisson µ :

                

    La fréquence de résonance est utilisée au Service Matériaux du CEBTB à Saint Rémy les Chevreuse pour étudier les dommages causés par les essais de gel.

- l'atténuation de l'impulsion dans la roche représente la perte d'énergie que subissent les ondes élastiques au cours de leur trajet (fig. 2). Rappelons tout d'abord que dans un milieu homogène l'onde générée par une impulsion ponctuelle se propage selon une sphère de diamètre croissant. L'énergie se répartit suivant la surface de la sphère et décroît selon le carré du rayon (mais l'amplitude décroît comme le rayon).

Fig. 2 - Décroissance exponentielle de l'amplitude d'une vibration avec le temps

Dans un barreau prismatique le front d'onde est initialement sphérique, au fur et à mesure des allers et retours il tend vers une forme plane : le barreau agit comme un guide d'ondes, car l'énergie est réfléchie presque entièrement par les faces latérales, à cause du grand contraste d'impédance acoustique entre la roche et l'air. Il n'y a plus de déperdition sphérique, on mesure alors la seule l'atténuation propre à la roche.

L'onde élastique plane perd de l'énergie au cours de son trajet parce que le milieu réel n'est pas parfaitement élastique : on attribue généralement l'atténuation des roches à des frictions internes (frottements entre grains), l'énergie élastique se transformant en chaleur.

L'amplitude maximale de la vibration diminue de manière à peu près exponentielle quand l'onde s'éloigne de sa source, selon la relation classique

A1 =Ao e-at

où A1 est l'amplitude à un temps donné, A0 l'amplitude initiale, e la base des logarithmes népériens, a le coefficient d'atténuation et t l'intervalle de temps.

Le coefficient a est une caractéristique intrinsèque de la roche ; il peut s'exprimer en fonction

- du temps passé (pour une milliseconde ou pour une seconde par exemple),

- de la période de la vibration (durée d'un cycle),

- de la distance, si la vitesse est constante : atténuation pour 1 m ou pour 1 km par exemple.

Le décrément logarithmique δ est le logarithme népérien du rapport de deux amplitudes maximales d'un cycle en volts), il s'exprime en nepers :

δ = ln (V1/V2)

L'atténuation est alors mesurée en nepers par mètre. Cependant il est bien connu que l'atténuation augmente avec la fréquence de la vibration, autrement dit les vibrations à haute fréquence sont plus absorbées que celles à basse fréquence. Ceci explique qu'à grande distance de la source seules les basses fréquences persistent : on le vérifie pour les séismes naturels et en exploration sismique. Inversement les ultrasons ne se propagent qu'à courte distance dans les solides naturels.

On a donc proposé une unité d'atténuation indépendante de la fréquence, le facteur de qualité Q, qui est défini par

            Q = p/d = pf/aV

C'est un nombre sans dimensions, où f est la fréquence, a le coefficient d'atténuation et V la vitesse.

Des valeurs de 100 à 600 ont été mesurées pour des calcaires et des dolomies, de 200 à 600 pour des granites et des basaltes (Lavergne, 1986), 185-204 dans granites (Winkler), contre 35000 dans l'aluminium. Nous ne connaissons pas de valeurs de Q pour le bronze à l'étain : il doit être élevé, puisque cet alliage a été retenu par diverses civilisations pour couler les cloches, dont la résonance est particulièrement longue.

2 - Les capteurs de vibrations

Les capteurs de vibrations traduisent en une  tension électrique, de manière plus ou moins linéaire, les déformations de l'échantillon, la vitesse de particule, ou l'accélération. Il en existe de nombreux types :

- les jauges de contrainte, résistances collées à la surface de l'échantillon, mesurent en fait la déformation : elles sont légères, mais donnent un signal de faible niveau. Les capteurs piézorésistifs fonctionnent de manière analogue, mais les jauges sont fixées sur une lame élastique, la plupart ont une gamme de fréquences insuffisante.

- les géophones employés habituellement en sismique sont de type électrodynamique (bobine se déplaçant dans le champ d'un aimant permanent) : ils mesurent la vitesse, de déplacement du support ; leur poids n'est pas négligeable (environ 75 grammes), et le fait de les coller sur la face d'un échantillon risque de perturber la vibration de l'échantillon. Mais surtout leur fréquence n'est pas adaptée, car leur zone de sensibilité se situe de 10 à 120 ou 500 Hz.

- cellules piézoélectriques de phonographes : ce sont les capteurs des "pick-ups " de jadis, fonctionnant en accéléromètres, ils ont été employés par Winkler et al. (1979).

- les accéléromètres actuels : ce sont également des capteurs piézoélectriques, qui produisent une charge électrique quand leurs faces sont soumises à une pression alternative, et indiquent l'accélération du support sur lequel ils sont fixés. Il existe des types à lames de quartz, de très petite taille, d'une masse de deux grammes, avec des fréquences atteignant 10 kHz, et d'autres à piézocéramiques (masse de 20 g, fréquences de 10 à 24 kHz) ; avec le conditionneur de signal associé, ce sont des ensembles assez coûteux.

• les capteurs capacitifs : on réalise un condensateur de faible capacité en plaçant une plaque fixe près de l'échantillon sur lequel on a collé une feuille d'aluminium. Ce serait une solution intéressante, car la feuille d'aluminium perturbe peu les vibrations, mais nous n'avons pas trouvé de conditionneur convenable.

- à défaut de mesure directe de l'amplitude de la face vibrant de la roche, nous avons employé des microphones du commerce, de type électret ou électrodynamique : placés à proximité de la face vibrante (environ 1 mm), ils donnent un signal d'amplitude convenable, entre 20 et 400 mV, accepté sans conditionnement par un oscilloscope numérique. Les fréquences de vibration de nos échantillons, qui pour la plupart ont 60 cm de longueur, sont comprises entre 2000 et 6000 Hz ; elles se situent dans la gamme des fréquences audio courantes (Do 6 à Sol 7). Le microphone a l'avantage de ne perturber aucunement les vibrations de l'échantillon, mais il enregistre toutes les vibrations, et pas seulement les vibrations longitudinales.

3 - Le montage expérimental

Un support spécial maintient le barreau de roche exactement par son milieu, là où se situe le noeud de la vibration longitudinale. Il comprend un socle assez lourd avec une mâchoire fixe ; la mâchoire mobile, actionnée par une vis et un volant, coulisse sur deux montants verticaux (fig. 3). Chacune des deux mâchoires comporte un méplat de 1 mm, de manière à ne pas écraser les roches tendres.

Le choc est produit par un marteau tournant autour d'un axe monté sur roulements à billes, porté par un plateau à colonne : le montage permet d'appliquer un choc d'énergie constante, appliqué perpendiculairement à l'échantillon de roche, au centre de le la face d'extrémité. D'un poids total de 70 g environ, le marteau est porté par un bras de 150 mm et se termine par une bille d'acier dur de 19 mm de diamètre. Le marteau est tenu à l'horizontale, puis lâché quand le dispositif d'enregistrement est prêt : il frappe la roche, et rebondit plus ou moins selon son élasticité (sur les roches dures, on le rattrape après le premier choc pour éviter les rebonds successifs).

Fig. 3 - Schéma du montage de mesure

L'énergie du choc est donnée par la rotation de 90° du marteau sous l'effet de la gravité (chute de 150 mm) ; elle est réduite par le frottement des roulements à bille et la résistance de l'air, effets que l'on évalue par la remontée du marteau lorsqu'on le laisse tourner sans frapper un échantillon : elle est de l'ordre de 0,1 joule, et la vitesse d'impact est évaluée à 1,67 m/s.

De l'autre côté de l'échantillon, on place le microphone, en l'occurrence un micro électrodynamique Sony, à une distance de l'ordre du millimètre.

Le micro produit une tension alternative de 100 à 600 millivolts, qui est appliquée à l'une des entrées d'un oscilloscope numérique enregistreur ; nous avons utilisé pour ces mesures un oscilloscope Fluke à 50 MHz, qui enregistre 820 échantillons. Le déclenchement de la mesure est assuré par un "trigger" sur la même voie, avec une durée de pré-trigger (1 à 2 divisions) qui montre le niveau de bruit avant l'arrivée de l'impulsion. Du fait de la durée limitée de l'enregistrement, deux mesures sont faites, l'une avec une base de temps de 0,5 ou 1 ms par division pour enregistrer les hautes fréquences des premières arrivées, l'autre avec 1ms à 1 s par division selon les matériaux, en vue d'obtenir la durée totale de la décroissance.

Les oscillogrammes enregistrés par l'appareil Fluke sont ensuite transférés par câble optique sur l'entrée série d'un micro-ordinateur, puis présentés à l'écran et stockés sur disque dur par le logiciel DsoCom.

La mesure de la fréquence de résonance longitudinale donne la vitesse extensionnelle de la roche.

Pour obtenir l'atténuation, on trace sur l'oscillogramme l'enveloppe des alternances décroissantes, on mesure les amplitudes de l'enveloppe en un certain nombre de points et on calcule leur logarithme népérien. On pourrait reporter ces valeurs en fonction du temps, mais nous préférons rendre la représentation plus parlante en les reportant en fonction de la distance parcourue par la vibration, que l'on calcule facilement puisqu'on dispose d'une mesure de la vitesse dans l'échantillon. Pour chaque roche, les points s'alignent plus ou moins selon une droite sur le diagramme logarithmique, au moins pour les premières dizaines de mètres. La pente de cette droite est le coefficient (sans dimension) a, caractéristique de la roche ; il est exprimé par un nombre par kilomètre parcouru pour une atténuation donnée. Les fortes valeurs de a correspondent à des roches très absorbantes (ou peu résonnantes), les faibles à des roches qui transmettent bien les vibrations à distance (ou résonnantes).

Fig. 4 - Principe du relevé de la droite d'atténuation

4 - Les échantillons

Les mesures ont été faites sur des échantillons de calcaires et de granits de forme prismatique, obtenus par sciage au disque diamanté, ayant dans la mesure du possible une longueur de 60 cm pour une section de 10 x 10 cm ; les deux faces extrêmes ont un parallélisme satisfaisant, du fait de la précision des machines de débitage.

Quatorze des échantillons calcaires étudiés proviennent du Bathonien du Seuil du Poitou et des Charentes (Chauvigny, Tercé, Vilhonneur, Beaulieu), du Callovien de la même région (Tervoux, Lavoux), du Cénomanien (Sireuil) et du Turonien (Richemont) des Charentes ; du Bathonien de Bourgogne vient le calcaire de Massangis (Roche Jaune et Roche Claire). Une carotte horizontale provient de la carrière de Corgoloin, près de Comblanchien.

Nous disposions également de quelques roches magmatiques : granite gris de Louvigné-du Désert (Ille et Vilaine), de deux "granits" noirs et d'un granite gris d'origine inconnue. Les propriétés physiques publiées dans des sources diverses figurent sur le tableau de la figure 5.

A titre de comparaison nous avons étudié la résonance de quelques barres de métaux : acier, duralumin A-U4G (alliage d'aluminium-cuivre-magnésium) et de laiton (cuivre-zinc).

Fig. 5 - Propriétés physiques des roches

   

Fig. 6 - Exemples d'oscillogrammes de résonance

5 - Résultats sur échantillons secs

Nous présentons sur la figure 6 deux oscillogrammes types et sur les figures 7 à 9 les résultats pour les calcaires, les granits et les métaux. Les résultats complets sont donnés dans le tableau 2.

Pour les calcaires on remarque (fig. 7) des pentes très différentes selon les origines :

- les roches de Beaulieu, Massangis et Comblanchien ont de faibles pentes, les échantillons résonnent pendant une longue durée, appréciable même à l'oreille : ce sont des roches à très faible atténuation ( Q = 82 à 545).

- les pentes sont nettement plus fortes pour les pierres de Chauvigny Roche Fine, Vilhonneur, Richemont (Q = 38 à 52).

- les plus fortes valeurs de pente, et donc d'atténuation, se rencontrent dans les pierres de Chauvigny, Tervoux et Sireuil (Q = 8 à 26).

Nous trouvons donc l'explication des faibles résultats enregistrés entre sondages peu profonds de la carrière de Chauvigny ; nous verrons plus loin que l'atténuation est encore plus forte dans les roches saturées d'eau.

Les plus faibles atténuations mesurées correspondent soit à des roches compactes (Comblanchien), soit à des roches moyennement poreuses comme Massangis (8 à 14 ), soit encore à des roches très poreuses comme Lavoux et Tercé (18 à 30 ) ; il n'y a donc pas de relation directe entre atténuation et porosité.

Nous n'avons pas non plus trouvé de relation avec la vitesse du son. Pour comparer avec les résistance en compression, il aurait fallu disposer de valeurs moins dispersées : le tableau 1 montre également que les mesures de résistance à la flexion, moyen d'évaluer la résistance à la traction, sont insuffisantes. C'est pourtant bien à la résistance à la traction qu'il serait intéressant de comparer les mesures d'atténuation.

On attribue classiquement l'atténuation dans les roches à des phénomènes de friction, tels que les frottements aux contacts de grains ou entre les parois des microfractures. Mais Winkler et al. (1979) estiment que l'atténuation par friction n'intervient que pour les amplitudes importantes du déplacement (déformation supérieure à 10-6). En conséquence la loi d'atténuation n'est pas exactement exponentielle : nous   constatons effectivement qu'en   coordonnées semi-logarithmiques la pente diminue avec le temps pour certaines roches. D'autres (Best et al., 1994) pensent que l'atténuation provient des mouvements turbulents du fluide (air ou eau) dans les pores au contact des grains, ce qui serait montré par l'atténuation beaucoup plus faible que l'on mesure dans les échantillons sous vide. Cependant il est probable que ce phénomène n'agit qu'aux hautes fréquences (ultrasons), et non en sismique usuelle.

Dans les calcaires, il est possible que l'atténuation soit directement liée à la qualité de la cimentation des grains ; il faudrait pour le démontrer des études au microscope électronique et des mesures de la résistance à la traction. Dans le marbre de Carrare, Peacock et al. (1994) montrent que l'atténuation augmente avec le nombre de microfractures entre grains.

Dans les granites, malgré une haute résistance à la compression, l'atténuation n'est pas négligeable, elle est sans doute aussi attribuable aux microfractures entre grains : ces défauts apparaissent au cours du refroidissement du pluton, par suite de la différence des coefficients de dilatation entre les grains (ces coefficients sont très généralement anisotropes dans les minéraux).

Winkler et al. (1979) montrent qu'en profondeur l'existence de contraintes diminue l'atténuation (à partir de 50 bars, soit à plus de 20 m de profondeur) : les contacts entre grains sont mieux assurés et les microfractures se referment. Les mesures in-situ devraient donc indiquer des atténuations plus faibles que celles mesurées dans les conditions de laboratoire sur des échantillons  dont les contraintes ont été relaxées.

  Fig. 7 - Courbes d'atténuation dans des calcaires (à sec)

Fig. 8 - Courbes d'atténuation dans des granits (à sec)

Fig. 9 - Courbes d'atténuation dans des métaux

Fig. 10 - Résultats sur roches séches

6 - Résultats sur échantillons saturés

Allison (1988) a montré sur des échantillons de Craie et de calcaire de Portland que le module d'élasticité dynamique Ed, mesuré par résonance avec l'appareil Grindosonic, diminue quand les échantillons sont saturés d'eau (figure 11).

Winkler et al. (1979) ont établi que le facteur de qualité diminue dans des échantillons de grès de Berea quand ils sont saturés d'eau : même une faible saturation d'eau est effective dans cette diminution, ce qui est attribué à l'effet mouillant de l'eau aux contacts entre grains, qui diminue la résistance au frottement ; à saturation totale, il s'y ajoute une atténuation supplémentaire, sans doute liée à la viscosité de l'eau des pores qui freine le déplacement des grains.

Nous avons mesuré l'atténuation de trois des échantillons précédents, après qu'ils aient été saturés par séjour dans un bac d'eau pendant cinq jours : on constate (fig. 12 et 13) que la pente de la courbe (donc l'atténuation) augmente fortement pour la Roche Fine de Chauvigny (Q s'abaisse de 38,5 à 11,7, assez nettement pour le calcaire de Beaulieu (Q passe de 327 à 219), tandis que le calcaire de Sireuil, déjà très atténuant à sec, varie peu.

Fig. 11 -  Influence de la teneur en eau sur le module d'élasticité dynamique de roches (d'après les tableaux I et II d'Allison, 1988)

Fig. 12 - Résultats sur roches saturées d'eau

Fig. 13 - Comparaison de l'atténuation à sec et à l'état saturé dans les calcaires

7 - Conclusion

La résonance longitudinale se mesure avec un appareillage simple (microphone et oscilloscope numérique) sur des prismes de roche ; le résultat est obtenu rapidement et exprimé par le coefficient d'atténuation par mètre ou mieux par le facteur de qualité Q (indépendant de la fréquence).

L'atténuation est influencée par les défauts de l'échantillon, tels que fines fractures et stylolites. En opérant sur échantillons dépourvus de défauts, on mesure un paramètre caractéristique de la roche saine, qui doit nous permettre (en plus de la mesure de la vitesse) d'évaluer l'état de fracturation des massifs rocheux, dans le procédé de sismique par transmission en cours d'étude. En profondeur, l'atténuation est toutefois plus faible que celle mesurée sur échantillons, du fait de la présence d'eau dans les pores et les fractures, et de l'existence de contraintes.

Nous avons montré que sur les quelques roches étudiées, la gamme d'atténuation variait très largement, avec des valeurs du facteur de qualité variant entre 200 et 550 pour les calcaires les plus résonnants (loin derrière les métaux dans lesquels Q atteint 5000 à 10000), et s'abaissant à 8,7 dans le calcaire de Sireuil. Quelques mesures sur des roches magmatiques saines donnent des valeurs entre 50 et 127 ; des granites altérés auraient sans doute un facteur de qualité plus faible.

L'atténuation pour les grandes amplitudes de vibration s'explique par les frottements entre grains et le long des parois des microfractures ; une roche à résonance longue est probablement dépourvue de microfractures, avec de bonnes liaisons entre grains, ce qui reste à démontrer par des études complémentaires au microscope électronique et des mesures de traction.

Les mesures effectuées pourraient être améliorées par l'emploi de capteurs étalonnés, à réponse linéaire, et par filtrage du signal pour éliminer les fréquences autres que la vibration fondamentale. De plus il faudrait un échantillonnage plus serré pour éviter l'aliasing.

La première application que nous voyons est la définition de l'atténuation propre à la roche saine en sismique par transmission (reconnaissance des gisements de roches ornementales, où l'on recherche les panneaux les moins fracturés, ou au contraire la définition des panneaux les plus fracturés pour les carrières de granulats). Pour les blocs de roches ornementales, l'emploi de la résonance est également possible, mais on doit suspendre les blocs (de 2 à 24 tonnes) par une élingue passant au milieu de leur longueur, ou les poser sur un coussin de caoutchouc gonflé d'air. D'autres applications peuvent être envisagées comme le test des carreaux et plaques de forme géométrique produites car les usines de marbrerie.

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