Dans un article paru dans le Mausolée de septembre 1996, nous avions décrit les carrières d’albâtre de Volterra en Toscane, et constaté que leur production s’était pratiquement tarie : si la production d’objets décoratifs se poursuit bien à Volterra, la matière première est maintenant importée de la région de Saragosse, capitale de la province d’Aragon. Une visite des localités productrices en mars 2002 nous a permis de faire le point sur les conditions des gisements et l’activité d’extraction.
Rappelons qu’il s’agit ici de l’albâtre gypseux ou alabastrite, et non de l’albâtre oriental (tel que celui d’Egypte) qui est de nature calcaire et que nous préférons dénommer onyx calcaire pour éviter toute confusion.
L’albâtre
est une forme
cristalline particulière du gypse, sulfate de calcium
hydraté (SO4Ca,
2H2O) ; ce minéral se caractérise par sa
faible dureté (il est
rayé par l’ongle) et par une faible réaction à
l’acide chlorhydrique dilué à
froid. Les cristaux se présentent sous des aspects
variés : grains millimétriques
le plus souvent, grands cristaux translucides (fers de lance,
sélénite), fibres
parallèles, roses des sables… L’albâtre est une forme
microcristalline, à
cristaux invisibles à l’œil, translucide ou même
transparente, parfois colorée
en gris (bardiglio) ou en rose. On le distingue facilement de
l’onyx
calcaire par l’absence de réaction à l’acide
chlorhydrique dilué, par sa faible
dureté (2) et sa faible densité (2,3), contre 3 et 2,6
pour la calcite.

Fig.
1 - L'ancien village de Roden, près de Fuentes de Aragon,
détruit pendant la Guerre Civile. L'église et les maisons
étaient construites en boules d'albâtre brutes
Au XIVe siècle l’école
aragonaise de sculpture s’illustre avec des tombeaux sculptés
par Pedro
Moragues. Au XVe siècle on doit à Pere Joan de Valfogona
(ou Pedro Johan) le
maître autel en albâtre de la Capilla Major de la Seo et le
retable de la
cathédrale. Entre 1506 et 1512 Gil Morlanes el Viejo sculpte le
retable de
Huesca. Au XVIe siècle, le plus célèbre sculpteur
d’albâtre, mais aussi de
bois, est Damian Forment, natif de Valencia, à qui l’on est
redevable entre
1509 et 1540 des retables monumentaux en albâtre, peuplés
de dizaines de
personnages, dans les cathédrales et églises de
Saragosse, Huesca, Logroño,
Vililla de Ebro, Tarragona, etc. En 1525-1547 on doit à Nicolas
Lobato le
retable de l’église de Fuentes de Ebro, et à Gabriel Joly
en 1520 le retable de
Saint Augustin à la Seo de Saragosse.
Le XVIIème siècle voit l’une
des dernières sculptures majeures en albâtre, avec le
tombeau de Ramon de
Cardonna à Bellpuig ; au siècle suivant l’Aragon est
incorporé à la
Castille et le déclin est inexorable.
Au début du XXe siècle
l’albâtre trouve, grâce à sa transparence, un
nouveau débouché avec les
luminaires de style Art Déco et Art Nouveau, l’exploitation des
albâtres
d’Aragon et de Navarre reste artisanale jusqu’à la seconde
Guerre Mondiale. On
attribue à des italiens venus après guerre l’ouverture de
carrières à grande
échelle ; un renouveau de l’Art Déco se manifesta
dans les années 80, et
l’on trouve encore épisodiquement dans les grands magasins
parisiens des
luminaires de ce type.
Actuellement la production
d’objets décoratifs se fait dans la région de Tarragone
et de Navarre, on
chercherait vainement un souvenir à acheter dans la zone
d’extraction.

Fig. 2 - Schéma de la partie centrale du bassin de l'Ebre

Fig.
3 - Modèle de dépôt du lac évaporitique de
Saragosse (d'après Arenas et Pardo, 1999)
Ce vaste bassin s’étend sur
environ 60 000 km2 entre les Pyrénées au Nord,
la Cordillère
Ibérique au SW et la chaîne catalane au SE. Large de 120
km au SE, il se
rétrécit vers le NW aux environs de Logroño. Son
remplissage de sédiments
continentaux est très faiblement plissé.
Sur un substratum
Paléozoïque tectonisé par l’orogénèse
hercynienne, le remplissage Mésozoïque
discordant est peu épais, s’épaississant vers les
Pyrénées (de 900 à 1200 m).
Le remplissage Tertiaire
continental s’étend de l’Eocène moyen au Miocène
supérieur : il atteint
jusqu’à 5000 m d’épaisseur, et n’a
pu être daté approximativement que par des dents de
rongeurs et quelques
gisements de grands mammifères.
L’Eocène moyen-supérieur
comprend des dépôts alluviaux, passant à des
calcaires marins et du gypse dans
le Sud des Pyrénées, il se termine par une discordance,
témoin de la surrection
des Pyrénées, et par le chevauchement des
Pyrénées vers le SW et de la
Cordillère Ibérique vers le NE.
La série de l’Oligocène
supérieur (Chattien) au Miocène supérieur est plus
épaisse, le centre du bassin
se trouvant autour de Saragosse. L’accumulation de sédiments
résulte de
l’érosion des Pyrénées ; entièrement
continentale, on y rencontre des
alluvions fluviatiles, des calcaires lacustres et des
dépôts de lacs
salés, avec de nombreux passages
latéraux de faciès qui rendent difficile l’étude
stratigraphique. Néanmoins des
sédimentologues comme Arenas et Pardo (1999) sont parvenu
à identifier au N de
Saragosse trois cycles principaux, qu’ils relient à des
changements
climatiques :
- lac salé avec dépôts
d’argiles vertes ou rouges, gypse, et même sel et glauberite
(sulfate de sodium
et de calcium) dans le centre du bassin ; au Nord passage à
des mud
flats (ceinture boueuse entourant le lac salé), puis plaines
alluviales
avec chenaux gréseux. Le climat était alors chaud et
aride, la précipitation de
sulfates et de chlorures provient sans doute des sels dissous dans le
Trias
pyrénéen.
- dans un second cycle, le
centre du bassin voit le dépôt de calcaires lacustres
à stromatolites, à faune
d’eau douce, entourés d’une ceinture de calcaires
bioturbés (traces de racines
correspondant à l’établissement de marécages),
enfin au Nord se trouvait une
plaine alluviale à chenaux gréseux. Ce cycle traduit une
période pluvieuse avec
remontée du niveau des eaux.
- lors du dernier cycle, le
centre du bassin se remplit de calcaires de milieu salin, tandis qu’au
Nord se
poursuit la sédimentation fluviatile.
La bordure SW du lac, le
long de la Cordillère Ibérique, comporte aussi des
apports détritiques, moins
abondants cependant que ceux des Pyrénées.
A la fin du Miocène,
l’ensemble est faiblement plissé, en structures très
plates de direction SE-NW,
parallèles à l’axe du bassin, avec des pendages de 2
à 4° degrés.

Fig.
4 - Argiles gypseuses du Miocène contenant des lits de
boules d'albâtre blanc

Fig. 5 - Détail d'une boule
d'albâtre blanc déformant les couches d'argile et de gypse
La circulation d’eaux douces
dans les sédiments renfermant l’anhydrite aurait ensuite
retransformé
l’anhydrite en gypse, selon un front d’hydratation
pénétrant les boules de
l’extérieur vers l’intérieur, avec naturellement
augmentation de volume, et
formation d’albâtre blanc (albâtre nuageux
« amiboïde »). Une ultime
recristallisation aurait transformé dans certains cas
l’albâtre blanc en
albâtre transparent (variété scaglione),
avec des cristaux grenus ou
prismatiques.
Selon Diaz Rodriguez (1994)
qui a étudié les sondages et les carrières du SE
du bassin de l’Ebre, le dépôt
initial aurait été directement de l’anhydrite, qui se
serait transformée en
albâtre au cours de l’érosion quaternaire, qui a
abaissé le niveau de l’Ebre et
permis à l’eau douce de remplacer l’eau salée. Cet auteur
a noté que les boules
d’albâtre déforment les argiles encaissantes, et que
l’augmentation de volume
résultant de la transformation a aussi créé des
fractures remplies de gypse
fibreux.
Arenas et Pardo (1999)
admettent par contre la théorie du « pompage
évaporitique » : à
l’intérieur des sédiments argileux riches en
solutions salines, une
émersion temporaire provoquerait en surface
l’évaporation, et la concentration
des solutions à une certaine profondeur, le gypse pourrait alors
cristalliser à
l’intérieur des sédiments.
Comme le montre la diversité
des mécanismes envisagés, la formation de l’albâtre
ne semble pas encore
définitivement établie.

Fig.
6 - Surface mamelonnée des boules d'albâtre blanc de
Fuentes de Aragon

Fig. 7 - Boules sciées
montrant les défauts internes
Près de Fuentes de Ebro
on visite facilement d’anciennes carrières, nombreuses sur la
rive droite du
Rio Ginel entre Roden et Mediana de Aragon, en amont de la nouvelle
voie ferrée
en construction. Des amateurs de minéralogie y recherchent
parfois les cristaux
de gypse formés dans des cavités. Le front d’une
quinzaine de mètre de haut
montre des argiles vertes ou rouges, avec des lits de gypse en nodules
centimétriques, un lit de nodules enchevêtrés et
des boules isolées dans les
argiles, d’un diamètre maximum de 60 cm. Le plateau au SE de
Roden montre
plusieurs carrières abandonnées avec une coupe similaire,
elles sont plus
nombreuses dans la vallée suivante,
où
se situent les deux carrières encore actives (sur la rive
droite), l’une
appartenant à la société Soro, l’autre à la
société Incanal. Ici les fronts
verticaux atteignent 25 à 30 m de haut, toute cette
série, qui contient
cependant des couches de gypse et des nodules d’albâtre, est
improductive et
doit être déblayée. Les terrassements sont faits
par de gros engins, qui
décapent des couches successives de la couverture : un
bouteur équipé
d’une dent de rippage ameublit les argiles, elles sont reprises par
deux
chargeuses sur pneus qui remplissent des camions de carrière.
Les décharges où
sont accumulés les déblais sont énormes. Une fois
dégagés les terrains, la
couche productrice est démantelée par un petit bouteur,
qui trie les boules
récupérables, d’un diamètre de 80 cm au
maximum ; ici c’est la variété
blanche, translucide mais non transparente, qui est produite. Dans la
vallée
plus au SE, la couche productrice est érodée et des
carrières extraient pour la
céramique des argiles rouges situées plus bas dans la
série.

Fig.
8 - Dégagement des 30 m de couverture dans la carrière
Soro à Fuentes, par ripper et chargeuse

Fig. 9 - Découverture à
la carrière de Quinto de Ebre : au fond, la pelle hydraulique
démantèle le niveau d'albâtre transparent
La
découverture se
pratique avec la même méthode, mais la couche de nodules
est démantelée par une
grosse pelle hydraulique qui circule sur le toit de la couche et laisse
tous
les morceaux inutilisables au fond de la fouille. Aucun remblaiement
des
carrières n’est effectué dans la région, la
réglementation ne semble pas
l’imposer. La hauteur des fronts, même dans des argiles peu
consolidées, n’a
pas de limitations.

Fig.
10 - Couche à gros nodules d'albâtre transparent dans la
carrière de Quinto

Fig. 11 - Blocs aplatis
d'albâtre transparnet à Quinto
5 - Ateliers de
transformation
Les boules sciées sont
débitées en tranches épaisses, dans lesquelles on
découpe aussi des cylindres
de divers diamètres pour le tournage de colonnettes et de vases,
à l’aide de
grosses perceuses équipées de carottiers au diamant,
travaillant à sec.
L’entreprise Incanal possède
un atelier de sciage et de fabrication de lampadaires à Sin
Trenio en Navarre.
Le tournage et la sculpture de l’albâtre se font principalement
à Sarreal et
Montblanc, près de Tarragona.
Les boules, plaques épaisses
et cylindres sont expédiées principalement en Italie, et
des boules commencent
à l’être vers la Chine. Le prix des boules d’albâtre
de Fuentes est d’environ
200 € / m3, l’albâtre transparent de Quinto est plus
cher. La marché
est actuellement assez déprimé, ce qui se traduit par
l’arrêt ou l’abandon de
nombreuses carrières durant ces dernières années.

Fig.
12 - Deux types d'albâtre : variété transparente de
Quinto à gauche, variété blanche de Fuentes
à droite
Cependant le poli obtenu
n’est pas parfait, et trop souvent les objets sont rendus brillants par
une
cire ou une projection d’un vernis acrylique ; fréquemment
les objets sont
colorés artificiellement avant la finition.
Références
Arenas C. et Pardo G., 1999, Latest
Oligocene-Late Miocene lacustrine systems of North-central part of the
Ebro
basin, Palaeogeography, Palaeoclimatology, Palaeoecology, 151,
p.
127-148.
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near Zaragoza, Spain, The Mineralogical Record, 20, p.143.
Costagiola P. et al., 2001,
Pb-isotope signatures of Italian alabasters : possible application
to
provenance studies of works of art, European Journal of Mineralogy,
13,
p. 421-428.
Diaz Rodriguez L.A., 1994, Estudio
geologico y minero de los depositos de alabastro en el entorno de
Velilla de
Ebro y Azaila, Estudios Geologicos, 50 p. 19-32.
Lugli S. et Testa G., 1993, The
origin of gypsum alabaster spheroids in the Messinian evaporites from
Castellina Maritima (Pisa, Italy), Giornale di geologia, 55-1, p. 51-68.
Perrier R., 1996, L’albâtre de Volterra, Le Mausolée, 721, sept. 1996, p 56-64.