Les albâtres d'Aragon

PERRIER R., Pierre Actual, n° 796, déc. 2002, p. 64-69

Dans un article paru dans le Mausolée de septembre 1996, nous avions décrit les carrières d’albâtre de Volterra en Toscane, et constaté que leur production s’était pratiquement tarie : si la production d’objets décoratifs se poursuit bien à Volterra, la matière première est maintenant importée de la région de Saragosse, capitale de la province d’Aragon. Une visite des localités productrices en mars 2002 nous a permis de faire le point sur les conditions des gisements et l’activité d’extraction.

Rappelons qu’il s’agit ici de l’albâtre gypseux ou alabastrite, et non de l’albâtre oriental (tel que celui d’Egypte) qui est de nature calcaire et que nous préférons dénommer onyx calcaire pour éviter toute confusion.

L’albâtre est une forme cristalline particulière du gypse, sulfate de calcium hydraté (SO4Ca, 2H2O) ; ce minéral se caractérise par sa faible dureté (il est rayé par l’ongle) et par une faible réaction à l’acide chlorhydrique dilué à froid. Les cristaux se présentent sous des aspects variés : grains millimétriques le plus souvent, grands cristaux translucides (fers de lance, sélénite), fibres parallèles, roses des sables… L’albâtre est une forme microcristalline, à cristaux invisibles à l’œil, translucide ou même transparente, parfois colorée en gris (bardiglio) ou en rose. On le distingue facilement de l’onyx calcaire par l’absence de réaction à l’acide chlorhydrique dilué, par sa faible dureté (2) et sa faible densité (2,3), contre 3 et 2,6 pour la calcite.

Fig. 1 - L'ancien village de Roden, près de Fuentes de Aragon, détruit pendant la Guerre Civile. L'église et les maisons étaient construites en boules d'albâtre brutes

1 - Historique de l’albâtre en Aragon

Si en Italie l’usage de l’albâtre a commencé avec les Etrusques dès le Ve siècle avant notre ère, suivis par les Romains, en Espagne la sculpture sur albâtre est liée au développement du Royaume d’Aragon. Apparu au XIe siècle sur les contreforts pyrénéens aux alentours de Huesca, ce royaume conquiert sa capitale Saragosse en 1118 aux dépends de la principauté musulmane ; au XIIIe siècle il s’étend sur la Catalogne, Valencia et la Sicile, au XIVe siècle sur les Baléares et la Sardaigne, au XVe sur le Sud de l’Italie (royaume de Naples). En Aragon, faute de pierre de qualité, la plupart des édifices sont construits en briques, avec revêtements intérieurs en plâtre sculpté, réalisé par les mudéjars, artisans musulmans placés sous la protection du roi.

Au XIVe siècle l’école aragonaise de sculpture s’illustre avec des tombeaux sculptés par Pedro Moragues. Au XVe siècle on doit à Pere Joan de Valfogona (ou Pedro Johan) le maître autel en albâtre de la Capilla Major de la Seo et le retable de la cathédrale. Entre 1506 et 1512 Gil Morlanes el Viejo sculpte le retable de Huesca. Au XVIe siècle, le plus célèbre sculpteur d’albâtre, mais aussi de bois, est Damian Forment, natif de Valencia, à qui l’on est redevable entre 1509 et 1540 des retables monumentaux en albâtre, peuplés de dizaines de personnages, dans les cathédrales et églises de Saragosse, Huesca, Logroño, Vililla de Ebro, Tarragona, etc. En 1525-1547 on doit à Nicolas Lobato le retable de l’église de Fuentes de Ebro, et à Gabriel Joly en 1520 le retable de Saint Augustin à la Seo de Saragosse.

Le XVIIème siècle voit l’une des dernières sculptures majeures en albâtre, avec le tombeau de Ramon de Cardonna à Bellpuig ; au siècle suivant l’Aragon est incorporé à la Castille et le déclin est inexorable.

Au début du XXe siècle l’albâtre trouve, grâce à sa transparence, un nouveau débouché avec les luminaires de style Art Déco et Art Nouveau, l’exploitation des albâtres d’Aragon et de Navarre reste artisanale jusqu’à la seconde Guerre Mondiale. On attribue à des italiens venus après guerre l’ouverture de carrières à grande échelle ; un renouveau de l’Art Déco se manifesta dans les années 80, et l’on trouve encore épisodiquement dans les grands magasins parisiens des luminaires de ce type.

Actuellement la production d’objets décoratifs se fait dans la région de Tarragone et de Navarre, on chercherait vainement un souvenir à acheter dans la zone d’extraction.

2 - Le bassin Tertiaire de l’Ebre

Fig. 2 - Schéma  de la partie centrale du bassin de l'Ebre

Fig. 3 - Modèle de dépôt du lac évaporitique de Saragosse (d'après Arenas et Pardo, 1999)

Ce vaste bassin s’étend sur environ 60 000 km2 entre les Pyrénées au Nord, la Cordillère Ibérique au SW et la chaîne catalane au SE. Large de 120 km au SE, il se rétrécit vers le NW aux environs de Logroño. Son remplissage de sédiments continentaux est très faiblement plissé.

Sur un substratum Paléozoïque tectonisé par l’orogénèse hercynienne, le remplissage Mésozoïque discordant est peu épais, s’épaississant vers les Pyrénées (de 900 à 1200 m).

Le remplissage Tertiaire continental s’étend de l’Eocène moyen au Miocène supérieur : il  atteint jusqu’à 5000 m d’épaisseur, et n’a pu être daté approximativement que par des dents de rongeurs et quelques gisements de grands mammifères.

L’Eocène moyen-supérieur comprend des dépôts alluviaux, passant à des calcaires marins et du gypse dans le Sud des Pyrénées, il se termine par une discordance, témoin de la surrection des Pyrénées, et par le chevauchement des Pyrénées vers le SW et de la Cordillère Ibérique vers le NE.

La série de l’Oligocène supérieur (Chattien) au Miocène supérieur est plus épaisse, le centre du bassin se trouvant autour de Saragosse. L’accumulation de sédiments résulte de l’érosion des Pyrénées ; entièrement continentale, on y rencontre des alluvions fluviatiles, des calcaires lacustres et des dépôts de lacs salés,  avec de nombreux passages latéraux de faciès qui rendent difficile l’étude stratigraphique. Néanmoins des sédimentologues comme Arenas et Pardo (1999) sont parvenu à identifier au N de Saragosse trois cycles principaux, qu’ils relient à des changements climatiques :

- lac salé avec dépôts d’argiles vertes ou rouges, gypse, et même sel et glauberite (sulfate de sodium et de calcium) dans le centre du bassin ; au Nord passage à des mud flats (ceinture boueuse entourant le lac salé), puis plaines alluviales avec chenaux gréseux. Le climat était alors chaud et aride, la précipitation de sulfates et de chlorures provient sans doute des sels dissous dans le Trias pyrénéen.

- dans un second cycle, le centre du bassin voit le dépôt de calcaires lacustres à stromatolites, à faune d’eau douce, entourés d’une ceinture de calcaires bioturbés (traces de racines correspondant à l’établissement de marécages), enfin au Nord se trouvait une plaine alluviale à chenaux gréseux. Ce cycle traduit une période pluvieuse avec remontée du niveau des eaux.

- lors du dernier cycle, le centre du bassin se remplit de calcaires de milieu salin, tandis qu’au Nord se poursuit la sédimentation fluviatile.

La bordure SW du lac, le long de la Cordillère Ibérique, comporte aussi des apports détritiques, moins abondants cependant que ceux des Pyrénées.

A la fin du Miocène, l’ensemble est faiblement plissé, en structures très plates de direction SE-NW, parallèles à l’axe du bassin, avec des pendages de 2 à 4° degrés.

3 - La formation de l’albâtre

Pour les albâtres messiniens de Toscane, Lugli et Testa (1993) envisagent un mécanisme assez complexe :  au départ le gypse serait apparu sous forme de grands cristaux (sélénite), qui auraient été remaniés et se seraient déposés sous forme de sable grossier. Ce gypse se serait ensuite transformé en anhydrite (SO4Ca) au fond du lac salé par évaporation et concentration de l’eau, sous forme d’un feutrage de cristaux. Des résidus d’anhydrite sont en effet retrouvés au cœur de certains nodules.

Fig. 4 -  Argiles gypseuses du Miocène contenant des lits de boules d'albâtre blanc

Fig. 5 - Détail d'une boule d'albâtre blanc déformant les couches d'argile et de gypse

La circulation d’eaux douces dans les sédiments renfermant l’anhydrite aurait ensuite retransformé l’anhydrite en gypse, selon un front d’hydratation pénétrant les boules de l’extérieur vers l’intérieur, avec naturellement augmentation de volume, et formation d’albâtre blanc (albâtre nuageux « amiboïde »). Une ultime recristallisation aurait transformé dans certains cas l’albâtre blanc en albâtre transparent (variété scaglione), avec des cristaux grenus ou prismatiques.

Selon Diaz Rodriguez (1994) qui a étudié les sondages et les carrières du SE du bassin de l’Ebre, le dépôt initial aurait été directement de l’anhydrite, qui se serait transformée en albâtre au cours de l’érosion quaternaire, qui a abaissé le niveau de l’Ebre et permis à l’eau douce de remplacer l’eau salée. Cet auteur a noté que les boules d’albâtre déforment les argiles encaissantes, et que l’augmentation de volume résultant de la transformation a aussi créé des fractures remplies de gypse fibreux.

Arenas et Pardo (1999) admettent par contre la théorie du « pompage évaporitique » : à l’intérieur des sédiments argileux riches en solutions salines, une émersion temporaire provoquerait en surface l’évaporation, et la concentration des solutions à une certaine profondeur, le gypse pourrait alors cristalliser à l’intérieur des sédiments.

Comme le montre la diversité des mécanismes envisagés, la formation de l’albâtre ne semble pas encore définitivement établie.

Fig. 6 - Surface mamelonnée des boules d'albâtre blanc de Fuentes de Aragon

Fig. 7 - Boules sciées montrant les défauts internes

   4 - Carrières et méthodes d’exploitation

Les carrières actuellement actives se trouvent sur les collines de la rive droite de l’Ebre entre Fuentes de Ebro et Quinto de Ebro. Au Sud de Quinto, dans la province de Teruel, de nombreuses autres carrières ont été mentionnées à Azalla, La Puebla de Hijar et jusqu’à Albalate del Arzobispo, mais le levé des cartes géologiques au 1/50 000 n’est pas encore complet ; beaucoup d’autres encore sont signalées sur la rive gauche de l’Ebre entre Velilla de Ebro et Alforque. Un propriétaire de carrière de Fuentes de Ebro, José Luis Lapuente, nous a indiqué à que seules restaient en activité deux carrières à Fuentes et une à Quinto, nous les avons visitées en plus de quelques autres abandonnées.

Près de Fuentes de Ebro on visite facilement d’anciennes carrières, nombreuses sur la rive droite du Rio Ginel entre Roden et Mediana de Aragon, en amont de la nouvelle voie ferrée en construction. Des amateurs de minéralogie y recherchent parfois les cristaux de gypse formés dans des cavités. Le front d’une quinzaine de mètre de haut montre des argiles vertes ou rouges, avec des lits de gypse en nodules centimétriques, un lit de nodules enchevêtrés et des boules isolées dans les argiles, d’un diamètre maximum de 60 cm. Le plateau au SE de Roden montre plusieurs carrières abandonnées avec une coupe similaire, elles sont plus nombreuses  dans la vallée suivante, où se situent les deux carrières encore actives (sur la rive droite), l’une appartenant à la société Soro, l’autre à la société Incanal. Ici les fronts verticaux atteignent 25 à 30 m de haut, toute cette série, qui contient cependant des couches de gypse et des nodules d’albâtre, est improductive et doit être déblayée. Les terrassements sont faits par de gros engins, qui décapent des couches successives de la couverture : un bouteur équipé d’une dent de rippage ameublit les argiles, elles sont reprises par deux chargeuses sur pneus qui remplissent des camions de carrière. Les décharges où sont accumulés les déblais sont énormes. Une fois dégagés les terrains, la couche productrice est démantelée par un petit bouteur, qui trie les boules récupérables, d’un diamètre de 80 cm au maximum ; ici c’est la variété blanche, translucide mais non transparente, qui est produite. Dans la vallée plus au SE, la couche productrice est érodée et des carrières extraient pour la céramique des argiles rouges situées plus bas dans la série.

Fig. 8 - Dégagement des 30 m de couverture dans la carrière Soro à Fuentes, par ripper et chargeuse

Fig. 9 - Découverture à la carrière de Quinto de Ebre : au fond, la pelle hydraulique démantèle le niveau d'albâtre transparent
   A Quinto de Ebro des carrières anciennes se trouvent en rive droite du fleuve en aval de la ville ; la seule carrière active se trouve à 3 ou 4 km à l’WNW de Quinto, sur une colline large de faible élévation au delà de la vallée sèche du Valdecara. Elle appartient à l’entreprise Quinto, dont le représentant m’a réservé un accueil plutôt désagréable. L’épaisseur de la couverture est actuellement d’une vingtaine de mètres, on remarque quelques petites failles normales de 0,5 à 1 m de rejet. La couche productrice, épaisse de 1,2 m, est presque continue, et se subdivise en deux bancs ; on récolte de larges nodules d’environ 1 m2, sur une épaisseur de 0,5 m au mieux. Ici l’albâtre est transparent, et de plus grande valeur marchande qu’à Fuentes.

La découverture se pratique avec la même méthode, mais la couche de nodules est démantelée par une grosse pelle hydraulique qui circule sur le toit de la couche et laisse tous les morceaux inutilisables au fond de la fouille. Aucun remblaiement des carrières n’est effectué dans la région, la réglementation ne semble pas l’imposer. La hauteur des fronts, même dans des argiles peu consolidées, n’a pas de limitations.

Fig. 10 - Couche à gros nodules d'albâtre transparent dans la carrière de Quinto

Fig. 11 - Blocs aplatis d'albâtre transparnet à Quinto

   5 - Ateliers de transformation

Le seul atelier en activité dans la région est celui de l’entreprise Soro à Fuentes de Aragon : les boules y sont sciées en deux avec un grand disque diamanté sous arrosage d’eau, ce qui permet de juger de leur qualité. En effet la périphérie des boules provenant des carrières de Fuentes est boursouflée, des craquelures argileuses partent de la surface vers l’intérieur, et l’on doit éliminer environ 20 cm à la périphérie ; pour une boule de 80 cm de diamètre il ne reste que 40 cm environ de roche de bonne qualité au centre. On conçoit donc l’intérêt d’effectuer la découpe sur place pour éviter le transport de matière inutile.

Les boules sciées sont débitées en tranches épaisses, dans lesquelles on découpe aussi des cylindres de divers diamètres pour le tournage de colonnettes et de vases, à l’aide de grosses perceuses équipées de carottiers au diamant, travaillant à sec.

L’entreprise Incanal possède un atelier de sciage et de fabrication de lampadaires à Sin Trenio en Navarre. Le tournage et la sculpture de l’albâtre se font principalement à Sarreal et Montblanc, près de Tarragona.

Les boules, plaques épaisses et cylindres sont expédiées principalement en Italie, et des boules commencent à l’être vers la Chine. Le prix des boules d’albâtre de Fuentes est d’environ 200 € / m3, l’albâtre transparent de Quinto est plus cher. La marché est actuellement assez déprimé, ce qui se traduit par l’arrêt ou l’abandon de nombreuses carrières durant ces dernières années.

Fig. 12 - Deux types d'albâtre : variété transparente de Quinto à gauche, variété blanche de Fuentes à droite
   L’albâtre se sculpte facilement à l’aide d’outils à bois, il est recommandé pour l’apprentissage de la sculpture ; son grain très fin permet la reproduction de détails très minutieux. Il et se tourne sans difficultés sur un tour à bois. Le ponçage se fait avec des papiers abrasifs, et le polissage avec un feutre enduit d’un produit spécial.

Cependant le poli obtenu n’est pas parfait, et trop souvent les objets sont rendus brillants par une cire ou une projection d’un vernis acrylique ; fréquemment les objets sont colorés artificiellement avant la finition.

 Les autres centres de production d’albâtre sont Volterra en Toscane, en déclin depuis des années, et les environs de Trapani et Gibellina en Sicile. Aux Etats-Unis des albâtres gris ou diversement colorés sont produits sur les piedmonts des Montagnes Rocheuses dans le Colorado (Fort Collins, avec des blocs de plus d’un mètre), dans le Nouveau Mexique et l’Utah.

        Références

Abizanda y Broto M., 1948, Damian Forment, el escultor de la corona de Aragon, ED. Selectas, Barcelona.

Arenas C. et Pardo G., 1999, Latest Oligocene-Late Miocene lacustrine systems of North-central part of the Ebro basin, Palaeogeography, Palaeoclimatology, Palaeoecology, 151, p. 127-148.

Calvo M., 1989, Gypsum crystals from near Zaragoza, Spain, The Mineralogical Record, 20, p.143.

Costagiola P. et al., 2001, Pb-isotope signatures of Italian alabasters : possible application to provenance studies of works of art, European Journal of Mineralogy, 13, p. 421-428.

Diaz Rodriguez L.A., 1994, Estudio geologico y minero de los depositos de alabastro en el entorno de Velilla de Ebro y Azaila, Estudios Geologicos, 50 p. 19-32.

Lugli S. et Testa G., 1993, The origin of gypsum alabaster spheroids in the Messinian evaporites from Castellina Maritima (Pisa, Italy), Giornale di geologia, 55-1, p. 51-68.

Perrier R., 1996, L’albâtre de Volterra, Le Mausolée, 721, sept. 1996, p 56-64.