Marbres de l'Attique, des Cyclades et de Crète

PERRIER R., Le Mausolée, n° 698 à 700, oct. à déc. 1994

Dans un article antérieur (Perrier, 1990) j'avais présenté les principaux marbres de la Grèce, encore peu diffusés sur le marché français, et tenté de les replacer dans leur cadre géologique. Cependant je n'avais pas encore visité à l'époque les îles des Cyclades et la Crète ; un récent voyage (avril 1994) m'a permis de combler ces lacunes, et de faire quelques observations sur les carrières antiques exploitées de l'époque classique à la période romaine.

Les marbres vrais étant des roches métamorphiques, parfois de haut grade comme à Naxos, les traces de fossiles y sont très rares, et les datations encore souvent incertaines. La cartographie géologique publiée, encore très incomplète ou ancienne, ne permet pas des attributions indubitables, et les conceptions présentées ici sont susceptibles de variations dans le futur. Cependant, toutes les études effectuées ces dernières années montrent que l'âge du métamorphisme s'étend du Crétacé supérieur au Tertiaire, et tendent à attribuer au Mésozoïque la plupart des marbres, alors que les anciens auteurs les rapportaient souvent au Paléozoïque.

Au passage, je mentionnerai d'autres roches ornementales (calcaires, onyx calcaires, albâtre) ou à usage industriel (émeri, pouzzolane, gypse) dont les gisements ont été visités.

Je tiens a remercier les géologues qui m'ont fourni des indications sur la localisation des carrières : M. Margaritou de la Société Logiotatos Bros à Naxos, S. Manolioudis de Cretan Marble à Irakiion, M. Knithakis de l'Institut de Géologie (IGME) à Rethimnon, et surtout K. Koukouzas de l'IGME à Athènes, avec qui j'ai visité les carrières antiques du Pentélique, et qui m'a remis d'importants documents comme l'Hellenic Marble Directory (1992) et le splendide ouvrage de Korres (1993) sur les carrières antiques du Pentélique et de Paros.

Fig. 1 - Statuette en marbre blanc des Cyclades, datant d'environ 2800 à 2300 avant J.C.

   Fig. 2 - Vase crétois en cristal de roche

1 - L'Attique

A - Structure géologique

Malgré sa proximité d'Athènes, l'Attique est la province géologique qui pose encore le plus de problèmes géologiques, même si l'étude du Sud de l'Eubée a permis d'en résoudre un certain nombre. Elle est divisée en deux parties par un important accident passant au pied du Mont Parnis, masqué par des terrains récents.



Fig. 3 - Schéma structural de l'Attique et des Cyclades


Fig. 4 - Principales nappes d'Attique et d'Eubée

    Au NW se trouvent des séries non métamorphiques, allant du Carbonifère inférieur au Trias moyen, recouvertes en discordance par le Crétacé supérieur, avec interposition de poches de bauxites. Elles sont rapportées à la nappe pélagonienne.

Au SE de l'accident, interprété comme un chevauchement majeur, on ne trouve plus que des terrains métamorphiques, schistes et marbres. Cet ensemble métamorphique, qui se développe dans tout l'archipel des Cyclades, était jadis appelé "massif d’Attique-Cyclades", et considéré comme formé de terrains anciens (hercyniens ou antérieurs). Il s'avère maintenant, grâce aux connaissances accumulées sur l'Eubée du Sud et les Cyclades, que le métamorphisme est beaucoup plus récent, datant de la formation de la Chaîne Alpine, et que les séries métamorphiques se subdivisent en plusieurs unités chevauchantes les unes sur les autres.

L'unité la plus élevée, connue surtout dans l'Eubée méridionale, est formée de schistes bleus à glaucophane (schistes du mont Ochi), témoignant d'un métamorphisme de haute pression. A sa base se rencontrent des lentilles de serpentinites.

Au dessous se trouve l'unité de Styra, formée de marbres et cipolins d'âge inconnu, épaisse d'un millier de mètres.

Elle chevauche l’unité d’Almiropotamos (aussi appelé « autochtone »), qui comprend une série de marbres, avec quelques intercalations de schistes, puis un flysch en superposition normale. Quelques trouvailles de fossiles ont permis de dater dans les marbres le Trias et le Crétacé supérieur à Rudistes.

    Katsikatsos et al. (1986) ont proposé une simplification importante dans l’interprétation des marbres de l’Attique, qui tous se placent dans l’unité d’Almiropotamos (Pentélique, Hymette, Ayia Marina et Aliveri), alors que des auteurs antérieurs avaient cherché à reconnaître plusieurs unités superposées dans la série « autochtone » : le Pentélique par exemple était placé sous la nappe d’Almiropotamos. Quoiqu’il en soit, l’unité d’Almiropotamos, si elle ne représente pas l’autochtone réel, correspond à une plateforme carbonatée, externe par rapport à la chaîne, peut-être l’équivalent métamorphique de la zone de Tripolis.

Ajoutons que des Rudistes montrant un âge Crétacé supérieur ont été récoltés dans les trois collines de marbre de l'agglomération athénienne (Acropole, Lycabette, Tourkovouno), ces collines pouvant représenter des klippes de la zone pélagonienne

B - Les marbres d'Attique et de l'Eubée méridionale

Le Mont Pentélique, culminant à 1109 m, domine au NE l'énorme agglomération d’Athènes, où un tiers de la population s’est concentrée. L’exploitation du marbre du flanc SW a commencé avant l’époque classique et s’est intensifiée au siècle de Périclès : il a servi à construire une grande partie des monuments d'Athènes (Acropole, Theseion…) et était exporté vers d'autres cités (Eleusis, Delphes, Epidaure Olympie…). L’extraction s’est poursuivie sous les Romains pour l'édification de l’arc de Titus à Rome par exemple et la sculpture de sarcophages. Après l'Indépendance, les carrières furent rouvertes en 1836 pour la construction du palais du roi Othon ; en 1888, Lepsius signalait 25 profondes carrières souterraines. La production s’accrut considérablement sans aucun respect des sites ni de 1 environnement, uniquement à l'explosif, jusqu'à ce qu'en 1976 le gouvernement interdise toute extraction sur le flanc SW regardant Athènes, seuls quelques blocs pouvant être extraits pour la restauration de l’Acropole. Malheureusement le site n’a fait l’objet d’aucune restauration depuis cette date !


Fig. 5 - Carrière antique de Spilia sur le mont Pentélique

L'extraction s'est poursuivie dans quelques carrières du flanc NE, avec de mauvais rendements (à l'explosif ou au câble hélicoïdal), mais surtout dans un autre massif situé dans une forêt de pins, à 3 km au NE de la culmination : là, les grandes carrières de Dionisos emploient le câble diamanté, mais le marbre est moins blanc et assez riche en micas. Au printemps 1994 le gouvernement Papaandreou a interdit l'exploitation de toutes les carrières, ce qui a déclanché une grève générale dans les carrières au moment de notre passage.

Le meilleur marbre, appelé autrefois Marmor Pentilicum (ne pas confondre avec le moins célèbre marbre de Pentelik, Alabama) ou Marmo Greco Fino, était extrait des carrières de Spilia, dans un ravin situé entre le village de Nea Pendeli et le point culminant (couvert d’antennes). La formation qui les contient, située sous les Schistes de Kaisariani, a été appelée « marbres de l’Acropole ». Son âge (Dévonien, Permo-Carbonifère ou Mésozoïque?) reste inconnu.

Le grain est fin (0,2 mm en moyenne), le marbre contient quelques minéraux accessoires (dolomite moins de 10 ), quartz en grains corrodés, muscovite). On a signalé l’occurrence occasionnelle d’épidote et de piémontite. Selon Herz et WaeIkens (1988) les cristaux de calcite contiennent de nombreuses inclusions submicroscopiques de nature charbonneuse (graphite?), et l'on rencontre des grains opaques de pyrite. La belle patine beige dorée que l'on reconnaît sur les monuments anciens provient de traces d'hématite et limonite, qui pourraient résulter de l'oxydation de la pyrite.

Les auteurs n'ayant du Mont Pentélique qu'une vue superficielle signalaient jusqu'ici que les carrières antiques avaient totalement disparu à la suite de la progression des carrières récentes, à l'exception de la carrière de Spilia, ainsi dénommée parce qu'elle a débouché dans une grande caverne naturelle, à l'entrée de laquelle se trouve une chapelle byzantine. Au XIXe siècle elle portait le nom de damari Daveli (carrière de Davelis), du nom d'un chef de brigands qui s'y était installé.

Mais dans un ouvrage récent, Korres (1993) a relevé en détail les traces d'exploitations anciennes au milieu des carrières récentes : elles s'étendent sur 1500 m de long, selon une direction N40°E, entre les altitudes 550 et 930 m, en amont et en aval de Spilia (altitude 700 m). La largeur du banc exploité était de 100 m, alors que les carrières récentes ont largement débordé de part et d'autre. L'auteur a également reconstitué, à l'aide de dessins suggestifs, toutes les étapes depuis l'extraction jusqu'au transport et à la mise en place. La descente du flanc assez raide de la montagne était effectuée sur une piste empierrée soigneusement tracée, avec une pente régulière de 24%, qui est appelée lithagogia ; selon les irrégularités de la pente, la piste était surélevée par une maçonnerie ou taillée dans le roc. Les blocs étaient chargés sur des traîneaux, que freinaient des cordages passés sur des blocs de bois, placés dans des trous creusés dans la roche. Au bas de la rampe, ils étaient sans doute chargés sur des fardiers à grosses roues de bois, pour atteindre les édifices d'Athènes, distants de 18 km. La rampe antique se retrouve assez facilement en remontant l'Odos Perikleou (rue Périclès) de Nea Pendeli jusqu'à une carrière récente avec des bâtiments abandonnés : on prend la crête à droite de la carrière, et l'on peut remonter la lithagogia jusqu'à Spilia.

La chaîne de l'Hymette, bordant au SE la dépression d'Athènes, est également formée de marbres et de schistes, d'âge mal établi. D'anciennes carrières se trouvent à flanc de montagne, au dessus du monastère de Kara. C'est un marbre demi-blanc, à nombreuses veines grises, semblable à celui de l'île de Marmara en Turquie (marbre du Proconnèse), à odeur fétide (Marmo Greco Fetido des italiens). Il a été employé au Vie siècle en architecture et sculpture (le Moschophore) ; délaissé ensuite au profit du Pentélique, il fut remis à la mode par les Romains, surtout pour l'extraction de colonnes : le consul Lucius Crassus avait fait élever dans sa résidence du Mont Palatin, en 95 environ avant J.C., six colonnes de 18 pieds de haut en marbre de l'Hymette (Pline, 36-7). Plusieurs colonnes romaines en marbre de l'Hymette se retrouvent dans des églises de Rome.

Dans la région du cap Sounion et du Laurion se trouvent plusieurs petits massifs de marbre, un marbre demi-blanc a été extrait de la vallée d'Agrileza, à 4 km du cap.

Le marbre d'Ayia Marina, de couleur gris-bleu clair et d'aspect onduleux ou nuageux selon la direction de la coupe, est connu seulement depuis une date récente (postérieure à la dernière guerre). Les carrières se trouvent sur le plateau dominant le petit port d'embarquement vers l'Eubée, dans une série à pendage Est ; il est rattaché à la zone d'Almiropotamos, et daté du Crétacé supérieur (Papadeas, 1986). Assez fracturé, il est extrait à l'explosif et fournit des blocs d'environ 3 m3 ; il a la réputation de contenir de la pyrite et de se décolorer à la lumière, raison pour laquelle on ne le conseille pas en extérieur.

Sur la côte opposée, le marbre gris d'Aliveri (Eubée) appartient à la même unité, mais se situe au sommet de la série carbonatée, sous le flysch ; son âge pourrait atteindre l'Eocène. Les principales carrières se trouvent au SW du lac Distos. Ce marbre, très broyé et recristallisé (grain de 1 à 3 mm), avec des veines de calcite blanche et une certaine schistosité, est une véritable mylonite.

Toujours en Eubée méridionale, le cipolin de Karistos appartient à l'unité de Styra. C'est un marbre cristallin, saccharoïde (grain 0,2-0,6 mm), à veines colorées en vert par de l'épidote et de la chlorite ; selon le catalogue de F. Müller, il s'agirait de serpentine et de chlorite. Le plus souvent les veines sont parallèles à la stratification, dans certains bancs, peu nombreux dans les carrières, elles sont contournées, comme par l'effet de glissements synsédimentaires (slumps). Il contient 3 % de quartz, ce qui n'est pas négligeable pour l'usinage ; son âge est inconnu. Les grecs classiques ne l'ont pas utilisé, sa célébrité date des Romains, qui importèrent le Marmor Carystium sous forme de colonnes monolithes (jusqu'à plus de 13 m de haut) et de blocs pour la fabrication de dalles : le chevalier Mamurra, ingénieur de Jules César en Gaule, fut paraît-il le premier à revêtir de dalles de marbre de Karistos et de Luni (Carrare) sa maison du Mont Caelius. Sous l'Empire les carrières devinrent propriété impériale, elles employaient des esclaves, des prisonniers de droit commun et des victimes de persécutions religieuses. L'exploitation se poursuivit jusqu'au Ve siècle, aux débuts de l'empire byzantin. Des colonnes de Karistos se retrouvent à Athènes (Bibliothèque d'Hadrien), en Libye (Leptis Magna), à Istamboul. Les italiens le dénommaient Cipolimo Verde Antico. Actuellement, il existe une carrière principale au SE de Stira, qui exploite sur 25 m des bancs d'une épaisseur pouvant atteindre 5 m, avec le câble diamanté pour les coupes verticales et la poudre pour les coupes horizontales.

2 - Les Cyclades

L'archipel des Cyclades est l'ensemble des îles dispersées dans la partie Sud de la Mer Egée ; les Anciens pensaient qu'elles étaient réparties à l'intérieur d'un cercle centré sur le sanctuaire de Délos.

A - Structure géologique

Ces îles étant en majeure partie constituées de roches métamorphiques et de granites, les géologues ont longtemps supposé (jusqu'en 1965 environ) qu'il s'agissait de socle ancien, appelé « massif d'Attique-Cyclades », et occupant le coeur de la chaîne alpine. Puis sont venues les premières datation absolues, qui établissaient que les granites n'étaient pas hercyniens (env. 300 Ma) ou précambriens (env. 570 Ma), mais dataient du Miocène moyen-supérieur (10-14 Ma) : dès lors il fallait réviser les conceptions dominantes, et envisager des métamorphismes et intrusions granitiques associés aux phases alpines. L'étude plus précise de certains secteurs montrait, comme en Attique, que les terrains s'organisent en nappes superposées : en Grèce continentale l'existence de déplacements considérables de nappes était prouvé dans la fenêtre de l'Olympe (Godfriaux, 1968), où une nappe de socle pélagonien recouvre une série peu métamorphique se rattachant à la zone du Gavrovo-Tripolis.

Fig. 6 - Principales nappes de l'Attique à la Crète

   Les seuls terrains anciens des Cyclades sont les gneiss de Ios (500 Ma), que l'on retrouve à Sikinos et à Naxos, mais repris ici par le métamorphisme alpin.

Au dessus, après des niveaux à lentilles d'ophiolites qui indiqueraient un contact anormal, vient une série de schistes et de marbres, formant une unité très répandues dans l'archipel, et qui a été appelée nappe néohellénique : l'étude de Naxos (voir plus loin) permet de reconstituer une série formée de gneiss et de micaschistes, puis de conglomérats, d'une barre de marbres terminée par des poches de bauxites (transformées en émeris), et finalement d'un flysch (devenus gneiss et micaschistes). Cette nappe a subi deux phases de métamorphisme (Okrusch et Bröker, 1990) :

- à l'Eocène un métamorphisme de haute pression, particulièrement spectaculaire dans le Nord de Sifnos, avec des glaucophanites, des éclogites et des jadéites,

- à l'Oligocène-Miocène un métamorphisme de moyenne pression (barrovien) qui a ramené les roches dans les grades des Schistes Verts et des Amphibolites. Les traces du métamorphisme haute pression ont alors été détruites en beaucoup d'endroits. La phase moyenne pression a été suivie par les intrusions des granites des Cyclades (Tinos, Ikaria, Mikonos, Delos, Naxos) datées du Miocène moyen-supérieur, et la fusion partielle ou anatexie dans des "dômes de gneiss" (Naxos, Paros).

Le rattachement de cette nappe à celles de la Grèce continentale n'est pas établi, il pourrait s'agir de la zone béotienne qui fait suite vers le SW à la zone pélagonienne (Katsikatsos et al., 1986) ; elle serait aussi l'équivalent en Eubée méridionale à la fois de l'unité de Styra par ses marbres, et de l'unité d'Ochi par son flysch.

La nappe des ophiolites (ou nappe éohellénique) recouvre la précédente, avec des affleurements beaucoup plus limités ; elle comprend des ophiolites serpentinisées (mises en place au Jurassique supérieur) surmontées par des calcaires crétacés, mais renferme aussi des calcaires du Permo-Trias et des schistes intrudés de granites. Souvent elle se présente comme un mélange ophiolitique. Elle a subi un métamorphisme de haute température et des intrusions au Crétacé terminal (70 Ma).

B - Les marbres des Cyclades

Bien avant leur extraction par les grecs classiques puis par les romains, les marbres blancs des Cyclades ont servi à la sculpture des idoles des Cyclades, statuettes de 5 cm à 1,4 m de haut, qui ont été retrouvées dans des tombes datant de la période du Bronze Ancien (-3200 à -2000). Ces statuettes, d'un dessin simple et épuré, d'aspect étrangement "moderne", ont été collectionnées par de riches amateurs, tel l'armateur Goulandris, avant que les archéologues ne s'y intéressent. Leur fonction a fait l'objet de diverses théories, encore controversées, de la part des archéologues. Elles sont associées dans les tombes à des vases de marbre, des bijoux, des outils et des armes en bronze. Les localités d'extraction ne sont pas connues.

Dans l'île de Tinos, trois niveaux de marbres ont été cartographiées dans la nappe néohellénique à l'intérieur d'une série de schistes : leur épaisseur est de 80 à 250 m dans le NW de l'île, beaucoup moins dans le SE où les schistes prédominent. On peut se demander si, à l'image de Naxos, il ne s'agit pas d'un seul niveau de marbre répété par des plis, mais ici les métabauxites (qui permettraient de reconnaître le sommet de la barre de marbre) font défaut.

   Fig. 7 - Carrières de serpentinite de Tinos

Les carrières du Mont Patela ont été ouvertes dès l'Antiquité, leur marbre a été utilisé par exemple à Délos du V au IIIe siècle. Actuellement deux exploitations artisanales subsistent, situées sur la crête qui forme l'ossature du NW de l'île : G. Gaspari à Isternia produit un marbre saccharoïde blanc, tandis que l'entreprise Karagiannis à Pirgos extrait un marbre blanc à rayures gris-bleu (bancs d'épaisseur variable, de 3 à 7 m, formant une charnière anticlinale). On note dans les carrières une linéation bien marquée sur les plans de foliation.

Les serpentinites vertes de Tinos étaient appelées ophites lithos, c'est à dire pierre de serpent, car leur réseau de filonets blancs évoquait paraît-il une peau de serpent. Les carrières fournissaient à l'époque romaine et byzantine des colonnes monolithiques, des revêtements, des baignoires, des vases, etc. Cette pierre était appelée Verde Impériale ou Verde Antico par les italiens, qui réemployèrent dès le Moyen-Age les stocks de blocs retrouvés à Rome dans le quartier de le Marmorata. Les carrières du Nord de l'île furent redécouvertes en 1841 par la société Grecian Marble, qui les exploite toujours, en concurrence avec la société S. Theotikos. Ce sont d'assez grandes carrières, situées sur la côte NW, en contrebas du village de Marlia.  Le Vert de Tinos est extrait au câble diamanté, dans des carrières assez profondes à cause d’une découverture importante, l'une des fosses descend un peu au dessous du niveau de la mer. La roche exploitable semble former des lentilles d'assez grandes dimensions à intérieur d’une roche verte schistosée, marquée par une forte altération alvéolaire en surface (probablement une prasinite). Comme la plupart des serpentinites, elle montre un aspect bréchique, souligné par un réseau de filonets blancs de carbonates (à déterminer) et comporte de la magnétite et de la chromite. Les réserves économiques sont limitées par la nécessite du dégagement des terrains encaissants, qui forment la plus grande partie des affleurements. Selon Bonneau (1982) les serpentinites de Tinos feraient partie d'un olistostrome, mélange d'ophiolites et de sédiments, englobé dans un flysch crétacé.

Un massif de granite récent (14 Ma) recoupe la série néohellénique au NE de la ville de Tinos, débutant à la forteresse de l'Exoburgo ; dans sa partie centrale, aux environs de Volax (nom qui signifie boule ou boulet), le granite montre une belle altération en boules témoignant d'une foliation moins développée que sur les bordures. Une société annonce sur 1’annuaire 1992 avoir une carrière de "gneiss granite" à Tinos, mais les habitants n'ont pu m’indiquer aucune carrière active.

A Mykonos et Délos, un massif de granites miocènes se développe à cheval sur les deux îles : il présente la particularité d'être extrêmement feuilleté, et de contenir de nombreuses inclusions lenticulaires, dont des marbres. On trouve de nombreux éléments de construction et des colonnes en granite local dans les ruines de Délos, où il s'est avéré nettement plus altérable que les éléments en marbre.

A Paros, Papanikolaou (1979) a identifié les unités suivantes :

- gneiss, développés au SE et au NW, comparables sans doute au dôme de gneiss de Naxos,

- nappe de Marathi, occupant le centre le l'île, à grade de métamorphisme élevé ; elle comprend des amphibolites à la base (Permo-Trias?), puis des marbres à niveaux siliceux ou dolomitiques (Trias à Crétacé?), à plissement isoclinal, avec quelques métabauxites au sommet,

- nappe de Drios, faiblement métamorphique, comprenant du Permien,

- nappe ophiolitique dans l'Est, peu épaisse, non métamorphique, avec ophiolites recouvertes en discordance par des calcaires barrémiens, mise en place au Burdigalien.

Fig. 8 - Granite miocène de Mykonos, à foliation très développée


   

Fig. 9 - "Maison de granit" à Delos : le granite s'avère beaucoup plus altéré que le marbre


   Fig. 10 - Coupe des carrières antiques de Paros

Le plus célèbre marbre de l'Antiquité était exploité dans la nappe de Marathi : il était apprécié des sculpteurs par l'homogénéité de son grain, l'absence de feuille et de marbrures colorées, et son exceptionnelle transparence. La Vénus de Milo et l'Hermès de Praxitèle en sont des exemples. Il portait le nom de lychnitis, soit à cause de sa translucidité, soit parce qu'on l'exploitait en carrières souterraines éclairées par des lampes à huile (lychnos), dont on a retrouvé les trous de fixation. Sous les Romains, le Marmor Parium, propriété de l'empereur, ne pouvait plus être obtenu en blocs de grande taille : les sculpteurs réalisaient les têtes en marbre de Paros, et les corps en un marbre plus vulgaire. Sous l'Empire Ottoman les carrières ne restèrent pas totalement abandonnées, puisque Buffon cite le voyageur Drapier, selon lequel le Sultan et de grands dignitaires faisaient extraire des carrières profondes du Mont Marpessa des marbres pour la décoration. A la fin du XIXe siècle, la compagnie anglaise Hellenic Marble tenta une remise en activité des carrières souterraines en construisant deux descenderies équipées de treuils, et construisit même une petite voie ferrée jusqu'au port de Parikia.

Les carrières antiques se trouvent à 5 km de Parikia, dans un vallon conduisant au monastère d'Ayios Minas, non loin du petit village de Marathi. On repère facilement leur entrée, marquée par les constructions du XIXe siècle qui abritaient les treuils. Les deux descenderies ont une longueur selon l'horizontale d'environ 112 m, avec une pente de 60 %. L'entrée de celle de droite est marquée par un bas-relief antique (le relief des Nymphes), en partie ravagé par des pillards. Ces galeries donnent accès à de vastes chambres, s'étendant originellement sur 1,3 hectare, et s'enfonçant vers le Nord et le NE selon le pendage (25 à 30°). On retrouve les traces de l'extraction au pic, qui était pratiquée au XIXe siècle comme dans l'Antiquité : seules les descenderies du XIXe  portent des traces de trous de mines. Le niveau exploitable n'ayant que 3 à 5 m d'épaisseur, les ouvriers creusaient une ouverture au toit sur 80 cm de haut, puis des saignées verticales. Les coupes horizontales étaient faites à l'aide de coins placés dans des saignées triangulaires (12 cm de large à l'entrée, 30 cm de profondeur). De nombreuses fractures verticales N70°E, souvent envahies de colorations ferrugineuses, découpent le massif. Malgré la largeur ridiculement faible des piliers laissés par les Anciens (les carriers du XIXe ont conforté le toit par des piliers maçonnés), le toit ne s'est pas effondré.

Une étude détaillée du lychnitis a été publiée récemment dans Herz et Waelkens (1988) : c'est un marbre calcitique de grain moyen 0,45 mm ; la planéité des contacts entre grains (grains non suturés) explique la transparence exceptionnelle. Les teneurs en éléments-traces sont très faibles, à l'exception du strontium ; la teneur en strontium ainsi que la valeur élevée de l'isotope 13 du carbone indiqueraient un dépôt en eaux fortement salées.

Contrairement à ce qui a été écrit, ce marbre n'est pas totalement épuisé, la couche se poursuit sans doute de part et d'autre du petit anticlinal à coeur de schistes affleurant dans la vallée, des carottages permettraient de suivre la couche : son exploitation serait sans doute coûteuse en souterrain, vu la faible épaisseur et le pendage. On m'a signalé qu'au début du siècle d'autres affleurements de lychnitis avaient été exploités dans la montagne, mais que faute de route les blocs (de taille nécessairement réduite) étaient descendus à dos de mulet.

D'autres carrières antiques sont mentionnées par Herz et Waelkens dans la vallée 1,2 km à l'Ouest de celle d'Ayios Minas, ainsi que dans la vallée de Khorodaki encore plus à l'Ouest. Des carrières récentes, qui ont travaillé à l'explosif et détruit en grande partie les traces de travaux antiques, se trouvent dans ces localités, mais n'ont produit que des marbres communs à rayures gris-bleu.

Il reste à Paros une exploitation moderne, située sur une colline qui commence à l'Est de Marathi la ligne culminante de l'île. La carrière Riga produit de beaux blocs de marbre gris-bleu, à bandes plus sombres, avec des replis plastiques dans certains bancs. Le grain, assez gros, et la couleur font que le marbre actuel de Paros est bien différent du lychnitis antique. L'entreprise Riga a une usine de transformation juste à l'Est de Marathi.

Naxos est la mieux étudiée des îles des Cyclades sur les plans de la stratigraphie, de la structure et du métamorphisme. Au coeur se trouve un dôme de gneiss, formé de migmatites et de granites blancs à muscovite, et contenant plusieurs barres importantes de beaux marbres ; les migmatites proviendraient de la fusion partielle de gneiss anciens, lors de la phase de métamorphisme thermique du Miocène (16 Ma).

Fig. 11 - Stratigraphie de la nappe néohéllénique à Naxos (d'après Bonneau)

   

Fig. 12 - Carrières de Sikalou à Kinidaros (Naxos) : les deux ensembles de marbres, bien lités, sont séparés par un niveau d'amphibolites, le tout emballé dans des migmatites


Fig. 13 - Carrière Logiotatos à Kinidaros (Naxos), niveaux d'amphibolites boudinés et étirés dans le marbre blanc



   Fig. 14 - Ebauche de statue antique de 10,5 m de long àApollonia (Naxos) : on voit autour du monolithe la tranchée creusée au pic, dans un banc de marbre blanc à couches grises

   La nappe néohellénique, séparée des migmatites par des ophiolites lenticulaires pouvant représenter un ancien chevauchement, affleure largement. Sa stratigraphie, reconstituée par Bonneau et al. (1978), est représentée sur la figure 11. Les marbres forment des plis couchés à vergence Ouest : la présence d'anciennes poches de bauxites, transformées en émeris, permet de reconnaître le sommet des marbres. Le degré de métamorphisme dans cette série décroît du grade des Amphibolites (700° sous 5-7 kb) à proximité du dôme de gneiss, vers le grade des Schistes Verts dans le SE (où subsistent des restes de métamorphisme haute pression, avec des Schistes Bleus à glaucophane).

Dans l'Ouest de l'île se trouve une intrusion de granodiorite (12,5 Ma). Enfin, une nappe récente non métamorphique est venue se superposer par gravité au Miocène supérieur (9,7 Ma).

Les marbres de la zone néohellénique, parcourus de marbrures gris-bleu, ont fait l'objet d'exploitations épisodiques, telles la carrière antique d'Apollonia (où une ébauche de statue colossale de 10,5 m de haut a été abandonnée), les carrières antiques de Melanies et Potamia, les carrières récentes d'Apiranthos et Filoti.

Les émeris de la même zone ont été beaucoup exploités jusqu'à une date récente, on ne les extrait plus que pendant quelques mois à la belle saison. Ils proviennent de bauxites, riches en oxydes hydratés d'aluminium, résultant de la dissolution des calcaires et déposés dans des cavités karstiques ; sous l'influence du métamorphisme élevé dans la zone des Amphibolites, l'alumine s'est transformée en corindon Al2O3, puissant abrasif déjà employé par les Anciens pour le sciage et le polissage des marbres. Il est aujourd'hui concurrencé par le corindon artificiel.

Le seul marbre exploité de nos jours à grande échelle est celui de Kinidaros : à la différence des précédents, il forme des barres englobées dans le dôme de gneiss du centre de l'île. Du fait du métamorphisme thermique très élevé (début de fusion des roches siliceuses), le grain est de grande taille et les traces de graphite (ou de pyrite) qui colorent les marbres ordinaires ont disparu, si bien que le marbre est devenu translucide (Jansen et Schuiling, 1967). Le marbre se trouve en couches verticales, formant deux barres séparées par des amphibolites; les couches contiennent des niveaux étirés ou boudinés d'amphibolites. Les trois carrières principales, exploitées respectivement par les sociétés Logiotatos, Sikalou et Dionisos, se trouvent sur les sommets dominant Kinidaros au Sud. Les premières qualités sont transparentes, mais il existe, malgré l'épuration réalisée par le métamorphisme, des qualités de second choix à marbrures gris-bleuté.

Dans le Sud des Cyclades, un arc volcanique s'est formé au Quaternaire, s'étendant d'Egine à Methana, Milos, Santorin, Kos et Nisiros ; on l'attribue à l'apparition d'un plan de Bénioff encore actif, suivant la subduction de la plaque africaine sous la ride méditerranéenne. Ce volcanisme très récent a produit des roches d'intérêt industriel comme les pouzzolanes de Milos et de Santorin. Ajoutons que Milos fournissait à l'époque minoenne de l'obsidienne pour tailler des lames de couteaux et de rasoirs (musée d'Iraklio) ; les marins phéniciens exportaient l'obsidienne en Méditerranée.

Les tufs jaunes de Santorin ont fourni d'énormes quantités de pouzzolanes pour les cimenteries. La couche, épaisse d'une trentaine de mètres, résulte de l'énorme explosion volcanique survenue environ en 1500 avant J.C (-1628 ± 2 ans selon des données récentes), qui créa la profonde caldeira (d'un volume de 60 km3), recouvrit de tufs toute l'île et la mer au SE. Le bruit s'entendit parait-il jusqu'en Egypte, et la côte Nord de la Crète fut atteinte par une vague de tsunami jusqu'à 200 m d'altitude. La colonie minoenne d'Akrotiri, découverte par Marinatos en 1967, fut recouverte par 10 m de tufs. On attribue souvent à cet événement la disparition de la civilisation minoenne, mais les cités du Sud de la Crète, comme Phaistos et Ayia Triada n'ont pu être atteintes. Ces tufs jaunes, riches en ponces et contenant des éléments basaltiques, forment un repère caractéristique dans les falaises de Santorin ; d'énormes carrières ont dévasté les abords des villes de Fira et d'Oia jusqu'à ces dernières années, dégageant des nuages de poussières siliceuses. Depuis leur interdiction, aucune mesure de réaménagement n'a encore été prise.

Fig. 15  - Coupe de la série volcanique quaternaire en bordure de la caldeira de Santorin, sous la ville de Fira


Fig. 16 - Carrière de pouzzolane de Fira (Santorin) ; la couche supérieure claire, épaisse de 30 m, correspond à l'explosion de -1500

       3 - La Crète

A - Structure géologique

La Crète se trouve sur la concavité la plus méridionale de l'Arc Egéen ; elle comprend une pile de nappes très complète, depuis la zone de l'Ida à la base, équivalent métamorphique de la zone ionienne, jusqu'à la nappe ophiolitique au sommet.

Fig. 17 - Carte structurale de la Crète (d'après Bonneau, simplifiée) et localisation des carrières

La zone de l'Ida, bien qu'à la base de la pile, forme toutes les plus hautes montagnes de l'île : Lefka Ori, Ida, Talea Ori, Diktea, Orno Oros. Sur les calcaires du Permien reposent en discordance des dolomies triasiques à stromatolites. Elles sont suivies par des marbres gris en gros bancs (équivalent du calcaire de Pantokrator de la zone ionienne), des schistes siliceux (cf. schistes à Posidonies), et une série de calcaires marmorisés en petits bancs à lits et lentilles de silex (représentant la série du Jurassique supérieur à l'Eocène). Cette dernière formation, aussi appelée "calcaires en plaquettes", est suivie par un flysch oligocène. Cependant, à la différence de la zone ionienne de Grèce occidentale, on n'a pas signalé d'équivalent des évaporites triasiques ; pourtant, les gypses de Sfaka en Crète orientale, exploités par de grandes carrières pour la fabrication de plâtre, nous apparaissent comme un diapir remonté à travers le flysch ionien.

La zone de Tripoli (appelée zone du Gavrovo en Grèce occidentale) constitue une première unité chevauchante, avec un socle formé de "phyllades" (Carbonifère à Trias), souvent détaché de la série supérieure : celle-ci est constituée par une épaisse et monotone masse de calcaires et dolomies, dans laquelle on a pu dater en quelques points le Trias supérieur, le Jurassique supérieur à polypiers, le Crétacé supérieur à Rudistes, le Lutétien à grandes Nummulites. Elle se termine par un flysch Eocène-Oligocène.

La zone du Pinde, développée dans le Sud de la Crète centrale, comporte des calcaires pélagiques et un flysch éocène-oligocène.

La nappe de Miamou, comportant un flysch et des ophiolites de même âge, n'est représentée que par quelques lambeaux et correspond à un olistostrome jurassique supérieur. La nappe d'Arvi est formée de laves basaltiques en coussins, intercalées dans le Crétacé terminal.

Enfin la nappe de l'Asteroussia, équivalent possible de la zone pélagonienne, comporte des roches métamorphiques intrudées de granites (Crétacé supérieur) et recouvertes d'ophiolites.

Toutes ces nappes ont été mises en place avant le Miocène supérieur, les sédiments du Miocène supérieur-Pliocène se sont déposés dans des bassins d'effondrement, durant une phase d'extension.

En conclusion, on interprète schématiquement la formation de la chaîne alpine par trois subductions, décalées de plus en plus vers le Sud :

- disparition de l'océan du Vardar (ou Axios) au Jurassique supérieur, une partie de la croûte océanique est obductée sur la zone pélagonienne,

- disparition de l'océan du Pinde sous la zone pélagonienne au Crétacé terminal-Eocène : formation d'une ceinture de Schistes Bleus, intrusions granitiques, et finalement mise en place de la nappe du Pinde (couverture de la croûte océanique) à l'Oligocène.

- du Miocène supérieur à l'actuel : subduction de la mer de Libye à croûte amincie sous la Ride Méditerranéenne, avec séismes profonds disposés selon un plan de Benioff arqué encore actif. En même temps extension de la Mer Egée avec métamorphisme thermique et intrusions granitiques, formation de bassins en demi-grabens, volcanisme quaternaire disposé en arc.

B - Les marbres de la zone de l'Ida

Un important niveau de marbres gris clair, d'odeur un peu fétide à la cassure, est exploitée dans les monts Talea Ori, entre Perama et Dhamasta. Dans ce secteur, le front des Talea Ori correspond à une série inverse, dans laquelle le calcaire de Pantokrator repose sur les calcaires en plaquettes, par l'intermédiaire d'une zone de schistes siliceux (équivalent des schistes à Posidonies ioniens). Le calcaire de Pantokrator, daté du Trias supérieur-Lias moyen dans la zone ionienne, représente une plateforme carbonatée, avec des calcaires à algues en gros bancs, déposés en eau peu profonde. Au Lias supérieur la plateforme s'effondre, par suite d'une phase d'extension connue en maintes régions de la Méditerranée, et des sédiments plus profonds se déposent. Ici, le calcaire de Pantokrator est transformé en marbres gris clair, très sonores.

Fig. 18 - Coupe du front des Talea Ori à Doxaro


   

Fig. 19 - Vue de la partie Est des Talea Ori : carrière de Damasta au premier plan, et celle d'Aloides au fond


   

Fig. 20 - Marbres de la série de l'Ida ("calcaires en plaquettes"), route de la carrière de Doxaro

   Les carrières actuellement exploitées, au moyen du câble diamanté, se trouvent dans la partie Est des Talea Ori : Dhamasta et Aloïdes par Cretan Marble, et Doxaro par la société Varmin. Les marbres du Pantokrator sont en gros bancs, avec de forts pendages, et affectés d'un bon nombre de fractures, souvent élargies par la karstification ou ayant permis la migration d'oxydes jaunâtres. Seuls certains niveaux permettent la production de blocs de qualité. La carrière de Doxaro se trouve juste sur une charnière anticlinale étroite de Pantokrator, encadrée de schistes sériciteux et de calcaires en plaquettes, une autre belle charnière s'observe plus haut au niveau du col, avec un flanc inverse écrasé : la structure  du flanc sud des Talea Ori est plus complexe que ne l’indiquent les auteurs.

Plus à l'Ouest, la carrière d'Ayia a produit un peu de marbre blanc à zones grises, avec de gros remplissages à grands cristaux de calcite.

L'ancienne carrière au Sud de Mesi a produit un peu de marbre gris clair, appartenant aussi à la zone de l'Ida, mais se rattachant au massif de l'Ida et non à celui des Talea Ori. Ce marbre a sans doute été abandonné à cause de la fracturation et de la karstification excessives. Plus près du village, le marbre passe à un calcaire graveleux évoquant tout à fait le calcaire de Pantokrator.

C - Les dolomies de la zone de Tripoli

A deux kilomètres au Sud de Dhamasta, la carrière d'Edhonokhori (Cretan Marble) produit une dolomie bleu sombre, avec un réseau de filonets blancs. Elle est située sur une surface d'érosion ancienne, dont la karstification espacée permet de prévoir la possibilité de blocs de bonne taille. La partie inférieure de la carrière montre des stromatolites parallèles, avec un pendage de 80°, au dessus viennent des dolomies bréchiques.

Au SW de Rethimno, la carrière de Moudros (société Varmin), située sur une hauteur au Sud du village et signalée par un grand derrick, produit une dolomie grise, légèrement poreuse, à réseau de filonets clairs. Le massif, quoique dolomitique, est fortement karstifié et les oxydes de fer envahissent la roche au voisinage des fractures. Le pendage de la dolomie est de 30° vers le Nord, elle repose sur des calcaires bleu sombre à Rudistes.

La petite carrière de Saktouria extrait de temps à autre un calcaire vert clair a grain fin traversé de nombreux filonets de calcite, riche en Radiolaires et probablement en Globotruncana. Ce faciès évoque les calcaires du Sénonien du Pinde. La particularité de ce gisement est d'être formé d'une grosse boule (olistolite), d’une centaine de mètres d'extension, flottant dans le flysch du Pinde.

A Ayios Kirillos est produit un calcaire gris très fin, légèrement marmorisé et conservant des traces de stylolites, sous le nom de « Festos ». Comme dans le cas précèdent, le gisement consiste en une grosse boule, d'environ 80 m d'extension (donc avec des réserves limitées), qui flotte dans le flysch de l'unité de Miamou.

Fig. 21 - Gisement lenticulaire du marbre d'Ayios Kirillos : en bas à droite l'exploitation a atteint l'extrémité de la lentille, englobée dans le flysch de Miamou


   D - Pierres calcaires et gypse du Néogène

A l'Est de Rethimno, le bassin néogène comporte une importante masse peu stratifiée de calcarénites beiges poreuses, qui ont beaucoup été employées dans les anciennes constructions , telles que les monastères et des maisons particulières. Elle contient un peu de quartz et de nombreux petits foraminifères. Cette roche est encore produite à 500 m au Sud du village d’Alfa, sous le nom d'Alfopetra : facile à tailler et sculpter, on en fait des pierres de taille, des tranches pour revêtements muraux et même des dallages, malgré une résistance a l’usure au sable de 38,8 mm selon nos mesures (admissible pour les locaux individuels selon la norme NB 10-508).

Le Miocène supérieur de Crète centrale renferme d'importantes couches de gypse qui ne sont pas exploitées actuellement, mais dont les Minoens ont fait large usage. La civilisation Minoenne (environ -1900 à -1400) est caractérisée par l'édification de somptueux palais, découverts seulement au XXe siècle : elle témoigne de l'implantation d'une puissante monarchie et de riches ressources (agriculture, commerce maritime). L'écriture était connue : linéaire A, encore non déchiffré, linéaire B dans la période tardive, correspondant a un dialecte grec ancien. La visite des palais de Cnossos, Phaistos et Ayia Triada montre le large emploi du gypse miocène.

Le gypse à grain fin, appelé à tord « albâtre », était employé en dallages de grande taille (près d’un mètre carré) dans les pièces intérieures. Nous avons mesuré une usure au sable de 29 mm selon la norme française : ce gypse à grain fin admet ainsi un passage intense de piétons, les architectes minoens avaient choisi judicieusement cette roche, inutilisée de nos jours. Mais on note en visitant l'appartement du roi à Phaistos que ces dalles se sont fortement cintrées depuis l'époque des fouilles, du fait de l'action du soleil : le gypse ne supporte pas l’exposition à l'extérieur, d'autant plus qu'il est fortement soluble dans l’eau. Dans plusieurs pièces, la base des murs était revêtue de grandes dalles similaires.

Les soubassements de murs des pièces principales était réalisé en appareil régulier, soit en calcarénites miocènes, soit en gros blocs de gypse : à Cnossos par exemple on remarque de gros blocs, d’un volume atteignant presque le mètre cube, formés de gypse en grands cristaux (jusqu’à une dizaine de centimètres), variété appelée sélenite.

Beaucoup d’encadrements de portes et de marches d'escalier massives étaient aussi en gypse, à grain moyen ou fin. A l'origine, tous ces éléments de construction étaient protégés des intempéries, les dallages des cours et allées étant réalisés en calcaires ou schistes ; mais depuis le dégagement des ruines, l'action de la pluie dissout rapidement les roches gypseuses.

Les palais minoens ont aussi révélé des mobiliers en gypse : bancs, lit (Ayia Triada), autel (acropole de Gortyne), fauteuil dit trône de Minos (Cnossos).

Fig. 22 - Blocs de soubassement et escalier de gypse dissous par la pluie, palais de Phaistos

   Fig. 23 - Dallage en gypse de l'appartement du roi à Phaistos ; les dalles de 1 x 0,7 m exposées au soleil sont cintrées depuis les fouilles, tandis que celles situées à l'ombre sont restées planes

Les carrières d'où provenait le gypse n'étant pas connues, j'ai cherché dans les affleurements proches de Gortyne les traces d'exploitations anciennes, mais en vain car l'érosion rapide des séries gypseuses les a probablement fait disparaître en 3400 ans. Le sciage des tranches assez minces employées en revêtements de murs et de sols (épais d'environ 1 cm) pouvait être effectué avec de grandes scies en bronze : le musée d'Iraklio en présente plusieurs, longues d'environ 1,5 m, avec des dents de 4-5 mm.

Le talent des lapidaires minoens est évident quand on a contemplé au musée d'Iraklio les trois célèbres vases décorés en stéatite (provenant d'Ayia Triada), les vases d'albâtre et de pierre, les sceaux en agates, quartz, stéatite...

Un « atelier de lapidaire » a été découvert dans le palais de Cnossos, contenant encore un stock de petits blocs de porphyre rouge, provenant sans doute d'importation.

Un gisement d'albâtre miocène, encore non exploité, m'a été signalé par l'IGME à Nea Apostoli, près d'Ierapetra en Crète orientale.

E - Onyx calcaires de la série de Tripolis

La Crète étant connue pour ses onyx calcaires, j'ai visité les principales localités pour faire le point sur leur activité et leur type de gisement.

En Crète occidentale, la longue péninsule de Rodopos (près de 20 km), aussi appelée à juste titre Onikas, est constituée de calcaires dolomitiques bleus de la série de Tripolis, reposant sur un petit témoin de la zone de l'Ida. La série de Tripolis, fortement karstifiée en surface, est découpée d'importantes failles de direction N20°E et N145E. Les onyx forment des remplissages, épais de 1 à 2 m, le long de ces accidents : deux carrières ont exploité ces onyx respectivement à 13 et 16 km du village de Rodhopos ; elles ont fermé il y a cinq ans, leur propriétaire est devenu serveur dans une taverne.

En Crète centrale, la carrière de Kato Vathia est la seule en activité ; le gisement a été découvert par C. Sfakenakis, qui l'a exploité depuis 24 ans, et a construit un atelier de sciage et polissage. Le filon, épais de 6 m environ, suit une faille de direction N150°E le long d'une colline de calcaire bleu de Tripolis ; mais l'autre éponte du filon est formée par des marnes a foraminifères du Néogène. Cette situation particulière s'explique quand on examine de près l'onyx : il a été broyé après son dépôt, et montre des stries horizontales de décrochement. De plus on constate que les stalactites (nécessairement verticales à l'origine), sont inclinées d'une vingtaine de degrés, de même que les planchers initialement horizontaux. L'onyx s'est donc déposé dans une fracture ouverte dans le calcaire de Tripolis, le compartiment Est s'est effondré au moment de la formation du bassin Néogène, puis les mouvements de la faille ont continué après le Néogène (le contact est tectonique entre l'onyx et les marnes).

Fig. 24 - Onyx calcaire de Kato Vathia, assemblage 1 x 0,8 m en livre ouvert

Fig. 25 - Mouvements tectoniques récents affectant le filon d'onyx calcaire de Kato Vathia : stalactites inclinées vers la droite, cannelures horizontales sur miroir de faille

La carrière de Vrises se trouve au sommet de la montagne dominant au SW le village de Vrises, près de Neapoli. Le filon d'onyx (6-7 m) suit une faille N100E dans les dolomies bleues de Tripolis, oblique par rapport à la faille principale du versant (N130E) ; on observe dans l'onyx des stries de faille normale, preuve d'un rejeu tectonique après son dépôt. La carrière a cessé son activité il y a trois ans.

Dans la même région, la carrière d' Ayios Costadinos suit sur environ 500 m de long une faille N50E, dans des calcaires dolomitiques bleus à stromatolites. Les travaux sont abandonnés depuis deux ans ; la partie la plus récente, qui n'a pas été rebouchée, montre un filon de 6-8 m d'épaisseur, s'amenuisant à 3 m vers l'extrémité NE. La forte fracturation de l'onyx explique son abandon.

Cet examen montre que tous les onyx calcaires de Crète sont des dépôts de cavernes dans des calcaires dolomitiques ou dolomies de la zone de Tripolis ; ils se situent le long de failles élargies par karstifîcation. Dans les cavités subsistantes, assez nombreuses, on observe des dépôts de ruissellement sur les parois (draperies), des stalactites provenant des plafonds, des planchers horizontaux. Leurs colorations, jaunes, rouges et brunes, résultent vraisemblablement d'oxydes de fer. Ils possèdent divers défauts, comme des cavités non remplies, des blocs englobés (provenant des terrains encaissants), et surtout une assez forte tectonisation par rejeu des failles.

Du fait de la faible épaisseur de l'onyx, les carriers doivent ouvrir des tranchées nettement plus larges en entaillant l'encaissant, tranchées qui deviennent dangereuses avec l'approfondissement. Ces élargissements sont faits à l'explosif, qui augmente sans doute la fracturation naturelle ; à Kato Vathia on m'a assuré qu'il est impossible d'exploiter au câble diamanté.

Il me semble que ces onyx ne sont pas de formation récente, car ils viennent jusqu'à l'affleurement : les filons sont recoupés par une surface ancienne et le processus de dépôt n'est plus actif actuellement. On peut penser qu'ils se sont formés au cours du Néogène dans les profondeurs des cavernes, sous des climats plus humides, avec une végétation plus riche en surface ; de nombreuses cavités, petites ou grandes, n'ont pu être remplies depuis cette époque. En outre, ils ont subi une tectonisation indiscutable, montrée par la présence de brèches, de stries verticales ou horizontales, et le basculement des stalactites et des planchers.

4 - Conclusion

La production de marbres de l'Attique, concentrée surtout à Dionisos et Ayia Marina, est menacée par les récentes décisions gouvernementales, qui priveraient la Grèce d'importantes ressources d'exportation.

Dans les Cyclades, la seule production importante de marbres provient de Kinidaros (Naxos).

En Crète l'activité principale règne dans les Talea Ori, avec trois carrières produisant un marbre gris clair de couleur assez homogène (en règle générale, la présence de marbrures déprécie les marbres pour les utilisateurs actuels!), ensuite vient le Noir de Crète (dolomie bréchique d'Edonokhori). Malgré la beauté de leurs couleurs, les onyx calcaires sont produits en quantité restreinte, les rejeux tardifs des failles ayant endommagé les gisements ; seuls de petits objets de décoration pourraient être produits.

Depuis 1976 les gouvernements, sous la poussée des écologistes, prennent des décrets d'interdiction (ce qui est facile), mais rien n'est fait pour restaurer les sites dégradés (Pentélique, Santorin) ; les carrières sont restées en l'état, à part l'ajout de décharges sauvages. Et même l'armée grecque a été autorisée à construire dans les années 80 à Spilia, sur le Pentélique, d'horribles blockhaus en béton, qui n'ont jamais servi à rien. Il me semble que la vente des terrains des carrières à des particuliers permettrait rapidement de remodeler le paysage, d'y faire des plantations et de construire des quartiers résidentiels de prestige, comme il en existe dans la plaine, mais avec une température et une pollution plus supportables.

Malgré l'activité encore intense du bâtiment, surtout dans les zones touristiques et grâce à la main d'oeuvre clandestine (albanais surtout), les carriers se plaignent du ralentissement de l'activité. La Grèce reste le pays avec la plus forte consommation en marbre par habitant, mais dans les constructions neuves la concurrence de la céramique s'intensifie, et la crise mondiale se répercute inévitablement.

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NB : L'explosion du volcan de Santorin est maintenant datée de -1628 (Science et Vie, mai 2002)..