Lors d’un voyage au Cambodge
en janvier 2002, nous avons eu l’opportunité de visiter deux
carrières actives
dans la région de Siem Reap, et de faire des observations sur
quelques
carrières anciennes datant de la brillante civilisation d’Angkor.
On sait que les royaumes
d’Angkor se sont succédés de 802, date de la fondation
par Jayavarman II, à
1431 quand la capitale fut transférée à Phnom
Penh, mais la construction des
principaux complexes monumentaux s’est déroulée entre 875
à 1230. Plusieurs
dynasties se sont succédées, tantôt bouddhistes,
tantôt hindouistes avec
prédominance soit du culte de Çiva soit de celui de
Vichnou. Les premiers
temples étaient construits en briques, liées par un
mortier organique de nature
encore indéterminée, avec revêtement de
plâtre ; à partir de 967 les
constructions en latérite et en grès se
généralisèrent.
Les grès employés
étaient de trois types :
- grès fins, durs,
gris-verdâtre, riches en feldspaths et fragments de roches (type
Takeo), peu
adaptés à la sculpture à cause de leur
dureté.
- grès fins, tendres, gris à
brun-jaunâtre, poreux (type Angkor Vat), faciles à
sculpter mais assez
altérables. Leur composition est similaire à celle des
précédents, n’en
différant que par leur altération plus avancée au
moment de leur extraction.
- grès roses sans
feldspaths, propres, poreux (type Banteay Srei), très aptes
à la sculpture et
résistants à l’altération.
Nous pensons que les deux
premiers proviennent des « Grès Moyens »
(Trias supérieur-Lias),
tandis que les grès du Banteay Srei appartiennent aux
« Grès
Supérieurs » (Dogger-Crétacé
inférieur), formant les collines des Kulen et
reposant en discordance sur les précédents. Tous ces
grès sont des dépôts
fluviatiles, et ne contiennent pas de fossiles.

Fig. 1 - Carrière de grès de Preah Netr Preah, province de Siem Reap

Fig.
2 - Palais Aérien (Phimeanakas) à Angkor, les murs des
trois terrasses inférieures sont en latérite

Fig. 3 - Enceinte d'Angkor Tom : murs
en grès à droite, et en latérite à gauche
(plus altérés)

Fig. 4 - Pont angkorien en
latérite à Kampung Kdei, large de 16 m et toujours en
service

Fig. 5 - Travail dans les
carrières, bas-relief du Bayon, Angkor
Les voûtes
en cintre étant inconnues, la technique de
l’encorbellement ou fausse-voûte était
généralisée, chaque assise débordant un
peu la précédente, et une grosse dalle reposait au
sommet ; de ce fait,
les salles et couloirs sont étroits, et ne permettent pas le
rassemblement de
foules. Les escaliers très raides (jusqu’à 70°), avec
contremarches plus hautes
que la largeur des marches, sont éprouvants pour les
légions de touristes qui
envahissent Angkor depuis que la sécurité est
assurée.
Les grès et latérites,
employés en énormes quantités, affleurent dans des
collines situées à plus de
25 km d’Angkor ; de larges chaussées avaient
été construites, ainsi que
des ponts, qui devaient permettre un intense trafic de chariots
à buffles et
éléphants ; dans certains cas les transports ont pu
être assurés
accessoirement par radeaux sur la rivière de Siem Reap, les
bassins et canaux .
Nous avons pu observer de
très nombreuses traces de carrières anciennes dans les
grès et les latérites
aux alentours de Beng Mealea, à plus de 30 km à l’Est
d’Angkor ; les
techniques d’extraction peuvent y être reconstituées.
Cependant il s’agit
toujours de carrières de petite taille, qui sont loin d’avoir pu
fournir les
énormes quantités de blocs mis en œuvre dans l’ensemble
d’Angkor. Aussi
reste-t-il un immense travail de prospection à faire dans des
collines (phnom)
couvertes de forêt dense, encore non déminées, qui
émergent ci et là de la
plaine, et de rechercher aussi les collines qui auraient
été complètement
arasées.
Les techniques étaient les
même pour la latérite et le grès :
décapage des terrains de recouvrement
pour dégager une surface plate, création d’une ouverture
pour accéder à la base
du bloc à découper, creusement de trois saignées
isolant le bloc larges d’une
douzaine de centimètres. Les outils employés était
la massette avec un gros
ciseau d’acier (comme le montre un bas-relief
du Bayon (1177-1230) ; à noter que l’acier au
carbone était connu en
Inde avant l’ère chrétienne. Une petite rainure
triangulaire était taillée au
niveau à détacher, dans laquelle des coins étaient
placés ; parfois la
saignée verticale n’était pas
assez profonde, et une fracture courbe relie les deux saignées.
Le même bas-relief montre
l’emploi d’une hachette pour l’équarrissement, un autre figure
un portique en
bois, avec un levier soutenu par une corde, destiné à la
pose des pierres
taillées : il semble que chaque pierre était
soulevée par le moyen de
chevilles en bois fichées dans les
trous de la partie supérieure. Plusieurs monuments, notamment la
Terrasse des
Eléphants, laissent apparaître des trous ronds sur les
parements
sculptés : il est possible que ces trous aient servi
à fixer des décors en
bronze, qui furent par la suite pillés par les Chams (1074) ou
par les Siamois
(1351 et 1433). Un autre bas-relief du Bayon représente une file
d’ouvriers
tirant un bloc à l’aide d’une grosse corde.

Fig.
6 - Carrière antique de grès, pont de Beng Mealea

Fig. 7 - Terrasse des
éléphants, trous apparents ayant probablement servi
à fixer des ornemetns de bronze

Fig. 8 - Carrière actuelle de
grès à Preah Netr Preah, détachement de blocs par
coins

Fig. 9 - Taille de mortiers par des
jeunes filles

Fig. 10 - Concassage de quartzites par
des enfants
Actuellement deux carrières
de grès sont connues dans les Grès Moyens. La
première, à Trapeang Char près de
Beng Mealea, se trouve sur une dalle affleurant dans une
clairière, elle est
profonde de 0,7 m, et a été fermée l’année
dernière ; on y voit des
tranchées verticales de 4 cm de large délimitant les
blocs, qui ont apparemment
été creusées à la barre à mines.
Cette technique (voir plus loin) diffère un
peu de celle décrite par les bas-reliefs du Bayon, où
l’on creusait les
saignées au ciseau et à la massette, ces saignées
étant alors plus larges
(10-12 cm dans les carrières anciennes).
La seconde est à Preah Netr
Preah, non loin de Sisophon, débordant d’une activité
intense mais
brouillonne : de nombreuses petites cavités sont
creusées, une par chaque
famille, où tout le monde est au travail, y compris femmes et
enfants. Les
petits blocs sont dégagés par simple
démantèlement avec des pioches et des
leviers, ce qui est rendu possible par
la fracturation assez serrée et la présence de
joints de stratification ;
les blocs plus gros sont refendus en place par une ligne de petits
coins,
forgés dans du fer à béton, placés dans des
cavités taillées à la pointe.
L’équarrissement se fait au marteau et à la broche. Des
statues, certaines
d’assez grande taille, sont ébauchées au fond de la
carrière, et dans le
village situé sur la Nationale 6 une multitude de sculpteurs
présente sa
production, depuis de petits objets comme les têtes de Bouddhas
jusqu’à des
statues hindouistes de plusieurs
mètres
de haut.

Fig.
11 - Ebauche de statue hindouiste à Preah Netr Preah

Fig. 12 - Grande statue
récemment achevée
La carrière de latérite de
Prey Snep au Nord de Kompong Kdei, est également
exploitées de manière
familiale, dans de nombreuses cavités distinctes : la
surface dégagée de latérite
est creusée de 3 sillons larges de 4 cm, à l’aide d’une
lourde barre à mines
terminée en ciseau, cette barre doit bien peser dans les 10 kg.
Le carrier
creuse par passes obliques jusqu’à une profondeur de 40 cm,
chaque coup
enlevant quelques cm3 seulement ; ensuite une coupe
horizontale
est amorcée sur une dizaine de cm, le bloc est alors
détaché aux leviers. Les
blocs de 0,13 m3 au plus (près de 300 kg) demandent
chacun entre 1
et 3 jours de travail. Ils sont pris par un acheteur et envoyés
pendant la
saison sèche à de petits ateliers de sciage
à l’aide d’un camion, équipé
d’un bras de chargement simple. Durant la saison des pluies les
derniers
kilomètres de piste à travers les rizières ne sont
plus accessibles, les blocs
de plus petite dimensions sont alors acheminés par des chars
à buffles. Un
atelier de sciage près de Siem Reap est équipé de
deux lames diamantées d’un
diamètre de 1,6 m, actionnées par un moteur de camion,
l’électricité locale
étant trop chère ; les machines sont construites
avec les moyens locaux,
très limités.

Fig.
13 - Carrière actuelle de latérite de Preah Snep

Fig. 14 - Creusement d'un sillon à la barre à mines

Fig. 15 - Equarrissage des blocs de latérite à la hache à bois

Fig. 16 - Hôtel Pam Sea à Siem Reap, revêtement de latérite

Fig. 17 - Le campement des carriers à Preah Snep
Les grès servent aux
restaurations d’Angkor, où plusieurs équipes
internationales d’archéologues
sont actives. Les blocs de latérite sont transportés
à Angkor où ils sont
retaillés selon les besoins des restaurateur. D’autres sont
sciés en plaques de
5 cm pour le revêtement des murs en béton des hôtels
de luxe en cours de
construction ; l’effet esthétique est assuré quand
ils sont mariés aux
bois locaux.