La "Côte des Pierres" en Bourgogne

PERRIER R., Mines et Carrières, vol. 79, novembre 1997, p.47-55

    A la limite entre plateaux jurassiques et fossé oligocène de Bresse, la Côte des Pierres fait affleurer des barres de calcaires du Jurassique moyen et Callovien ; les carrières, ouvertes depuis l'Antiquité romaine et le Moyen Age, ont permis la constitution du riche patrimoine architectural de la Bourgogne.

La Côte, de direction NE à N, est un relief de faille créé par les effondrements oligocènes. Elle correspond au domaine d'extension des vignobles prestigieux de la Côte de Nuits et de la Côte de Beaune, situés sur les pentes à exposition Est, recouvertes par les produits d'érosion des reliefs jurassiques. Les limites Nord et Sud de la Côte des Pierres sont moins bien définies que celles des grands vignobles, les principales carrières sont actuellement localisées entre Nuits-Saint-Georges et Chassagne (département de la Côte d'Or) ; nous ajouterons quelques lignes sur Buxy en Saône et Loire.

Fig. 1 -  Schéma géologique et situation des carrières

Il s'agit de calcaires compacts, appelés marbres par les exploitants, résistants aux intempéries pour la plupart ; leur diffusion, limitée à l'origine à la Bourgogne et au Lyonnais quand les transporteurs ne disposaient que de la voie fluviale de la Saône, s'est largement étendue à partir de la construction du réseau ferroviaire au XIXème siècle, puis du développement des transports routiers, si bien que leur réputation est maintenant mondiale.

Dans un article précédent (Perrier, 1993) nous avions exposé les grandes lignes de la géologie régionale et les propriétés des calcaires exploités sur l'ensemble de la Bourgogne; nous décrirons ici surtout l'état actuel (avril 1997) de la production de roches ornementales, plusieurs changements parmi les exploitants de carrières étant intervenus depuis le dernier article.

Les carrières antiques identifiées ne sont pas très nombreuses. La pierre d'Asnières les Dijon (Kimméridgien), fine et apte à la statuaire, aurait été extraite de galeries dès l'époque gallo-romaine. Le calcaire rose de Nuits Saint Georges a servi à la construction du temple de Mithra aux Bolards près de Nuits. Mais c'est surtout la proximité de Lyon, capitale des Gaules, et la facilité de transport offerte par la descente de la Saône, qui ont motivé l'implantation des carrières les plus méridionales, comme celle de pierre blanche de Germolles près de Châlon. Une grande carrière a été étudiée  par les archéologues à Saint-Boil à 7 km au Sud de Buxy (voir Bedon, 1984):  des tranchées larges de 10-12 cm et profondes de 45-80 cm permettaient de détacher de petits  blocs, qui étaient ensuite déplacés sur des rouleaux de bois ; on a trouvé des marques de carriers tracées au charbon de bois, et les restes d'un atelier de taille (sculptures, stèles, sarcophages, colonnes). Des esquisses se sculptures ont été dessinées au charbon de bois sur des parois, des traces de sciage manuel indiquent que des dalles étaient fabriquées sur place ; grâce à des tessons de céramique, cette activité est datée du IIe siècle. Les autres carrières antiques connues sont celles de Tournus (calcaire oolitique blanc) qui a fourni des stèles à Lyon, et celle de Flacé près de Macon (calcaire rouge granité). Les édifices du Moyen-Age à Dijon proviennent de carrières aujourd'hui en zone urbanisée  (voir P. Rat, in Terroirs et monuments de France, p. 52), le calcaire de Dijon est aujourd'hui  corrélé avec la pierre de Corton.

Le Répertoire de 1889 mentionne en Côte d'Or les carrières de Nuits et Villars-Fontaine, de Comblanchien (dont la couverture n'était alors que de 3 à 7 m) et de Meursault : elles étaient exploitées alors au moyen de pinces (grands leviers) et de coins, parfois avec l'aide de mines. En Saône et Loire sont citées des carrières plus nombreuses qu'aujourd'hui : Puley, St Martin-Belleroche (alors appelé St Martin de Senozan), Seunecé-les-Macon, Farges, Lacrost et la Croix-Léonard.

P. Noël a décrit en grand détail les carrières actives en 1970. La carrière souterraine de rose de Premeaux était alors abandonnée depuis 4 ans ; elle avait été exploitée par ouverture au marteau-piqueur d'une galerie de toit (1,2 m de haut), puis sciage au fil hélicoïdal. Les carrières de Comblanchien (qui produisaient  depuis 1840), celle de Corgoloin (depuis 1893) et celle des Rocherons, étaient exploitées par grandes coupes au fil hélicoïdal, l'ensemble fournissait  13000 m3/an, auxquels on devait ajouter une petite production à Premeaux et Nuits-Saint-Georges. La découverture du banc de Comblanchien atteignait 20 à 30 m dans les carrières communales, alors au nombre de 7, certaines exploitaient une partie de la couverture sous le nom de "granités". 

La pierre de Corton n'est pas mentionnée par P. Noël.  La carrière de Chassagne (inconnue en 1889) fournissait alors 1300 m3/an, par découpage des blocs au marteau perforateur, puis levage aux coins.

En Saône et Loire sont signalées les carrières de Fontaines dans l'Oxfordien  (Carrières Rouges et Carrières Blanches, exploitées au fil, 250 m3/an), Le Puley (1000 m3/an) par marteau perforateur et fil hélicoïdal, Saint-Martin-Belleroche (Bajocien, 350-500 m3/an) et Buxy (carrière de Cruchaud,1000 m3/an,  et du Goulot ,150 m3/an, toutes deux exploitées uniquement aux coins).

On trouvera dans la figure 2 un résumé des bases de la stratigraphie locale

Fig. 2 - La série du Dogger-Callovien de la Côte des Pierres

1 - Région de Nuits Saint Georges

Partant de Nuits Saint Georges  en direction de Meuilley, le vallon de La Serrée montre des carrières sur les deux versants. Sur la gauche, on ne peut manquer la grande carrière de concassés Bongarzone, qui offre une  coupe de l'ensemble de la formation de Comblanchien jusqu' à la pierre de Corton ; en contrebas la société Pierres et Dalles de Bourgogne (Claude Gellenoncourt) vient d'obtenir de Bongarzone un bail pour la reprise de l'extraction des bancs de Comblanchien, ici appelés pierre de Villars ou Ronsard, à l'aide du câble diamanté. A côté se trouve un petit atelier de marbrerie, équipé de deux petits châssis et d'une débiteuse. Le propriétaire se plaint d'être débordé de commandes, ce qui est à souligner dans le contexte actuel de morosité du marché. La même entreprise dispose sur le plateau d'une carrière de lauzes, peu active car en profondeur les couches se délitent mal.

En face, les Carrières Marbrières de Côte d'Or (Daniel Thibaut)  ont racheté  en 1980 l'ancienne carrière Fèvre exploitant les couches de Comblanchien ; celles-ci portent le nom de pierre de Villars, car elles se trouvent sur la commune de Villars-Fontaine. Les  couches inférieures (4-6 m) sont appelées Ronsard. Sous 20 m de calcaires fracturés qui ont été détruit par minage, non sans dommages pour le gisement (fig. 3), l'extraction vient de recommencer avec une machine à câble diamanté : on procède à l'ouverture d'un couloir, le sciage se fera par le haut avec une machine Pellegrini (fig. 4), les tranches seront basculées dans le couloir à l'aide de coussins d'air (fig. 5). Les coupes ont une hauteur de 14 m, seuls les 5 ou 6 m de base (bancs de Comblanchien) seront utilisables. L'exploitant espère une récupération bien supérieure à celle de Comblanchien, et une production de 3000 m3/an de blocs commerciaux, les blocs seront commercialisés sans transformation.  Les bancs de  Ronsard seront exploités par la suite, ils ont déjà servi à la restauration de la cathédrale de Lausanne. Le matériel comporte, outre la machine à câble,  une pelle mécanique, un chargeur de 15 t, prochainement une chargeuse de 24 t. Une installation de concassage sera bientôt active dans la carrière.

Fig. 3 - Exemple de dégâts causés par la découverture à l'explosif, noter la discordance interne dans le banc de Comblanchien


Fig. 4 - Ouverture d'une entrée par coupe arrière au cordeau détonant et coupes latérales au câble diamanté, carrière Thibaut à Villars-Fontaine

Fig. 5 - Basculement d'une tranche par traction d'un engin, carrière Thibaut

   Au Sud de Nuits, la carrière souterraine des Porets est exploitée par les Carrières de Nuits-Saint-Georges (Pascal Loichet) ; c'est un calcaire rose à abondantes bioturbations et quelques niveaux à silex, situé sous l'Oolite Blanche et le Comblanchien (qui a autrefois été extrait à ciel ouvert). La production de calcaire rose a débuté à l'époque gallo-romaine, et a sans doute été reprise par les moines de Citeaux au Moyen-Age. En 1945, M. Dal Molin avait réactivé la carrière à ciel ouvert ; en 1965 la découverture dépassait 20 m, deux galeries souterraines  furent ouvertes.  P. Loichet a repris l'entreprise il y a une dizaine d'années. Il commence par l'ouverture d'une galerie de 2,5 m de haut au dessus du calcaire rose en forant des trous concourants permettant le passage du câble diamanté ; après le sciage, la destruction est faite à l'explosif, les déblais sont enlevés par un chargeur de type minier, haut de 1,5 m seulement, qui s'est avéré très commode pour cet usage. Les coupes latérales sont sciées au câble (malgré la présence de niveaux de silex), les coupes arrière au cordeau détonant, puis les tranches sont basculées en tirant avec une grosse pelle. La première galerie a une centaine de mètres de profondeur, une seconde est creusée en parallèle à 12 m de distance : leurs sections sont de 2x12 m. Les déblais sont replacés dans d'anciennes cavités  ou dans une carrière de surface. Les galeries ne peuvent être réunies par des  chambres pour le moment, car elles se trouvent sous route de Chaux. A partir d'une épaisseur exploitable de 7 m, sont produits sept coloris de Rosé de Bourgogne, allant du beige clair au rose soutenu. Parmi les références récentes citons le hall d'entrée de l'Opéra de Dallas, l'aéroport de Palm Springs (CA), des salle de bains d'acteurs célèbres.

M. Loichet s'intéresse aussi, grâce à sa technique de carrières souterraines, aux carrière de craie de Vernon : après fermeture de la carrière Tsouchima, il va rouvrir la carrière Notre Dame, jusqu'ici utilisée comme champignonnière. De plus, il ouvre une nouvelle carrière à Villaines-en-Duesmois dans le Châtillonnais.

L'atelier comporte un châssis à 25 lames, deux monolames, un polissoir à bande, un atelier de taille avec fabrication de cheminées, traitant les pierres de Nuits et de Corton ; une partie de la production est vendue sous forme de blocs. Au total 18 personnes travaillent dans l'entreprise.

       2 - Région de Comblanchien

Juste au dessus de Premeaux, la carrière souterraine de Rocamat fournit le Rose de Premeaux ou Rosé Liseron, similaire au Rose de Bourgogne, avec deux ou trois niveaux de silex ; son exploitation se fait épisodiquement par minage d'une galerie d'accès au toit, et découpe au câble diamanté. Deux anciennes carrières abandonnées ont extrait le banc de Comblanchien à Premeaux, le plancher de l'une d'elles (fig. 6) permet de faire un relevé intéressant des réseaux de fractures.

Fig. 6 - Relevé de fractures sur le plancher d'une ancienne carrière à Premeaux

 Les carrières communales de Comblanchien sont, depuis le Second Empire, les plus importantes de la région. Elles produisent dans le Banc de Comblanchien (6 m) plusieurs variétés: le Comblanchien Clair ou Uni est un calcaire micritique beige à taches rosées, à cassure conchoïdale, très compact (porosité 0,5%). Les variétés Moucheté et Légèrement Moucheté (LM) comportent plus ou moins de traces fossiles : encroûtements algaires appelés oncholithes, gastéropodes, fragments de polypiers, terriers à remplissage dolomitique rose. Le Banc de Comblanchien se subdivise en plusieurs niveaux par des joints stylolitiques, variables selon les carrières, un niveau oolitique (banc "vert") servant de repère. Au dessus du Banc de Comblanchien vient le  Banc de 6 mètres, peu exploitable, puis une série de calcaires graveleux (25 m), fortement fracturés et inexploitables sauf dans la carrière Gauthier (niveaux des Granités). Les fractures s'arrêtent au toit de la formation, à la base du banc de Corton (fig. 7), ici peu épais et inexploité ; elles traduisent la fragilité du Comblanchien, dont la résistance au choc est faible en dépit de sa dureté, comme dans tous les calcaires micritiques. Cette hypothèse nous semble confirmée par les mesures de dureté à la rayure et de vitesse du son, qui sont plus élevées dans les Granités que dans le Comblanchien s.str.

La société Les Pierres Bourguignonnes (J.P. Gauthier) exploite depuis 1972 la plus méridionale des carrières communales (A), s'étendant en amphithéâtre au delà d'une zone à forte fracturation ("gueuse"). L'extraction est actuellement concentrée dans les bancs de Granités (8-10 m), sous une couverture de 18 m (fig. 8 et 9). Les bancs de Comblanchien sont séparés des Granités par le banc stérile de 6 m. La méthode,  assez particulière, est une combinaison de forage, havage et sciage au câble. Une saignée verticale de 2,7 m de profondeur est faite à la haveuse à 10 ou 12 m du front ; l'appareil de marque Perrier est équipé d'une chaîne diamantée, il travaille dans l'eau et avance à raison de  2,1 à 2,4 m à l'heure. Deux forages horizontaux faits au bas du front permettent de passer le câble jusqu'à la tranchée, et de réaliser le sciage horizontal. Ensuite la masse est découpée en blocs par marteaux perforateurs montés sur chariots manuels, ils sont enlevés par un élévateur. La production atteint 1400 à 1500 m3 par an, avec un rendement de 25%. Cette méthode est plus lente que le basculement de grandes tranches, elle limite la hauteur des gradins à 2,7 m, mais évite les dégâts causés par le basculement.

Les blocs sont vendus en Suisse et en Allemagne, ou traités dans l'atelier. Ce dernier est équipé d'un châssis à 25 lames, de deux monolames et d'une chaîne de polissage pour les dallages. L'atelier produit aussi des monuments funéraires. Les coloris sont les Granités ou Rocherons, et dans le Comblanchien les variétés Clair, Clair uni, Clair rosé et LM (légèrement moucheté).

La Société d'Entreprises et Travaux Publics (SETP) est dirigée par Jean-Roch Deswarte, fils d'un des principaux exploitants de granites du Tarn (Ateliers du Haut Languedoc). Elle a repris en 1995 la carrière B, antérieurement concédée à P. Loichet. Une découverture de 80 m a été préparée au dessus du toit des Granités en laissant une garde de protection de 6 m ; les tirs d'explosifs comprenaient trois phases séparées par des microretards : coupe à la base, coupe arrière, puis tirs de dislocation de la masse. Le front, haut initialement de 20 m et comprenant à la fois le Banc de Comblanchien et les Granités, est en cours de réaménagement avec deux fronts de 6 et 8 m, qui seront découpés au câble et basculés par coussins d'eau en acier supportant 80 bars. Le découpage secondaire en blocs sera fait par marteau perforateur sur chariot et coins ; l'entreprise dispose aussi d'une haveuse Fantini, neuve à dents de carbure, travaillant à sec (avec injection de graisse refroidie, qui reste incluse dans les copeaux et ne tache pas la roche), avançant à 2,5 m/h avec un bras de 1,7 m. Le forage vertical est fait par une foreuse Puntel à marteau fond de trou pneumatique et commandes hydrauliques, forant 15 m en 3 heures. La production est de 1500-2000 m3/an, dont 800 m3 de blocs de qualité marbrière, les blocs de moins de 1 m3 étant destinés à la voirie. Un monolame à deux chariots programmés produit des tranches épaisses pendant 16 heures par jour. La construction d'un atelier va être entreprise.

La carrière suivante est celle des Carrières et Marbreries de Comblanchien, dont la visite nous a été refusée dans des délais raisonnables. Selon la rumeur publique, le propriétaire actuel (Bernard) a été racheté par les Marbres du Boulonnais.

La carrière la plus septentrionale, abandonnée par Rocamat, est en voie de comblement.

    Les quantités considérables de calcaires provenant de la découverture sont concassés dans l'enceinte des carrières communales par l'entreprise Vigot (groupe des Ciments Lafarge).

Fig. 7 - Contact de la pierre de Corton sur la formation de Comblanchien, carrière de Ladoix ; les nombreuses fractures du sommet du Comblanchien s'arrêtent à la base de la pierre de Corton, de grain beaucoup plus gros

Fig. 8 - Carrière Les Pierres Bourguignonnes à Comblanchien, exploitation des "granités" par petits gradins


Fig. 9 - Haveuse Perrier effectuant une coupe arrière, carrière "Les Pierres Bourguignonnes"

Sur la commune de Villers-la-Faye, la société Rocamat, sous la direction de J.P. Mingot, a repris depuis plusieurs années la carrière des Rocherons (fig. 10 à 12). L'exploitation antérieure, abandonnée en 1985, se trouvait au Nord de la route, près d'une faille antithétique de 20 m de rejet, aujourd'hui masquée. Après remblaiement de l'ancienne cavité et déviation de la route, l'exploitation se situe maintenant au Sud du vallon. D'importantes découvertures ont été réalisées, dont une récente de 20 000 m3 ; le forage de trous horizontaux a permis de faire une coupe de base au cordeau détonant, quelques millisecondes avant le tir de dislocation de la masse (au nitrate-fuel). Le front supérieur, d'une hauteur de 18 m, comporte une masse exploitable de 10 m  de Granités, ici nommés bancs des Rocherons (calcaires à gravelles). On y distingue les Dorés  et les Légèrement Mouchetés.

 Le front inférieur, de près de 10 m, comporte une partie rebutée de 3,5 m (équivalent du banc de 6 m) et le Banc de Comblanchien à la base, qui est appelé ici Musancy.

Après sciages verticaux des fronts de grande hauteur, les coupes de base sont faites au cordeau détonant, car les délits naturels sont mal individualisés, puis les tranches (ou quilles) basculées sur des tas de déblais par des coussins en caoutchouc gonflés à l'air. La carrière emploi 6 à 10 personnes et produit  2000 à 2500 m3 par an.

Fig. 10 - Vue d'ensemble de la carrière des Rocherons, abattage de tranches de grande hauteur

 
Fig. 11 - Coupe de base au cordeau détonant en trous bourrés, les Rocherons

Fig. 12 - Découpe d'une tranche au marterau-perforateur sur chariot, les Rocherons

La société Rocamat a construit à Corgoloin une grande usine, employant une cinquantaine de personnes, avec trois châssis et deux lignes de polissage (0,4 m et 1,2 m de largeur). A Comblanchien, elle a ouvert le long de la route nationale une salle d'exposition et un magasin de vente directe au public, qui attirent  beaucoup de visites.

Les carrières Barberet et Javelle, sur la commune de Corgoloin, sont signalées par deux cavaliers caractéristiques. Réputées endommagées par les excès d'explosif (fig.13), elles sont abandonnées depuis longtemps, de même que la carrière de La Combe sur la route de Villers-la-Faye en aval des Rocherons.

Fig. 13 - Exemple de dégâts attribués à l'explosif : à Corgoloin, une fracturation intense s'est développés à partir d'une fracture naturelle ouverte

3 - Région de Ladoix-Serrigny

Dès le XIIIe siècle la "Montagne de Corton" a vu s'ouvrir diverses carrières qui ont contribué à l'édification de nombreux monuments historiques de la région de Beaune.

La société Marbres et Dalles de Bourgogne sise à Magny-les-Villers, a été fondée en 1968 par René Michaud ; il débuta avec une carrière de laves, reprit une carrière de pierre de Corton en 1987, et créa une usine en 1989. Depuis son décès en octobre 1995, sa succession a été assurée par Madame Josiane Michaud (fig. 14). La société emploie 30 personnes ; un local d'exposition bien aménagé présente les variétés de pierre de Corton avec leurs traitements de surface, les diverses dimensions de laves, les pavés  à l'ancienne (à angles arrondis), des travaux de marbrerie comme tables, bacs à douche en pierre massive, les réalisations de façades et devantures de magasins, et jusqu'aux concassés de laves employés à la préparation d'enduits rustiques. Elle dispose de trois carrières, dont les terrains sont en pleine propriété (sauf celle des Buis) :

a - la carrière du Chêne, située sous  l'usine, produit la pierre de Corton (fig. 15): c'est une ancienne carrière Fèvre, passée ensuite à la société belge SBC (Société Bourguignonne de Corton), qui n'a pas su assurer une promotion convenable de la pierre. On y distingue quatre bancs, répartis en deux fronts de hauteur modérée : de haut en bas le banc 1 (0,9 m) beige ou coquillé, le banc 2 (2,6 m) beige LM et beige rosé (coloris le plus demandé), le banc 3 (0,8 m) coquillé rose, le banc 4 (3-3,5 m) avec les coloris ramagé, violine, beige et beige-bleu.

Les sciages verticaux sont réalisés au câble diamanté, les tranches basculées par des coussins d'air, la découpe secondaire faite par forages et coins.  La couverture de 15 m est évacuée vers un vallon dont  la municipalité a autorisé le comblement en vue d'y tracer une promenade. La production, entièrement transformée par l'usine, est de 2000 m3/an, dont 60 % part à l'exportation. L'installation comprend deux châssis (Caspari-Menotti) à 30 et 80 lames), un grand pont roulant, deux monolames, deux taille-blocs, diverses débiteuses, une chaîne de polissage à 9 têtes sur 50 cm de largeur, une flammeuse.

b - la carrière des Buis, était exploitée sur la commune de Ladoix-Serrigny par la Société Bourguignonne de Corton, jusqu'à son dépôt de bilan. Une autorisation a été demandée pour sa réouverture. Sous une vingtaine de  mètres de couverture, la pierre de Corton, est épaisse de 8 m ; de couleur beige-ocre avec taches roses, elle présente de nombreux stylolites, et de petits récifs à polypiers au sommet.

 c - la carrière de  la Tourelle s'étend sur 8 hectares et produit les "laves de Bourgogne" (fig. 16 et 17), calcarénites de couleur ocre se délitant en bancs centimétriques, n'ayant aucun point commun avec les laves au sens géologique. Leur nom proviendrait du fait que les ouvriers "levaient" les lauzes pour les décoller. Il y eut jusqu'à 26 carrières artisanales en 1779 , extrayant des tuiles pour les toitures locales. Abandonnées au début du siècle, elles furent réouvertes pour restaurer l'église de Magny-les-Villers, ce qui entraîna un certain succès puisque sept exploitants travaillaient dans les années 75-80 : de nouveaux emplois étaient apparus pour les cheminées, les plaquettes de revêtements muraux, les murettes et dallages de jardin. Actuellement les Marbres et Dalles de Bourgogne produisent pour les Cheminées Philippe, et fournissent des tuiles de couverture pour les monuments historiques ; les lauzes sont vendues brutes, puis recoupées et mises en place par des maîtres-laviers. Ainsi les  Halles de Crémieu dans l'Isère ont été recouvertes de laves de Bourgogne, la production locale de l'Ile Crémieu se révélant insuffisante. 

Le gisement a une épaisseur de 4 à 5 m, et montre des stratifications obliques dirigées en prédominance vers le Nord. L'abattage se fait par tirs de cordeau détonant à 1,5 m du front, dans des trous espacés de 40 cm. La masse démantelée est reprise à la pelle, et disposée en rangées, ce qui facilite le tri. Les laves son empilées sur des palettes selon leur épaisseur et leur taille : une partie est envoyée à l'usine pour le sciage de moellons pour cheminées, le reste directement expédié. Les principales variétés sont les tuiles (4-6 cm), qui sont testés au choc et doivent rendre un son clair, les murets (6-8 cm), les pierres mureuses (8-12 cm). La production est d'environ 3500 à 4000 m3/an, la société a pour politique le respect de la qualité et des délais.

Fig. 14 - Mme Michaud, directrice de Marbres et Dalles de Bourgogne


Fig. 15 - Carrière Michaud de Pierre de Corton


Fig. 16 - Préparation de palettes de laves à la carrière de la Tourelle


Fig. 17 - Tuiles prêtes pour l'expédition, carrière de laves Morot

La Société des Carrières de Corton (P. Loichet) a repris en 1984  la carrière des Gréchons sur la commune de Ladoix-Serrigny après le dépôt de bilan de la SBC. La découverture est actuellement de 18 m, et augmente vers l'Ouest ; aussi l'exploitant envisage une extension vers le Nord. Les couches de pierre de Corton ont une épaisseur totale de 8 m, on note un niveau coquillier de 0,4 m avec géodes. Une faille antithétique de 3,5 m traverse la carrière (fig. 18). La coupe est pratiquée au câble diamanté sur toute la hauteur ; les tranches sont basculées avec des coussins d'acier gonflés à l'eau, avec l'assistance d'une pelle mécanique. La découpe secondaire se fait au câble diamanté. La pierre a une couleur bleue, mais prend une teinte rouille au voisinage des fractures (fig. 19) ; les stylolites sont abondants. L'outillage comprend actuellement un chargeur de 22 t, un élévateur de 30 t, deux machines à câble diamanté. Les variétés produites sont le Clair uni, le Beige et rose, le Violine, le Coquillé. Comme références majeures en Corton flammé, nous citerons le hall d'entrée de l'hôpital central de New York, et six villas à Hong Kong.

Fig. 18 - Carrière Loichet de Pierre de Corton, noter le décalage des bancs par une faille de 3,5 m


Fig. 19 - Bloc de Pierre de Corton avec noyau bleu

Egalement sur la commune de Ladoix-Serrigny, l'entreprise Carrières de Ladoix exploite des laves de Bourgogne. Créée en 1979 par M. Morot, et reprise par son fils en 1993, elle emploie six personnes. L'abattage se fait par tirs de cordeau détonant dans trous verticaux espacés de 40 cm, la masse est reprise à la chargeuse et disposée en layons pour le tri et confection de palettes. La carrière se trouvant en voie d'épuisement, M. Morot a acquis un autre terrain localement, ainsi qu'une carrière dans le Châtillonnais à Villaines-en-Duesmois.  Dans un petit atelier, les tuiles (épaisseur 2 à 3 cm) sont sciées sur trois côtés, une retaille manuelle fait disparaître les traces de sciage, et un trou est exécuté pour la fixation. Les tuiles sont ainsi prêtes pour la pose : le poids est de 55 kg/m2, pour un recouvrement est de quatre épaisseurs il faut donc de solides charpentes et liteaux. Les dalles fines de 2-3 cm se vendent aussi pour les revêtements muraux, spécialement aux Etats-Unis. Les autres productions sont les laves non retaillées (3-5 cm), les murettes (5-7 cm), les mureuses (7-15 cm), des pavés 15x15 cm à bords arrondis. Un agrandissement de l'atelier est prévu dans une zone industrielle.

Sogepierre possède une assez grande carrière offrant une coupe complète depuis les bancs de Comblanchien (avec niveau à terriers roses, variété appréciée autrefois pour les cheminées), jusqu'à la pierre de Corton. Elle se trouve actuellement inactive, mais selon Mr Neuforge elle va être reprise pour exploiter l'équivalent des bancs de Comblanchien sous le nom de pierre de Ladoix (d'où une confusion possible avec la pierre de Ladoix des géologues, qui se trouve dans le Callovien), ainsi que la pierre de Corton, les niveaux intermédiaires devant être concassés par une entreprise extérieure.

4 - Région de Chassagne-Montrachet

Les deux carrières contiguës de Chassagne appartenaient respectivement à la S.A. Lardet et à Rocamat. Cette dernière, associée au Marbres du Boulonnais, a racheté la S.A. Lardet et opère sur les deux carrières. 

La pierre de Chassagne est un calcaire bioclastique avec quelques oolites, bien cimenté, de couleur beige à rose. Il appartient à la partie inférieure de l'Oolite Blanche, ici subdivisée en deux parties par une intercalation de marnes à Pholladomya bellona. La carrière (fig. 20) montre sous 25 m de calcaires argileux, 5 m de calcaires à bioturbations, non exploités et terminés par une surface durcie à huîtres, puis deux fronts successifs (15 m et 4,5 m) ; les principales nuances sont le beige (le plus recherché), le rose et le violine. Il semble que les couleurs rose et violine proviennent de migration de solutions contenant du manganèse le long de fractures anciennes, sans doute à partir de la surface durcie supérieure. La production est de 3000 à 4000 m3 par an. L'atelier comporte un châssis, des débiteuses et polisseuses, une installation d'équarrissage des blocs par câble est en cours d'installation. Environ 25 à 30 personnes travaillent sur le site.

Fig. 20 -  Carrière de Chassagne

5 - Région de Buxy

La carrière de Goulot (fig. 21), ouverte dans les années cinquante, a été rachetée par Les Pierres Bourguignonnes (J.P. Gauthier) en 1993. L'ancien exploitant (Nosjean-Terrade) travaillait au cordeau détonant. Elle a été modernisée depuis, et produit 800 m3 par an. Les calcaires à entroques exploités sont d'abord dégagés d'une couverture de 12 m, de même nature mais très délitée ; la carrière a une douzaine de mètre de profondeur, la fosse où apparaissait le bleu (photo 5 de l'article de 1993) a été rebouchée. Les nuances produites sont : Légèrement Rubané (veiné doré, jaune doré), Uni (beige), Nuancé (gris et jaune). L'extraction se fait par petits gradins (comme dans la carrière A de Comblanchien), de hauteur inégale, avec tranchée de haveuse pour la coupe arrière, forages verticaux rotary de diamètre 200 et forages horizontaux de diamètre 80 (fig. 22), puis sciage de la base au câble. Une équarrisseuse à câble diamanté traite les blocs à la sortie. L'atelier comporte un grand disque de sciage, une débiteuse à pont, 1 polissoir Perrot-Aubertin à 8 têtes ; il fournit   principalement des produits pour le bâtiment (dallages) et pour la voirie, comme des pavés.

Fig.21 - Carrière Gauthier à Buxy, exploitée par petits gradins


Fig. 22 - Forage vertical en diamètre 200 mm dans la carrière Gauthier de Buxy

La carrière Rocamat de Cruchaud est située sur le même plateau de calcaires bajociens, avec une partie supérieure délitée sur quelques mètres. Sa profondeur est d'une vingtaine de mètres, et les fronts taillés au cordeau détonant montrent bien la couleur bleue d'origine de la roche, passant à des couleurs ocre à proximité des fractures.  La variété la plus recherchée est le Buxy Ambré. Exploitée par campagnes discontinues, cette carrière fournit 700 à 1000 m3 par an. La traversée par minage d'une zone fracturée est en cours

Plus au Sud nous avons décrit en 1993 les carrières de Farges (Oolite Blanche) et de Saint Martin Belleroche (Calcaire à Entroques). Rappelons enfin que les anciennes carrières de Préty (calcaire rose oxfordien),  ont été rouvertes pour la restauration de l'église Saint Philibert de Tournus.

Fig. 23 - Principales caractéristiques physiques

6 - Conclusion

Les calcaires de la Côte des Pierres sont tous classés parmi les "roches marbrières" dans l'ouvrage de la Cated (1980) ; nous préférons le terme de "calcaires marbriers" pour désigner ces calcaires compacts prenant le poli. La limite entre calcaires marbriers ou non n'est définie par aucune norme, il reste à établir une échelle de qualité du poli pour les qualités plus ou moins poreuses.

L'occurrence de stylolites stratiformes est assez fréquente : les niveaux fortement stylolitisés servent de délits aux carriers pour séparer les bancs. Quand les stylolites sont nombreux, les blocs doivent être sciées en passe pour ne pas compromettre la solidité des plaques ; noter qu'en extérieur les stylolites peuvent se déliter par altération, même ceux du Comblanchien.

La double couleur bleue et beige (que nous appelons bicolorisme) est bien évidente pour les calcaires de Corton et de Buxy : le phénomène est généralement attribué à la présence de pyrite très divisée s'oxydant en hydroxydes de fer au voisinage des fractures, d'où des tons beiges ou ocres du cortex des blocs.

Le nouveau régime d'attribution des autorisations d'exploiter est critiqué par beaucoup d'exploitants : lourdeur du dossier à constituer, intervention de nombreux ministères, changements incessants de la législation, possibilité pour les préfets de repousser sans limite les attributions (délais pouvant atteindre deux ans dans la pratique), et de révoquer les autorisations accordées.

La découverture des gisements par l'explosif a posé dans plusieurs cas d'importants problèmes, certains gisements ont été fracturés à la suite du manque de contrôle des sociétés de service : trous trop profonds, non parallèles ou trop chargés, absence de coupe de base ou de couches de protection suffisamment épaisses. On doit noter que les calcaires de Comblanchien dans leur sens large sont des roches dures mais particulièrement fragiles, c'est à dire à faible résilience (ou résistance au choc).

Nous avons souligné que les méthodes d'abattage font toujours appel au câble diamanté (sauf dans l'une des carrières de Buxy), mais avec diverses variantes possibles. Les deux extrêmes sont :

-  l'abattage de fronts élevés (15 m) : à partir d'un front rectiligne, la première opération est l'ouverture d'une "entrée", c'est à dire d'un couloir perpendiculaire au front, qui permettra le forage de trous horizontaux pour la coupe arrière. L'ouverture est faite par deux sciages latéraux, et une coupe arrière par cordeau détonant. Les tranches (ou quilles) sont ensuite sciées au câble et basculées de toute leur hauteur sur un tas de déblais. La coupe de base, effectuée au cordeau détonant dans des trous espacés de 20 cm et bourrés de déblais, n'est nécessaire qu'en l'absence de délit bien exprimé.

- fronts de faible hauteur : la coupe arrière est faite à la haveuse, ce qui limite la hauteur du front à la longueur du bras de cette machine. Les coupes latérales se font au câble, à partir de trous verticaux et horizontaux, une coupe horizontale est réalisée en passant le câble dans la tranchée de la haveuse ; le calage par des coins et par coulée de plâtre évite le coincement du câble. Dans ce cas la masse isolée est découpée en blocs sans que le basculement soit nécessaire.

Plusieurs méthodes de basculement sont utilisées : traction avec le bras d'une pelle mécanique, coussins d'acier gonflés à l'eau, ou coussins de caoutchouc gonflés à l'air, chaque carrier trouvant des avantages à sa méthode

La phase suivante est la découpe secondaire : les masses primaires détachées du massif par l'une des méthodes d'abattage sont ensuite découpées en blocs commerciaux pouvant être soulevés par un élévateur. La méthode la plus employée est celle du forage de trous verticaux par chariot de forage (déplacé manuellement), puis découpage aux coins coniques.

Les blocs irréguliers sont ensuite équarris par forage et coins, ou bien de plus en plus par câble diamanté sur une plateforme équipée d'un portique et de chariots: les blocs découpés au câble sont plus nets, leur qualité est plus facile à évaluer et leur mise en place plus aisée sous les châssis pour le sciage de tranches.

La question du rejet des déblais calcaires de carrière est résolue le plus souvent par concassage, particulièrement dans la région de Comblanchien, Villers-la-Faye et La Serrée, où plusieurs installations de concassage sont installées, et continuent à s'implanter : la demande en calcaires purs semble encore importante. Pour ce qui est des déblais de calcaires marneux (partie supérieure de la couverture) des solutions locales ont été trouvées par le comblement de ravins ou d'anciennes carrières, mais certaines carrières sont handicapées par le manque d'espace de stockage pour de ces rejets.

Références

An., 1890, Répertoire des carrières de pierre de taille exploitées en 1889, Librairie Polytechnique Baudry.

Bedon R., 1984, Les carrières et les carriers de la Gaule romaine, Picard, Paris.

Floquet M. et al., 1989, Les systèmes sédimentaires bourguignons d'âge bathonien terminal-*Callovien, Bull. Centre de Recherche Elf-Aquitaine, Pau.

Javaux C., 1992, La plateforme parisienne et bourguignonne au Bathonien terminal et au Callovien, Mém. Géol. Univ. Dijon, n°16.

Noël P., 1970, Les carrières françaises de pierre de taille, Soc. de Diffusion des Techniques du Bâtiment et des Travaux Publics, Paris

Perrier R., 1993, Les roches ornementales de Bourgogne,  Mines et Carrières, Les Techniques II-III/93, p.72-83.

Pomerol C., 1992, Terroirs et monuments de France, Ed. du BRGM.

Vigneaux M. et Leneuf N., 1980, Géologie et vins de France, Livret-Guide excursion 210c, 26ème Congrès Géologique International, Paris.