Granites du Ceara ( NE du Brésil )

PERRIER R, Le Mausolée, n° 701, janvier 1995, p. 58-68

Les représentants du groupe Interstone Press, auquel se rattache Le Mausolée, ont été invités à visiter les carrières et usines de granits de l'Etat de Ceará dans le Nord-Est du Brésil. Du 23 au 29 août, la Coditur (Compagnie de Développement industriel et Touristique de l'Etat de Ceará), dirigée par M. Antonio de Matos Britos, nous a magnifiquement reçus à Fortaleza. M. Antonio Harildes de Oliveira Martins, Directeur de la Géologie et des mines à Coditur, nous a accompagné lors des visites d'entreprises et des nombreuses réceptions. Une mention spéciale est à accorder à M. Antonio Pedroso de Natural Resources à Lombard (Illinois) pour ses traductions simultanées dans presque toutes les langues européennes.

1 - L'Etat de Ceará

La plupart des français ignorant l'existence de l'Etat de Ceará, il n'est pas superflu de rappeler quelques éléments de géographie. Situé dans la région Nordeste du Brésil, à 3000 km seulement de Dakar, il couvre 146 817 km2. Sur une population de 6,5 M d'habitants (147 M pour le Brésil), 1,8 M résident dans sa capitale Fortaleza.

Fig. 1 - Paysage typique de l'intérieur du Ceara, maquis épineux sur reliefs pénéplanés, d'où émergent des collines abruptes et dénudées, les morros

Après le traité de Tordesillas (1494) qui partage le Nouveau Monde entre Espagne et Portugal, le NE du Brésil est découvert en 1500 par P.A. Cabral, qui cherchait surtout des bois donnant des teintures rouges (bois brésil). La première tentative de colonisation du Ceará par Cardoso de Barros (1549) échoue devant l'agressivité des indiens. Coelho de Sousa, qui cherchait des mines, fonde Nova Lisboa en 1603, mais doit se retirer à la suite d'une sécheresse. Des Jésuites débarqués en 1607 sont massacrés. De 1611 à 1631 Soares Moreno établit le fort de Sao Sebastiao à l'embouchure de la rivière Ceará ; des pirates anglais, français et flamands commercent avec les indiens, puis de 1637 à 1654 la Compagnie Hollandaise des Indes Occidentales s'établit pour exploiter le sel, l'ambre et le bois de violette. Après l'expulsion des hollandais, le portugais restent maîtres du pays et lancent la culture de la canne à sucre dans la zone littorale. Les indiens sont regroupés dans des camps militaires (aldeamentos) et évangélisés; peu à peu l'élevage progresse dans l'intérieur, les bestiaux sont conduits jusqu'à Recife et Salvador de Bahia, avec de fortes pertes. Au XVIIIe siècle la pratique du séchage de la viande au soleil (carne de sol) facilite son exportation, jusqu'à la grande sécheresse de 1790-1793 qui anéantit les troupeaux. La culture du coton, déjà connue des indiens, est développée au XIXe siècle, tandis que le port de Mucuripe est équipé ; l'indépendance est proclamée en 1822 et la capitale prend le nom de Fortaleza de Nova Bragança, aujourd'hui abrégé en Fortaleza.

La population, partiellement alphabétisée (62,6 % en 1991), a un revenu moyen assez faible (1387 $/an) et une espérance de vie encore courte (54 ans).

Le climat de la zone côtière est idéal pour le tourisme, avec une température moyenne de l'air de 27°C, à peu près invariable au cours de l'année, et une température de l'eau de 25 à 28°C ; les pluies (1,4 m/an) tombent en été, la côte est toujours ventée, sans moustiques ni cyclones, et l'on compte 575 km de plages immenses, souvent bordées de dunes. Malgré ces attraits le tourisme est encore très peu développé, seuls les italiens commencent à venir.

Dans l'intérieur par contre le climat devient semi-désertique, bien que la latitude soit analogue à celle de l'Amazonie : c'est le sertao, avec sa chaleur éprouvante et son maquis épineux (caatinga) où errent des bovidés, plus quelques chèvres ou moutons. Les cultures ne sont possibles qu'en aval des petits barrages. Les précipitations sont en moyenne de 500 à 700 mm/an, mais il existe des années sans pluie : lors des sécheresses les troupeaux sont décimés, les paysans abandonnent leurs terres pour se réfugier dans les villes. Au dessus des reliefs mous du sertao, où les roches cristallines sont assez altérées, s'élèvent quelques collines à flancs abrupts, appelés morros par les habitants et inselbergs par les géomorphologistes, très favorables à l'implantation de carrières. De rares massifs plus élevés (1145 m au point culminant du Pico da Serra Branca) ont des précipitations abondantes, avec un climat agréable et une végétation tropicale, comme le massif de Meruoca que nous avons visité, et plusieurs stations balnéaires.

Les principales productions agricoles du Ceara sont la canne à sucre, le manioc, les oranges, la noix de coco, les noix de cajou, les langoustes, les volailles... La cire de Carnauba, qui recouvre les feuilles d'un palmier bien adapté à l'aridité (Copernicia cerifera), était une spécialité du Ceará, mais ses emplois sont concurrencés par les cires synthétiques. De grands travaux sont en projets, tel ce canal de 2000 km qui doit amener l'eau du fleuve Sao Francisco, favoriser l'agriculture et assurer l'alimentation en eau des villes même pendant les années de sécheresse. L'artisanat (cuirs, travaux de crochet, paille de Carnauba, liqueurs...) est en développement et pourrait compléter le tourisme. La principale industrie est celle de la confection, qui s'est développée malgré l'anéantissement de la culture du coton par une épidémie. Le tourisme de plage et activités annexes (voile, dune-boogies sur dunes...) possède un énorme potentiel, à condition que des lignes aériennes directes soient ouvertes depuis l'Europe et les Etats-Unis, et que la pratique des langues étrangères soit développée ; on notera que l'insécurité dans la rue, si obsédante à Rio de Janeiro, est inconnue à Fortaleza.

La recherche de l'or et des diamants a été infructueuse, mais les filons de pegmatites produisent quelques gemmes (émeraude, citrine, améthyste, tourmaline, aigue-marine...), qui sont taillées dans des coopératives implantées pour fixer les populations rurales. Le Ceará produit aussi du sel et des diatomites dans la zone côtière, des calcaires et de la magnésite dans l'intérieur, du gypse dans l'Araripe, mais surtout une mine d'uranium et de phosphore (colophanite ou phosphate d'uranium) de taille mondiale a été ouverte à Itataia.

Enfin la production de granites bruts et travaillés, qui s'est extraordinairement développée en quelques années, devrait contribuer à l'expansion de cette contrée sympathique.

 2 - Notions sur la géologie

Des indications sur la géologie du Brésil ont déjà été données dans un article précédent (Aissaoui, Benziane et Perrier, 1990) ; rappelons simplement que le Ceará est constitué à 75 % d'affleurements de terrains cristallins datant du Précambrien (Protérozoïque inférieur et moyen principalement), qui ont subi une violente phase de plissement et un métamorphisme atteignant la fusion (anatexie) il y a 1300 Ma. Cette orogénèse est suivie d'intrusions basiques (1100 Ma) avec des diorites, des gabbros et des pyroxénites, puis de sédiments du Protérozoïque supérieur. Le Précambrien s'achève avec l'orogénèse brésilienne (650 Ma, appelée panafricaine en Afrique, alors adjacente), qui forme une chaîne montagneuse dénommée Borborema et s'accompagne de larges intrusions de granites syn-tectoniques ; elle est suivie de mise en place de granites post-tectoniques comme le massif de Meruoca.

Fig. 2 -  Schéma structural et carrières

Une transgression marine au Silurien dépose les conglomérats de la Serra Grande à l'Ouest, série qui se développe surtout dans le Maranhao, tandis que le Jurassique et le Crétacé inférieur sont continentaux. A l'Albien débute la transgression marine du Crétacé supérieur, avec la série de la Chapada (plateau) d'Araripe au Sud (célèbres gisements de poissons fossiles de la formation Santana, dont l'extraction est théoriquement interdite), et culmine avec les calcaires de la Chapada de Apodi dans l'Est. Au Tertiaire le Paléogène est absent, tandis que le Néogène est fluviatile. On trouvera dans Molina (1988) une carte des raccords entre Brésil et Afrique, avant l'ouverture de l'Atlantique, qui s'est réalisée à partir du Crétacé supérieur.

3 - Exploration des roches ornementales

Un recensement extensif des ressources en roches ornementales du Ceará a été réalisé en 1987 par le CEMINAS, dans le cadre de l'aide gouvernementale au développement régional, accompagné d'études de marché et d'évaluation des techniques. Pour chaque gisement les réserves sont évaluées à partir d'un forage carotté de 15 m.

En plus des gisements précédemment connus, cette étude a suscité de nombreuses demandes de prospection et d'exploitation (au nombre de 846), pour des granitoïdes et des migmatites du Précambrien, mais aussi des calcaires crétacés des plateaux d'Apodi et d'Araripe. Les autorisations de recherches et d'exploitation accordées sont reportées sur le tableau 1. Les roches commercialisées sont déjà au nombre d'une cinquantaine ; il n'existe pas encore de catalogue imprimé, mais un catalogue informatique est envisagé. Des caractéristiques physiques ont été mesurées sur 21 roches, les principales sont reprises dans le tableau 2.

Selon la loi minière actuelle, les formalités commencent par le dépôt au DNPM (Departamento Nacional da Produçao Mineral) d'une demande d'exploration comportant le programme d'exploration envisagé et les preuves de la capacité financière du demandeur ; celui-ci ne peut être dans les conditions actuelles qu'une compagnie à majorité de capitaux brésiliens (51 % au moins), mais il se pourrait que cette restriction soit levée après les élections d'octobre prochain. La surface de chaque demande est au maximum de 1000 hectares (ce qui est très vaste).

Le DNPM vérifie si la surface est libre et analyse le projet de recherche. L'autorisation d'exploration (alvara de pesquiza) accordée, le demandeur dispose dès lors de trois ans  pour effectuer les recherches et produire un rapport avec une évaluation des réserves et de la faisabilité technique et économique du projet ; après étude du DNPM, l'approbation du rapport de recherche est publiée au journal officiel fédéral. Le demandeur dispose alors d'un an pour présenter son projet d'exploitation. S'il est approuvé, l'autorisation d'exploitation (portaria de lavra) lui permet de commencer la production. Cependant un permis pour une exploitation pilote (titulo precario de lavra) peut être obtenu dans l'attente de l'autorisation définitive. Celle-ci n'a aucune limite de durée.

4 - Visites de gisements et carrières

Au cours de notre visite dans l'Ouest du Ceará, nous avons vu des gisements encore non exploités (Caridade et Taperuaba), des carrières artisanales (Meruoca) et des carrières industrielles (Santa Quiteria et Aracatiaçu).

A Caridade (San Gerardo), près de la fazenda (ferme) Salve Maria, affleure un granite blanc très folié, avec des grenats ferrifères ; une concession a déjà été demandée. On nous a signalé qu'à Troia, une exploitation doit commencer prochainement sur un gisement de granite blanc chromifère, qui sera appelé Casablanca. Entre Sobral et Santa Quiteria, on observe le long de la route près de la localité de Taperuaba des affleurements de granite porphyrique rose clair, avec feldspaths alcalins de 2 à 3 cm ; dans d'autres affleurements voisins, la teinte tend vers le gris.

Dans le massif de Meruoca, intrusion post-tectonique de 25 x 21 km, sont produits des granites de diverses couleurs (gris, rose, rouge, jaune, vert) : nous avons visité une petite carrière ouverte par M. Helder Souza en 1992. Ancien journaliste à Sao Paulo, il a pris sa retraite sur ses terres et a courageusement entrepris l'exploitation de masses et de boules au milieu des cultures ; la carrière actuelle entaille sur 4 m de haut une masse de granite gris, large de 20 m, à l'aide de forages verticaux et horizontaux au marteau perforateur, et de poudre noire. Une vingtaine d'employés découpent des blocs de quelques mètres cubes, qui sont halés à l'aide d'un treuil et de poulies de renvoi ; en outre on découpe de petits cubes de 35 cm d'arête, qui sont transformés en plaquettes dans un atelier voisin.

Fig. 3 - La ferme Salve Maria repose sur un affleurement de granite blanc, où doit être ouverte une carrière


Fig. 4 - Treuil d'une carrière de granite gris du massif de Meruoca

La carrière de l'entreprise Grandon sur la commune de Santa Quiteria est de taille industrielle, et produit un granite blanc qui devrait devenir célèbre, l'Asa branca. Sur une surface de 500 ha s'activent 73 ouvriers, incluant les mécaniciens et cuisiniers, car vu l'éloignement, les ouvriers sont logés sur place pendant toute la semaine. Cette carrière a été ouverte il y a 5 ans dans un massif granitique formant de faibles reliefs, avec de bons affleurements (peu de découverture). Sur cette vaste surface, on ouvre successivement des fosses de faible profondeur (4-5 m) ; les premières coupes sont faites à la flamme (3 chalumeaux au gasoil-oxygène), puis les masses sont abattues et découpées par forage et poudre noire (25 marteaux pneumatiques, 2 guides de forage) ; on évite les coupes de base en tirant partie de joints à faible pendage (fractures de décompression). La production est de 500 m3/mois de blocs d'environ 5 m3. Un Caterpilar de 40 t de capacité transporte les blocs jusqu'au parc, deux autres engins plus petits assurent le mouvement des déblais. Des camions transportent les blocs à Fortaleza, distante de 250 km.

Fig. 5 - Carrière de granite blanc Asa Branca


Fig. 6 - Carrière d'Asa Branca, ouverture d'une saignée à la flamme


Fig. 7 - Carrière d'Asa Branca, refente aux coins d'une masse détachée à l'explosif

   Sur la commune d'Aracatiaçu, la carrière de la fazenda Santana (Société Cigrama) extrait des migmatites à veines grises, roses ou rouges, dénommées Aurora tropical (ou Kinawa do Norte) et Sinfoni red. Les fronts d'exploitation restent superficiels, tant dans la colline allongée qui produit le Sinfoni red, qu'à la base des reliefs fournissant l'Aurora tropical ; cette dernière se trouve dans la zone de transition entre la migmatite rouge du Sinfoni red et une migmatite grise qui forme de grosses boules en surface. L'Aurora tropical est une remarquable migmatite plissée avec de fines couches alternées grises et blanches (restite) formant des ondulations assez régulières, pénétrées par des filons blancs avec de gros feldspaths roses (mobilisat).

5 - L'industrie de transformation

On dénombre une quarantaine d'entreprises dans le Ceará, dont 17 sont intégrées (de la carrière au produit fini) ; leur essor est très récent, datant de 1991, avec des investissements entièrement privés de 130 M$ pour les trois dernières années. Ces investissements correspondent à des achats de machines modernes, essentiellement italiennes et allemandes (il existe aussi des machines brésiliennes, principalement des châssis), rendus possibles par la diminution des droits d'importation sur les équipements de haute technologie.

Actuellement on recense 44 châssis, surtout pour granits (dont 10 chez Granos, 10 chez Inbrasma, 6 chez Cigrama), et 19 taille-blocs, qui assurent une capacité de 147300 m2 par mois.

Nous avons visité plusieurs installations industrielles, celles du groupe IMARF, de Cigrama et de Fujita, mais aussi des ateliers artisanaux destinés à fixer la main-d'oeuvre dans l'intérieur (Coopérative de Nova Russas et Mineraçao Meruoca).

Le groupe IMARF est le plus puissant du Ceará, avec 370 employés et 35 M$ de chiffre d'affaires ; il regroupe 7 compagnies, possède 12 carrières et traite 18 granits. Il a déposé 250 demandes de permis sur les Etats de Ceará, Rio Grande do Norte et Minas Gerais. Sa capacité est de 18000 m2/mois de tranches, 14000 m2/mois de produits finis ; il exporte seulement 5 % de sa production de blocs, mais 40 % de ses produits finis. Les destinataires sont les USA (avec un centre de distribution à Houston), l'Allemagne, la zone Pacifique ; son président, M. Mendes Aragao, affirme qu'il n'y a aucun problème de commercialisation, seulement un retard de production, et annonce une association avec un groupe allemand pour la commercialisation en Europe. Trois de ses usines nous ont été présentées : l'usine Inbrasma à Sobral est dédiée au sciage des granits, avec 10 châssis à grenaille Bernardini (de construction brésilienne), et un stock de beaux blocs (Asa branca, Prata cinza, Messi rosa, Meruoca verde, Pantanal verde, Icarai, etc.). Près de Fortaleza, l'usine Imarf est spécialisée dans le polissage, avec une chaîne Zonato à 17 têtes, travaillant sur deux mètres de largeur, suivie d'une chaîne de débitage (capacité 8000 m2/mois). Outre la production de dalles, l'usine comprend un atelier de marbrerie. Egalement près de Fortaleza, l'usine Granos comporte 10 châssis GM Mecanicas de Sao Paulo, et une chaîne de polissage en petite largeur à 17 têtes de marque Levi-Breton.

Fig. 8 - Parc à tranches et conteneurs de l'usine Granos


Fig. 9 - Hall avec 10 châssis Bernardini à l'usine Inbrasma


Fig. 10 - Polisseuse Levi Breton à l'usine Granos


Fig. 11 - Tranches de migmatite Aurora Tropical à l'usine Granos


Fig. 12 - Emballage des carreaux en caissettes de bois à l'usine Granos


Fig. 13 - Atelier de marbrerie de l'usine Imarf

   La société Cigrama est sise à Maracanau près de Fortaleza ; son président, M. Chucha Savoia, nous a présenté son usine, avec 6 châssis General Maquina produits au Brésil, un taille-blocs Simec, une chaîne de polissage Simec de grande largeur  à 15 têtes, suivie d'une chaîne de débitage, calibrage, biseautage ; les dalles sont emballées avec des coins en carton et cerclées, puis mises en place dans des containers. Il possède plusieurs carrières, qui fournissent l'Aurora tropical et le Sinfoni red, le Grafite cinza, le Ceara mel, le Sucuri et le marbre Roso crepusco, avec une production mensuelle de 400 à 500 m3.

Fig. 14 - Polisseuse Simec à l'usine Cigrama

   La société Fujita granitos extrait de ses propres carrières, situées dans le Ceará et les états voisins, une large variété de produits : granits Fuji vermelho, Juparana real, Aracaioba preto, Massape amarelo, Paradise brown, Kinawa gold, Itapipoca verde, Vison, Nova Russas cinza, conglomérat Cocktail brown, et deux calcaires : le Marfin real et la Pietra dourada, calcaire beige à Nérinées (Sénonien de la Chapada do Apodi). Son usine d' Aquiraz, à 22 km de Fortaleza, n'a pas de châssis, mais un grand disque de 3,5 m de diamètre, une refendeuse à 15 lames en ligne et une chaîne de polissage et débitage, de fabrication allemande (Hensel). Il fabrique des dalles de 2 cm, emballées par 10 pièces avec des cartons d'angles et cerclage, l'installation est aussi capable de scier en 5 mm d'épaisseur. Il construit à côté une nouvelle usine (Fujigran). Dans les environs immédiats est en construction l'usine de la société NDM, équipée de trois équarrisseuses, 5 taille-blocs, une polisseuse à 10 têtes, qui doit produire des plaquettes d'ici six mois.

Fig. 15 - Refendeuse Hensel chez Fujita


Fig. 16 - Panneau de présentation des granits et marbres de l'entreprise Fujita

   La Coopérative de Nova Russas est d'un genre tout différent ; c'est une expérience originale, lancée par Coditur pour employer le maximum de main d'oeuvre dans l'intérieur du pays (et compenser les effets néfastes des grandes sécheresses du sertao), avec des ateliers artisanaux de fabrication de plaquettes de granits. Dans chaque carrière une vingtaine d'ouvriers taillent manuellement de petits blocs cubiques de 35 x 35 x 35 cm : pesant une centaine de kg, ils peuvent être portés par deux hommes à l'aide d'un brancard. L'atelier comporte une série de petites machines, construites localement à faible prix : l'équarrisseuse est constituée d'un disque diamanté de 40 cm porté sur un bras basculant, le bloc repose sur un chariot à mouvement alterné d'avant en arrière (la lame est montée sur son axe sans écrous débordants, ce qui permet la coupe sur toute la hauteur du bloc). Les blocs équarris à 30,5 x 30,5 cm sont portés sur un taille-blocs à 21 lames de diamètre 50 cm, qui coupent jusqu'à 15 cm de profondeur : le bloc, qui est maintenu par une presse avec deux axes entrant dans deux trous opposés, est alors retourné de 180°, et scié à nouveau sur 15 cm. Les plaquettes sont alors séparées, il reste un relief sur chaque face ; ce relief est supprimé à l'étape suivante par un plateau de fraisage. Le polissage est ensuite réalisé, plaquette par plaquette, sur une polisseuse très simple, avec un plateau portant deux meules. L'ouvrier polit 60 plaquettes avec l'abrasif gros, il change alors les meules et passe à la phase suivante de polissage (huit phases au total).

Fig. 17 - Coopérative artisanale de Nova Russas, parc à blocs et ateliers


Fig. 18 - Equarrisseuse manuelle, Nova Russas


Fig. 19 - Polisseuse manuelle de plaquettes, Nova Russas

   L'expérience, qui va à l'encontre de la tendance générale au gigantisme des machines, à l'automatisation et à la réduction du personnel, cherche à employer le maximum de personnel (20 en carrière, 10 en atelier) ; l'investissement est réduit (22000 $), entièrement privé, et assuré par des notables locaux. Chaque unité produit 350 à 500 m2/mois de plaquettes de granits, commercialisés par la Coopérative entre 30 et 50 $/m2, et destinés initialement au marché brésilien. Le Gouvernement du Ceará intervient par ses conseils (implantation des carrières, installation des ateliers, études de marché) et par l'adduction de l'eau et de l'électricité.

Déjà deux unités fonctionnent dans les environs de Nova Russas : un projet pilote, installé dans une ancienne ferme, et une seconde unité dans un bâtiment neuf, mieux adapté. Au total 24 unités sont prévues, employant 750 personnes, la Coopérative de Nova Russas assurant la commercialisation. Sur des modèles voisins, des coopératives ont été créées pour la taille des gemmes et les travaux de crochet.

Nous avons également visité dans le massif granitique de Meruoca, qui domine la ville de Sobral, un atelier similaire, appartenant à Mineraçao Meruoca : M. Helder Souza a installé près de sa carrière un atelier fabriquant des plaquettes avec la même technique, et employant 24 personnes.

Le port de Mucuripe, situé tout près de la capitale, assure les exportations : il comprend un chenal de 10 m de profondeur, et 400 m de quais avec 10 m d'eau, ce qui lui permet d'accueillir les navires de 12000 à 15000 tonnes de port en lourd. Cependant ces quais ne sont desservis que par trois grues de 3 à 10 t : pour les charges plus lourdes, les navires doivent donc posséder leurs propres mâts de chargement.

6 - Conclusions

Le Ceará, dont la production était très faible jusqu'en 1989, a commencé à exporter en 1990 pour 138000 $ : la croissance a été très rapide, la production atteignant 788299 t en 1993 et les exportations 2,8 M$.

L'aide de l'Etat est importante au stade initial de l'exploration des roches ornementales, en localisant les principaux gisements : ce recensement est facilité par la qualité des affleurements (surtout sur les reliefs ou morros émergeant des pénéplaines), où l'on observe facilement les réseaux de fractures et les inclusions. L'obtention de concessions est actuellement limitée aux sociétés brésiliennes (ou aux groupes à majorité de capitaux brésiliens), et demande une procédure assez longue ; 846 demandes ont été déposées, dont 44 approuvées. Mais les concessions ont une très grande surface (10 km2), une durée illimitée, et peu de contraintes d'environnement. Une société étrangère recherchant un approvisionnement en granits a donc intérêt à s'associer à une société locale ayant déjà demandé ou obtenu des permis, et attendant une aide technique et financière. Les produits se trouvant sur le marché sont à peu près recensés, bien qu'aucun catalogue n'ait encore été édité, les granites blancs apparaissant comme les plus prometteurs. Par contre la connaissance des autres ressources du Ceará, établies par l'inventaire gouvernemental, n'est pas disponible pour les sociétés étrangères.

Les carrières visitées sont caractérisées par leur faible profondeur et l'emploi de techniques d'abattage traditionnelles par forage au marteau perforateur manuel et tirs de poudre noire ; le groupe IMARF effectue des essais de câble diamanté. Les carrières exploitent des niveaux soumis à l'altération, sans chercher à atteindre les masses en profondeur, et du fait de l'étendue des terrains, ne se préoccupent pas de rationaliser l'organisation de l'espace.

Les usines de transformation sont très récentes, avec du matériel moderne surtout italien ou allemand, seuls les châssis à grenaille sont fabriqués au Brésil ; diverses usines sont en construction, la récession semble inconnue. Les entrepreneurs sont privés et obtiennent leurs capitaux au taux de 8 %, maintenant que la monnaie est stabilisée : depuis le 1 juillet, la nouvelle monnaie est le real, dont la parité est supérieure au dollar (1,13 $), on espère que l'inflation énorme des dernières années (jusqu'à 49 % par mois) n'est plus qu'un souvenir.

Le Gouvernement n'intervient qu'au niveau de l'aide préalable, financée par la Banque de l'Etat de Ceará et la Banque du Nordeste du Brésil. Il a la volonté de faire de l'industrie des roches ornementales, tant au plan de l'extraction que de la transformation, une activité motrice pour le développement régional. Les machines récentes bénéficient de droits réduits à l'importation (15 à 30 % m'a-t-on dit), le salaire minimum est très bas (70 $ par mois, 150 avec les charges sociales).

Le marché intérieur du Brésil intéresse peu les industriels du Ceará, mais beaucoup plus les entreprises artisanales : il représente 1,2 Mt (1993), avec une consommation par habitant encore faible (8 kg/an/hab.). Rappelons que le Brésil, avec 2 Mt produits et 0,8 Mt exportées en 1993 est la quatrième exportateur de granits bruts après la Chine, l'Inde et l'Afrique du Sud, et vise 10 % du marché mondial dans les cinq ans à venir.

Les industriels ont pour principal objectif l'exportation de produits finis : sur 2,83 M$ de granits exportés du Ceará en 1993, 71 % étaient des produits finis, envoyés en Belgique, aux USA, en Autriche..., la France ne représentait que 1,45 % de la valeur des exportations. Les blocs (29 %) sont tous partis vers l'Italie, au prix moyen de 437 $/m3. La commercialisation en Europe des granits du Ceará est encore embryonnaire : le groupe IMARF envisage de la confier à un groupe allemand (dont le nom n'est pas révélé), les autres industriels n'ont pas encore de réseaux de diffusion.

Fig. 20 - Principales caractéristiques des granits du Ceara

        Références

Aissaoui D., Benziane B. et Perrier R., 1990, Les roches ornementales du Brésil, Le Maulolée, 12/90.

Chiodi Filho C., 1994, Situaçao e perspectivas brasileiras no mercado internacional de rochas ornamentais, Rochas de Qualidade, n°118.

Ferreira de Souza J., 1983, Mapa Geologico do Estado do Ceará, Departamento Nacional da Produçao Mineral, 10° Distrito Regional.

Germain C. et Le Boloch Y., 1978, Les nodules à poissons de l'Araripe, Brésil, Minéraux et Fossiles, n°41.

Molina P., 1988, Corrélation Afrique-Amérique du Sud et provinces uranifères, J. of African Earth Sc., 7/2, p. 489-497.

Shobbenhaus C., Texeira de Queiros E. et Silva Coelho E., 1991, Principais depositos minerais do Brasil, vol. IV, parte A., Dep. Nacional da Produçao Mineral, Brasilia.

Souza S., 1994, Historia do Ceará, Fundaçao Democrito Rocha, Fortaleza.