Méthodes antiques d'extraction encore en usage au Cambodge

PERRIER R, Pierre Actual, n° 790, juin 2002, p. 69-73

Lors d’un voyage au Cambodge en janvier 2002, nous avons eu l’opportunité de visiter deux carrières actives dans la région de Siem Reap, et de faire des observations sur quelques carrières anciennes datant de la brillante civilisation d’Angkor.

On sait que les royaumes d’Angkor se sont succédés de 802, date de la fondation par Jayavarman II, à 1431 quand la capitale fut transférée à Phnom Penh, mais la construction des principaux complexes monumentaux s’est déroulée entre 875 à 1230. Plusieurs dynasties se sont succédées, tantôt bouddhistes, tantôt hindouistes avec prédominance soit du culte de Çiva soit de celui de Vichnou. Les premiers temples étaient construits en briques, liées par un mortier organique de nature encore indéterminée, avec revêtement de plâtre ; à partir de 967 les constructions en latérite et en grès se généralisèrent.

Les grès employés étaient de trois types :

- grès fins, durs, gris-verdâtre, riches en feldspaths et fragments de roches (type Takeo), peu adaptés à la sculpture à cause de leur dureté.

- grès fins, tendres, gris à brun-jaunâtre, poreux (type Angkor Vat), faciles à sculpter mais assez altérables. Leur composition est similaire à celle des précédents, n’en différant que par leur altération plus avancée au moment de leur extraction.

- grès roses sans feldspaths, propres, poreux (type Banteay Srei), très aptes à la sculpture et résistants à l’altération.

Nous pensons que les deux premiers proviennent des « Grès Moyens » (Trias supérieur-Lias), tandis que les grès du Banteay Srei appartiennent aux « Grès Supérieurs » (Dogger-Crétacé inférieur), formant les collines des Kulen et reposant en discordance sur les précédents. Tous ces grès sont des dépôts fluviatiles, et ne contiennent pas de fossiles.

Fig. 1 - Carrière de grès de Preah Netr Preah, province de Siem Reap


La latérite est une roche brun-rouge (couleur rappelant la brique, later en latin), à texture grossière, riche en nodules ferrugineux et en silicates d’alumine (kaolinite) et hydroxydes d’alumine (gibbsite), avec des galets de la roche d’origine ; elle résulte de l’altération de roches sous-jacentes en climat tropical. La latérite a servi aux fondations, remplissages intérieurs, dallages, murs d’enceintes, murs des terrasses inférieures des temples, tandis que les grès était employé pour les superstructures et tous les éléments décoratifs : encadrements de portes, linteaux, voûtes, statues, panneaux sculptés…

Fig. 2 - Palais Aérien (Phimeanakas) à Angkor, les murs des trois terrasses inférieures sont en latérite

Fig. 3 - Enceinte d'Angkor Tom : murs en grès à droite, et en latérite à gauche (plus altérés)


Fig. 4 - Pont angkorien en latérite à Kampung Kdei, large de 16 m et toujours en service


Fig. 5 - Travail dans les carrières, bas-relief du Bayon, Angkor

    Les blocs de grès étaient taillés en parallélépipèdes plus ou moins réguliers, et, paraît-il, rodés sur place par frottement pour un ajustage parfait, sans aucun mortier ; les blocs étaient souvent maintenus entre eux par des trous ou des queues d’aronde, avec chevilles en bois, qui n’ont pas résisté au temps. L’appareillage est à peu près rectangulaire, avec certains joints inclinés et quelques décrochements ; la superposition de joints verticaux entre assises successives a provoqué des fissures. Les statues monumentales réclamaient des blocs de plusieurs mètres cubes, mais au cours des périodes tardives elles ont été sculptées dans des assemblages de blocs, sans doute à la suite de l’épuisement des bonnes carrières.

 Les voûtes en cintre étant inconnues, la technique de l’encorbellement ou fausse-voûte était généralisée, chaque assise débordant un peu la précédente, et une grosse dalle reposait au sommet ; de ce fait, les salles et couloirs sont étroits, et ne permettent pas le rassemblement de foules. Les escaliers très raides (jusqu’à 70°), avec contremarches plus hautes que la largeur des marches, sont éprouvants pour les légions de touristes qui envahissent Angkor depuis que la sécurité est assurée.

Les grès et latérites, employés en énormes quantités, affleurent dans des collines situées à plus de 25 km d’Angkor ; de larges chaussées avaient été construites, ainsi que des ponts, qui devaient permettre un intense trafic de chariots à buffles et éléphants ; dans certains cas les transports ont pu être assurés accessoirement par radeaux sur la rivière de Siem Reap, les bassins et canaux .

Nous avons pu observer de très nombreuses traces de carrières anciennes dans les grès et les latérites aux alentours de Beng Mealea, à plus de 30 km à l’Est d’Angkor ; les techniques d’extraction peuvent y être reconstituées. Cependant il s’agit toujours de carrières de petite taille, qui sont loin d’avoir pu fournir les énormes quantités de blocs mis en œuvre dans l’ensemble d’Angkor. Aussi reste-t-il un immense travail de prospection à faire dans des collines (phnom) couvertes de forêt dense, encore non déminées, qui émergent ci et là de la plaine, et de rechercher aussi les collines qui auraient été complètement arasées.

Les techniques étaient les même pour la latérite et le grès : décapage des terrains de recouvrement pour dégager une surface plate, création d’une ouverture pour accéder à la base du bloc à découper, creusement de trois saignées isolant le bloc larges d’une douzaine de centimètres. Les outils employés était la massette avec un gros ciseau d’acier (comme le montre un bas-relief  du Bayon (1177-1230) ; à noter que l’acier au carbone était connu en Inde avant l’ère chrétienne. Une petite rainure triangulaire était taillée au niveau à détacher, dans laquelle des coins étaient placés ;  parfois la saignée verticale n’était pas assez profonde, et une fracture courbe relie les deux saignées.

Le même bas-relief montre l’emploi d’une hachette pour l’équarrissement, un autre figure un portique en bois, avec un levier soutenu par une corde, destiné à la pose des pierres taillées : il semble que chaque pierre était soulevée par le moyen de chevilles en bois  fichées dans les trous de la partie supérieure. Plusieurs monuments, notamment la Terrasse des Eléphants, laissent apparaître des trous ronds sur les parements sculptés : il est possible que ces trous aient servi à fixer des décors en bronze, qui furent par la suite pillés par les Chams (1074) ou par les Siamois (1351 et 1433). Un autre bas-relief du Bayon représente une file d’ouvriers tirant un bloc à l’aide d’une grosse corde.

Les blocs extraits des carrières que nous avons visitées étaient de taille modeste ; dans une des carrières de grès de la forêt au NW de Beng Mealea (Thmar Andong, coordonnées 104°12,575’E - 13° 29,163’N) subsistent huit blocs restés sur place, dont le plus grand mesure environ 3 x 0,7 x 0,45 m . Les carrières sont organisées en petits gradins peu réguliers, avec des blocs non standardisés, d’une profondeur maximale de 3 m, tant dans les grès que dans les latérites.

Fig. 6 - Carrière antique de grès, pont de Beng Mealea


Fig. 7 - Terrasse des éléphants, trous apparents ayant probablement servi à fixer des ornemetns de bronze


Fig. 8 - Carrière actuelle de grès à Preah Netr Preah, détachement de blocs par coins


Fig. 9 - Taille de mortiers par des jeunes filles


Fig. 10 - Concassage de quartzites par des enfants

Actuellement deux carrières de grès sont connues dans les Grès Moyens. La première, à Trapeang Char près de Beng Mealea, se trouve sur une dalle affleurant dans une clairière, elle est profonde de 0,7 m, et a été fermée l’année dernière ; on y voit des tranchées verticales de 4 cm de large délimitant les blocs, qui ont apparemment été creusées à la barre à mines. Cette technique (voir plus loin) diffère un peu de celle décrite par les bas-reliefs du Bayon, où l’on creusait les saignées au ciseau et à la massette, ces saignées étant alors plus larges (10-12 cm dans les carrières anciennes).

La seconde est à Preah Netr Preah, non loin de Sisophon, débordant d’une activité intense mais brouillonne : de nombreuses petites cavités sont creusées, une par chaque famille, où tout le monde est au travail, y compris femmes et enfants. Les petits blocs sont dégagés par simple démantèlement avec des pioches et des leviers, ce qui est rendu  possible par la fracturation assez serrée et la présence de joints de stratification ; les blocs plus gros sont refendus en place par une ligne de petits coins, forgés dans du fer à béton, placés dans des cavités taillées à la pointe. L’équarrissement se fait au marteau et à la broche. Des statues, certaines d’assez grande taille, sont ébauchées au fond de la carrière, et dans le village situé sur la Nationale 6 une multitude de sculpteurs présente sa production, depuis de petits objets comme les têtes de Bouddhas jusqu’à des statues hindouistes de  plusieurs mètres de haut.

Fig. 11 - Ebauche de statue hindouiste à Preah Netr Preah


Fig. 12 - Grande statue récemment achevée

La carrière de latérite de Prey Snep au Nord de Kompong Kdei, est également exploitées de manière familiale, dans de nombreuses cavités distinctes : la surface dégagée de latérite est creusée de 3 sillons larges de 4 cm, à l’aide d’une lourde barre à mines terminée en ciseau, cette barre doit bien peser dans les 10 kg. Le carrier creuse par passes obliques jusqu’à une profondeur de 40 cm, chaque coup enlevant quelques cm3 seulement ; ensuite une coupe horizontale est amorcée sur une dizaine de cm, le bloc est alors détaché aux leviers. Les blocs de 0,13 m3 au plus (près de 300 kg) demandent chacun entre 1 et 3 jours de travail. Ils sont pris par un acheteur et envoyés pendant la saison sèche  à de petits ateliers de sciage à l’aide d’un camion, équipé d’un bras de chargement simple. Durant la saison des pluies les derniers kilomètres de piste à travers les rizières ne sont plus accessibles, les blocs de plus petite dimensions sont alors acheminés par des chars à buffles. Un atelier de sciage près de Siem Reap est équipé de deux lames diamantées d’un diamètre de 1,6 m, actionnées par un moteur de camion, l’électricité locale étant trop chère ; les machines sont construites avec les moyens locaux, très limités.

Fig. 13 - Carrière actuelle de latérite de Preah Snep

 
Fig. 14 - Creusement d'un sillon à la barre à mines

Fig. 15 - Equarrissage des blocs de latérite à la hache à bois

Fig. 16 - Hôtel Pam Sea à Siem Reap, revêtement de latérite


Fig. 17 - Le campement des carriers à Preah Snep

Les grès servent aux restaurations d’Angkor, où plusieurs équipes internationales d’archéologues sont actives. Les blocs de latérite sont transportés à Angkor où ils sont retaillés selon les besoins des restaurateur. D’autres sont sciés en plaques de 5 cm pour le revêtement des murs en béton des hôtels de luxe en cours de construction ; l’effet esthétique est assuré quand ils sont mariés aux bois locaux.